Science et Environnement
Patrick Poupon : « Les Pôles Mer sont une réussite et ne s’essoufflent pas »

Interview

Patrick Poupon : « Les Pôles Mer sont une réussite et ne s’essoufflent pas »

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Il y a 10 ans, les Pôles de Compétitivité naissaient en France afin de fortifier l’économie et l’emploi via des projets novateurs et collaboratifs. L’objectif était notamment de mieux faire travailler ensemble les laboratoires de recherche, les grands groupes industriels et tout le tissu de PME et PMI, tout en accompagnant le développement de nouvelles sociétés portant des projets innovants. Deux Pôles de Compétitivité ont été spécifiquement créés pour soutenir le secteur maritime, le Pôle Mer Bretagne Atlantique à l’ouest et le Pôle Mer Méditerranée au sud.

10 ans après le lancement de cette initiative, nous faisons le bilan de cette initiative avec Patrick Poupon, directeur du Pôle Mer Bretagne Atlantique.

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MER ET MARINE : Quelles raisons ont présidé à la création du Pôle Mer Bretagne Atlantique ?

PATRICK POUPON : A l’époque, le constat avait été fait que le monde de la recherche et celui des entreprises ne travaillaient pas assez ensemble, que l’excellence de la recherche française n’était pas assez transformée en réussite commerciale. D’où la volonté du gouvernement, en 2005, d’initier une politique de rapprochement via des projets collaboratifs et innovants ayant comme finalité de développer du business. C’est dans cet esprit qu’ont été créés les pôles de compétitivité, réunissant grands groupes, PME  et laboratoires de recherche.

Il y a aujourd’hui en France 71 pôles de compétitivité positionnés sur des secteurs très divers. Deux d’entre eux sont axés sur le maritime, le Pôle Mer Bretagne Atlantique et le Pôle Mer Méditerranée. N’est ce pas redondant ?

Non car il y a des réalités locales et des spécificités sur chaque pôle. Toutefois, ces deux Pôles Mer, qui ont sensiblement le même poids, la même dynamique de projets et le même nombre d’adhérents travaillent de manière coordonnée et évoluent conjointement. Ainsi, nous partageons les mêmes axes de travail en évitant de se partager les sujets de manière artificielle puisque nous avons des compétences communes et des membres implantés sur les deux façades. Chacun a néanmoins des sujets plus marquants, comme la Pêche dans l’Ouest et l’offshore pétrolier et gazier dans le Sud. 

Initialement, on parlait du Pôle Mer Bretagne, mais son champ géographique s’est depuis étendu...

En effet, au début nous étions positionnés sur les quatre départements bretons mais la réalité du terrain a fait que nous nous sommes élargis aux Pays de la Loire en 2014. Nous avons, de plus, des accords de coopération avec la Basse Normandie, ce qui permet aujourd’hui au Pôle de représenter l’ouest maritime. Il y a là une véritable cohérence économique, le secteur représentant sur ce territoire plus de 20.000 emplois directs hors tourisme et métiers embarqués.

 

L'hydrolienne Sabella D10 (© : POLE MER)

L'hydrolienne Sabella D10 (© : POLE MER) 

 

Quelles sont vos grandes  thématiques de travail ?

Nous travaillons sur six grands axes : La sécurité et la sûreté maritimes, le naval et le nautisme, les ressources énergétiques et minières, les ressources biologiques marines, la pêche et les biotechnologies ; l’aménagement du littoral et enfin les infrastructures portuaires et maritimes, un axe que nous avons créé il y a un an.

On imagine que certains axes sont plus actifs, ou du moins ont une place plus importante ?

Oui. Le naval et le nautisme bénéficient notamment du programme Navires du Futur, qui vise à développer des bateaux plus sûrs, plus propres et plus économes. Nous avons de nombreux projets sur ce domaine, par exemple sur les formes de coques, les matériaux, la motorisation, les modes de propulsion alternatifs, comme la propulsion vélique... Nous nous orientons aussi vers des navires « O rejet » et le chantier est important en matière de sécurité puisque le milieu est très accidentogène. Tous ces travaux se déclinent sur les différentes marines.

 

Propulsion vélique (© : BEYOND THE SEAS)

Propulsion vélique (© : BEYOND THE SEAS) 

 

Le domaine des ressources énergétiques et minières est lui aussi très actif, avec les énergies marines renouvelables notamment. Nous travaillons sur les technologies d’avenir, comme l’éolien flottant, l’hydrolien, l’houlomoteur et l’énergie thermique des mers. Depuis 2014 et la révision de notre Feuille de route, le Pôle Mer œuvre également dans le domaine de l’extraction minière dans les grands fonds. Une activité d’avenir sur laquelle la France est très bien placée avec de grands groupes spécialisés, comme Bourbon et Technip.

Pour ce qui est de la pêche et de l’aquaculture, nous avons deux challenges à relever : le challenge économique pour que ces activités soient durables, avec une baisse du coût de production et une augmentation de la valeur ajoutée sur le prix de vente, et un défi environnemental qui passe notamment par une meilleure connaissance de la ressource et l’objectif de tendre vers une valorisation à 100% des produits.

Les petites et moyennes entreprises sont souvent exclues des grands programmes de R&D. Les projets collaboratifs du Pôle Mer permettent-il de corriger cette situation ?

Les PME et TPE sont cruciales et, au sein du Pôle Mer Bretagne Atlantique, elles représentent plus de la moitié de nos 330 adhérents. C’est très intéressant car, en effet, l’une des critiques est que les petites entreprises sont souvent absentes des grandes initiatives. Là, nous les avons embarquées dès le début et elles sont très actives. C’est très important car les PME et TPE représentent une grande partie du gisement d’emplois.

Comment émergent les projets ?

Notre objectif est d’encourager l’innovation et de faire émerger des projets innovants portés par des consortiums. Certaines entreprises ont déjà une dimension collaborative et arrivent avec un consortium déjà constitué. Nous leur apportons notre expertise pour finaliser le dossier et leur ouvrir les portes du financement.

Dans d’autres cas, il s’agit de sociétés qui souhaitent se diversifier vers de nouveaux produits et services. Elles sont à la recherche de partenaires ou de compétences académiques pour valider un projet. A partir de ce besoin, nous allons communiquer auprès de notre réseau pour réunir les acteurs adéquats. C’est un rôle d’entremetteur et de facilitateur.

Concernant les laboratoires, certains viennent nous voir car ils disposent de projets scientifiquement finalisés et pensent que ces recherches peuvent être intéressantes et valorisables pour des entreprises.  Dans ce cas, nous allons chercher les bons acteurs pour transformer l’essai des laboratoires.

Nous avons aussi le cas de start ups qui se créent autour d’une idée. En l’espèce, il s’agit de monter un projet collaboratif en même temps que la création d’une entreprise. Et, d’ailleurs, la labellisation par le Pôle Mer permet souvent de faciliter les levées de fonds. C’est en effet une assurance pour les investisseurs car le projet s’est déjà confronté à des expertises et s’inscrit dans la feuille de route du Pôle, validée par le secteur économique et soutenue par l’Etat. Il faut d’ailleurs noter que nous avons créé un club réunissant des fonds d’investissement et des grandes banques.

 

Ramassage d'algues (© : POLE MER)

Ramassage d'algues (© : POLE MER) 

 

Combien de projets ont été labellisés en 10 ans et quelles sont les retombées en termes d’économie et d’emplois ?

Nous avons labellisé 213 projets innovants depuis la création du Pôle, ce qui représente plus de 720 millions d’euros d’investissement, dont 200 millions d’aides publiques. Un peu plus de 10% de ces projets sont encore en recherche de financement.

En matière des retombées, elles sont multiples et correspondent à notre objectif premier, qui est de créer du chiffre d’affaires et des emplois. Nous avons assisté à la naissance et avons soutenu plusieurs entreprises, comme Sabella sur les hydroliennes, ainsi que Man Ros Therapeutics et Hemarina sur les biotechnologies. Ces sociétés sont aujourd’hui en pleine montée en puissance et emploient des dizaines de collaborateurs. Nous avons aussi aidé au développement de PME existantes qui ont pris leur envol grâce à des projets innovants. Je pense par exemple à Hydrocéan, dans le domaine de l’hydrodynamique, dont les effectifs sont passés de 5 à plus de 30 personnes grâce, notamment, au projet Optnav sur l’optimisation des carènes de navires labellisé par le Pôle. Du côté des grands industriels, on peut citer le groupe Roullier, un acteur important de l’agrofourniture qui a mené au sein du Pôle Mer un projet destiné à utiliser la biomasse marine comme engrais et, ainsi, diminuer la part d’azote. Ce produit commence à être commercialisé en Amérique latine et le sera bientôt en Europe, des dizaines d’emplois ayant déjà été créés. Je ne peux pas tous les citer mais nous avons vraiment de nombreux exemples de réussites. A ce jour, une soixantaine de projets labellisés sont considérés comme aboutis sur le plan de l’innovation et entrent en phase de commercialisation. Nous avons par ailleurs répertorié une quarantaine de dépôts de brevets.

On imagine aussi que le travail collaboratif peut aussi déboucher sur d’autres idées ?

En effet, il y a de nombreuses retombées collatérales. Des PME qui travaillent avec de grands donneurs d’ordres sur un projet donné bénéficient du climat de confiance et de la connaissance mutuelle pour développer leur business avec ces groupes sur d’autres sujets.

De même, les relations entre les entreprises et les laboratoires se sont développées, ce qui est une excellente chose.

 

Laboratoire de recherche marine (© : POLE MER)

Laboratoire de recherche marine (© : POLE MER) 

 

Sur certains domaines, comme les énergies marines ou la pêche par exemple, les industriels français semblent avancer en ordre dispersé. Plusieurs programmes concurrents voient le jour, parfois dans des régions voisines, et ces initiatives sont souvent toutes soutenues par des aides publiques. Ne faudrait-il pas en aider moins et concentrer les moyens financiers sur les projets retenus ?

Je pense que s’il y a un marché, il y a de la place pour plusieurs acteurs. Ce n’est pas à nous, Pôle de Compétitivité, de dire très tôt dans le cycle de l’innovation que tel ou tel projet est le bon. Les projets ont souvent des approches technologiques et commerciales différentes et ce sera in fine au marché de faire la différence. Je rappelle par ailleurs que ce sont avant tout les entreprises et les laboratoires qui prennent les risques. Les projets ne sont en effet soutenus par les pouvoirs publics qu’à hauteur de 30 ou 35%, le reste étant autofinancé par les entreprises et les laboratoires. 

On reproche souvent aux dispositifs d’aides mis en place par les pouvoirs publics d’être complexes et peu lisibles par les entrepreneurs, notamment les PME. Comment appréhendez-vous ce problème ?

Depuis le début, nous sommes vigilants sur le fait que le Pôle Mer ne doit pas engendrer des lourdeurs administratives supplémentaires. Le Pôle est là pour faciliter les relations et développer le business, il ne soit pas être un obstacle de plus.

Nous essayons de nous adapter au mieux aux dynamiques des entreprises. Les projets sont souvent financés de manière collective, avec des aides provenant des différentes collectivités. En Bretagne, par exemple, nous avons une convention unique entre les acteurs, qu’il s’agisse d’entreprises ou de laboratoires, et les pouvoirs publics. C’est la région qui signe pour l’ensemble des collectivités.

Selon vous, le Pôle Mer a-t-il accompli la mission qui lui avait été fixée en 2005 et, après l’engouement des premières années, est-il toujours aussi dynamique ?

Oui, je pense que la mission est accomplie. Les Pôles Mer sont une réussite et cette initiative ne s’essouffle pas. La dynamique perdure comme en témoignent certains indicateurs. Ainsi, nous continuons d’accueillir de nouveaux adhérents et il y a toujours de nouveaux projets, 34 ayant été labellisés en 2014. L’équipe qui fait fonctionner le Pôle est constituée d’une vingtaine de personnes mises à disposition gracieusement par les adhérents et leur nombre augmente, ce qui démontre que les entreprises s’y retrouvent.

Il est clair que les 10 ans à venir ne seront pas comme les 10 ans passés mais les Pôle Mer ont encore de beaux jours devant eux car ils surfent sur une dynamique maritime qui n’est pas prête de s’arrêter.

Quels sont les grands enjeux pour les années à venir ?

Nous devons continuer d’améliorer le changement de phase des projets. Dans le domaine de l’innovation, nous sommes très bien positionnés mais ce n’est pas suffisant. En effet, il ne faut pas rater l’industrialisation et la commercialisation, qui nécessitent des moyens plus privés que publics. C’est pourquoi nous menons toute une action de sensibilisation auprès des investisseurs sur l’intérêt de l’économie maritime et ses grandes dynamiques. L’Europe est également un enjeu important en matière de partenariats et de financements communautaires. Nous devons, par ailleurs, renforcer notre action pour trouver des débouchés sur le marché international, non seulement en Europe, mais également au-delà. Pour cela, nous nous appuyons notamment sur le réseau diplomatique et Business France. Que ce soit en Amérique du nord, en Amérique latine, en Norvège, en Chine et en Asie du sud-est, nous organisons de déplacements avec nos adhérents pour leur permettre de nouer des contacts et concrétiser des affaires. Au Canada, par exemple, il y a des opportunités sur les EMR, les biotechnologies marines et l’aquaculture, au Chili dans le domaine de l’exploitation des algues et au Brésil dans les secteurs de l’offshore, des EMR et de la Pêche.

Dans un environnement économique morose, la France a la chance d’avoir des atouts considérables dans le secteur maritime. Le potentiel économique est considérable et nous faisons tout pour le faire fructifier. 

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Interview réalisée par Vincent Groizeleau © Mer et Marine, mai 2015

Pôles de compétitivité