Pêche
Pêche à Guernesey : les dessous d’une «crise» très opportune
ABONNÉS

Actualité

Pêche à Guernesey : les dessous d’une «crise» très opportune

Pêche

Les autorités de l’île anglo-normande de Guernesey n’avaient aucunement le projet d’interrompre l’accès à ses eaux aux pêcheurs français… jusqu’à ce que Paris leur demande instamment de mettre en place un système de licence, tout juste une semaine avant le jour du Brexit.

Le 1er février, c’est jour de Brexit. Le « statu quo » jusque fin 2020, prévu par l’accord de retrait du Royaume-Uni, retire tout caractère spectaculaire à cette date historique. Quand une nouvelle tombe sur le fil de l’AFP : les autorités de Guernesey ont fermé leurs eaux aux navires bretons et normands. Une belle histoire de méchants Britanniques et de gentils pêcheurs qui va faire le buzz et se prolonger par un impressionnant ballet diplomatique de la « Madame Brexit » du gouvernement Philippe, Amélie de Montchalin.

Pourtant, une semaine avant le jour J, les autorités de Guernesey expliquaient encore au gouvernement français qu’elles ne voulaient rien changer. Selon leur directeur des relations internationales, Jo Reeve, l’île « proposait une période de continuité en 2020 », sur le modèle du Royaume-Uni. Mais, le 24 janvier, lors d’une conférence téléphonique initiée par Paris, « le gouvernement français a soulevé la nécessité pour la France de remplir ses obligations au regard du règlement 2017/2403 (SMEFF), ce qui supposait pour Guernesey d’émettre des autorisations de pêche valides », dit-il. L’argument : la Convention de Londres sur la base de laquelle les bateaux français pratiquent cette pêche côtière a été révoquée en 2017 par le Royaume-Uni, avec effet au 31 janvier 2020, il faut donc se mettre en ordre avec la législation européenne. « C’était une surprise… le délai était très court et nous n’avions pas eu l’opportunité d’explorer le problème auparavant », ajoute le Guernesiais.

Un surprenant luxe procédural

Quand la France engage ces démarches, la Commission, chargée d’homologuer les bateaux dans le cadre de ce règlement, est immédiatement mise dans la boucle. Elle cherche à éviter « toute disruption ». Une fois « reçues de la France les listes de bateaux français et vérifié leur éligibilité », la Commission « ne fait pas d’objection », indique une source européenne. La liste consolidée des 140 bateaux est prête le 1er février. Selon cette source, elle « autorise la France à émettre des licences directement ». Le détour par le formulaire de Guernesey, mis à disposition seulement le 3 février et qui a justifié la fermeture temporaire des eaux, aurait donc relevé d’un surprenant luxe procédural dans ce contexte explosif.

Pour donner un signal ?

D’où une foule de questions. Pourquoi Guernesey, qui misait sur le statu quo, a-t-il finalement joué le jeu du formalisme ? Pourquoi la « DG Mare » (la direction générale des affaires maritimes et pêche) de la Commission européenne n’a-t-elle annoncé que le 5 février l’homologation des 140 bateaux actée depuis le 1er ? Pourquoi Paris n’a-t-il pas tout simplement autorisé en masse ces bateaux et demandé quelques jours de délai pour terminer les formalités, côté Guernesey ? Pourquoi le communiqué du ministère français de l’Agriculture annonçant la fermeture des eaux, rédigé le 31 janvier, a-t-il été publié le lendemain et a-t-il fait l’objet d’un « arbitrage » du cabinet de la secrétaire d’État aux Affaires européennes, comme l’indique une source ? Beaucoup de questions, peu de réponses. À moins que « l’important » ait été, tout simplement, « de donner un signal, dès le 1er février, de bien remettre la pêche en haut de l’agenda », comme l’assure une source française.

Un article de la rédaction du Télégramme