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Pêche : Vers une guerre de l'anchois entre la France et l'Espagne ?

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Pêche : Vers une guerre de l'anchois entre la France et l'Espagne ?

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« C'est dramatique. Nous avons de l'or sous les pieds mais les Espagnols bloquent le marché », constate, en colère, Fréderic Charrier. Pour le président du comité local des pêches de Saint-Gilles-Croix-de-Vie (Vendée), les pêcheurs ibériques « veulent mettre la pêche française au pilori et devenir les seuls maîtres du golfe de Gascogne ». La remarque est amère et sans appel. Après des réductions de tonnages, des fermetures complètes ou partielles, la pêche à l'anchois est quasiment close depuis 2005. Le poisson bleu représentait, il y a trois ans, 4500 tonnes d'apports à la Turballe (Loire-Atlantique), sur les 9000 tonnes traitées dans l'année sur le port. En 2006, les apports, toutes espèces confondues, se sont effondrés à 4000 tonnes. Il y a trois semaines, après de longues et difficiles négociations, les pêcheurs ont toutefois obtenu le droit de retourner en mer. Un retour sous condition, accompagné de scientifiques, embarqués sur des chalutiers ou sur le navire scientifique Thalassa de l'Ifremer. Objectif : faire un état de la ressource, mise à mal par la surpêche. Or, de l'anchois, il y en aurait en Atlantique, affirme Dominique Lebrun, présidente du comité local des pêches de La Turballe : « La biomasse et là. Les anchois sont un peu petits, mais pour juillet, août, ce sera bon ». De leur coté, les Espagnols ne pêchent rien, ou presque, affirmant que le poisson bleu a été décimé. Sur le port de Saint-Gilles, un patron français dénonce une mauvaise foi généralisée : « Quand on ne veut pas trouver, on ne trouve rien. Ils vont exprès là ou ils savent qu'il n'y en à pas. Les scientifiques, c'est pareil, si le gouvernement basque leur dit qu'il n'y a rien, il n'y a rien ».

Un boycot « actif » de l'anchois français ?

En attendant, les « paires » (les chalutiers travaillent par deux) de la Turballe et de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, elles, pêchent de l'anchois par tonnes. Toutefois, à la criée, le poisson ne se vend pas, notamment aux acheteurs espagnols, qui écoulent, en temps normaux, selon Dominique Lebrun 95% des prises françaises : « Les Espagnols boycottent notre anchois. Ils ont donné des consignes à leurs acheteurs pour ne pas mettre d'enchères pendant les ventes ». La conséquence est directe sur les cours de l'anchois : 1, 20 euros le kilo au lieu de 5 euros en temps normal. Selon la présidente du comité des pêches de la Turballe : « C'est un plan sur le long terme, et ils y arrivent. Après trois années consécutives de fermeture, on est plutôt mal. Eux, ils ont le temps, ils sont indemnisés par le gouvernement basque. Ils attendent qu'on tombe dans le trou et ne vont pas abandonner maintenant. Ils vont même nous donner un coup de pouce ». Pour les Français, le coup de pouce semble être le boycott « actif » de l'anchois breton et vendéen : « Si un camion arrive avec de l'anchois français, il ne passera pas la frontière », prédit Dominique Lebrun : « Ils détruiront l'anchois. Les frontières européennes sont ouvertes mais pas si les espagnols décident du contraire. Et je peux vous dire que rien ne passera ». Frédéric Charrier est du même avis : « Ils font leur police eux même ». Sur le port, les pêcheurs sont encore plus catégoriques, « les pêcheurs basques ne font pas de cadeaux », résume l'un d'entre eux. « Si il y en a qui achètent quand même, ils se feront brûler leurs entrepôts et leurs camions ». Pour s'assurer la maîtrise du marché dans le golfe de Gascogne et éviter la pénurie, l'Espagne importerait son anchois du Pérou. Les pêcheurs de la Turballe et Saint-Gilles, eux, cherchent des solutions, d'autres débouchés. Ils en appellent aux responsables politiques et à la mobilisation citoyenne, par exemple en consommant l'anchois « autrement que sur les pizzas. Ce serai un joli pied de nez aux Espagnols, » s'amuse Dominique Lebrun. Face aux fermetures, aux quotas et à la hausse du prix du gasoil, toute la filière serait en péril, affirment les professionnels. Outre les pêcheurs, les mareyeurs et les criées sont touchées de plein fouet, alors que la tension monte à la Turballe et à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. « On a le droit de vivre autant que les autres », tempête Dominique Lebrun. « Pour l'instant j'ai réussi à calmer les esprits, mais si ça continue, je ne maitriserais plus rien. Il va y avoir un drame. » La Turballe compte encore 300 marins-pêcheurs et 80 navires, dont 25 chalutiers pélagiques. A Saint-Gilles, la flottille aligne 66 bateaux et 180 marins. Cinq chalutiers ont cessé leur activité l'an passé, faute d'anchois.

Reportage de Pierre-Baptiste Vanzini