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Pékin proteste contre le passage du Vendémiaire dans le détroit de Taïwan

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Pékin proteste contre le passage du Vendémiaire dans le détroit de Taïwan

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Les autorités chinoises ont, le 25 avril, officiellement protesté auprès de la France suite au passage d’une frégate de surveillance de la Marine nationale à travers le détroit de Taïwan. La Chine a fait savoir qu’elle avait envoyé plusieurs navires de guerre à la rencontre du Vendémiaire pour « lui intimer l’ordre de partir ». Alors que les faits se seraient produits au début du mois, Pékin estime que le bâtiment français a illégalement franchi cette zone que les Chinois revendiquent comme faisant partie de leurs eaux territoriales. Une lecture que ne partage pas la France, comme la plupart des pays, qui s’appuient sur le droit maritime international pour considérer le bras de mer séparant la Chine de Taïwan comme un passage de libre navigation, à l’instar de tous les détroits.

Tensions autour des revendications territoriales chinoises

Les tensions liées aux revendications territoriales chinoises sur les eaux qui entourent le pays n’ont fait que croître ces dernières années. De nombreuses frictions ont eu lieu, par exemple en mer de Chine orientale avec les Japonais autour des îles Senkaku, dont la souveraineté nipponne est contestée par la Chine et Taïwan qui les appellent les Dyaoyu. La problématique est identique en mer de Chine méridionale pour les îles Spratley et Paracel dont la possession est revendiquée à la fois par la Chine, Taïwan, le Viêtnam, la Malaisie, Brunei et les Philippines. Dans le même temps, Pékin a entrepris de construire ex-nihilo des îles artificielles sur la base de hauts fonds ou d’îlots affleurant à peine de l’eau pour y édifier des ports et aérodromes. Autant de bases militaires contribuant à la création de cercles de défense, mais aussi des « terres » autour desquelles la Chine revendique ensuite des eaux territoriales et une zone économique exclusive, provoquant la colère de ses voisins. Et la désapprobation de la majeure partie de la communauté internationale face à ce qui constitue une bunkerisation de la mer de Chine que Pékin souhaite transformer en véritable sanctuaire.  

Taïwan, un sujet toujours ultra-sensible

Taïwan (ou Formose) constitue dans le même temps un sujet ultra-sensible pour les autorités chinoises, qui veulent depuis 70 ans reprendre le contrôle de l’île « séparatiste ». Cédée au Japon en 1895 puis rétrocédée en 1945 à la Chine, Taïwan devint en 1949 le refuge des nationalistes chinois quand ceux-ci, emmenés par le Tchang Kaï-chek perdent la guerre civile contre les communistes de Mao Zedong. Depuis, Taïwan est de facto un pays indépendant, même s’il n’est pas reconnu comme tel. Alors que Pékin considère l’île comme une province chinoise (ce qui est aussi son statut aux Nations Unies, où son siège de membre permanent du Conseil de sécurité a été transféré à la Chine populaire en 1971 et sa demande d’adhésion aux Nations Unies refusée en 2007), l’indépendance n’a jamais été officiellement proclamée par Taipei, ce qui constituerait d’ailleurs un casus belli pour Pékin (et fait partie des cas où l’île de bénéficierait pas de la protection américaine). A la fin des années 2000, les relations s’étaient apaisées, la stratégie chinoise visant alors à profiter d’un terrain favorable avec l’exécutif taïwanais pour renforcer les liens avec l’île et ses 23 millions d’habitants, dans la perspective de les laisser à terme tomber comme un fruit mûr. Un objectif mis à mal par l’élection, en janvier 2016, d’une nouvelle présidente taïwanaise. Il s’agit de l’indépendantiste Tsai Ing-wen, qui refuse de reconnaitre l’unicité de l’île et de la Chine continentale. Depuis, Pékin met la pression. « Nous ne promettons pas de renoncer au recours à la force et nous nous réservons le droit de prendre toutes les mesures nécessaires », a déclaré en janvier dernier le président chinois Xi Jinping. Puis le 31 mars, pour la première fois depuis une décennie, des avions de combat de l’armée populaire de libération (APL) franchissaient la ligne médiane qui sépare le détroit, pénétrant une dizaine de minutes dans l’espace aérien taïwanais. Une opération qui a fait suite au déploiement de bâtiments de l’US Navy dans le détroit, lui-même en réponse au renforcement des patrouilles chinoises dans cette zone.

Bras de fer sino-américain

Les relations sont donc aujourd’hui tendues et Taïwan a annoncé mi-avril une forte hausse du budget alloué à sa défense. En pleine guerre commerciale avec la Chine, les Etats-Unis pourraient aider Taipei, la vente de nouveaux F-16 étant évoquée et apparemment acceptée par l’administration Trump. Washington demeure en effet le meilleur allié de l’île, les USA assurant depuis 1979 une protection en cas de volonté chinoise d’imposer la réunification par la force. Une posture régie légalement aux Etats-Unis par le Taïwan Relations Act, qui encadre depuis 40 ans leurs relations avec Taipei et Pékin.

Au moment où la Chine, qui investit des moyens considérables dans le développement de sa marine, devenue la seconde du monde en tonnage, vient contester la suprématie navale américaine de l’océan Indien au Pacifique, les USA ont tout intérêt à continuer de soutenir leurs alliés dans la zone pour compenser un écart de moins en moins significatif sur le plan militaire. Ce qui est déjà valable avec d’autres pays moins sensibles sur le plan diplomatiques, comme le Japon.  

Le problème nord-coréen

Dans cet échiquier géostratégique on ne peut plus complexe s’invite aussi la Corée du nord, que Washington veut dénucléariser. Donald Trump y espérait des avancées majeures après avoir noué le dialogue avec Kim Jon-un mais les discussions se sont pour le moment soldées par un échec, notamment suite au sommet d’Hanoi en février. Alors que Pyongyang poursuit manifestement ses recherches en matière de missiles balistiques, et a procédé mi-avril au tir d’essai d’une « nouvelle arme tactique », le dictateur nord-coréen a bénéficié la semaine dernière d’une rencontre bienveillante, en Russie, avec Vladimir Poutine. Et il semble toujours soutenu plus ou moins discrètement par la Chine. Les Occidentaux soupçonnent en particulier celle-ci d’aider la Corée du nord à contourner les sanctions internationales décrétées par l’ONU. Ce serait notamment le cas en matière de livraisons de carburant. La marine britannique a, ainsi, surpris au petit matin du 2 avril un transbordement suspect en mer de Chine orientale.

 

Les deux tankers surpris le 2 avril par la marine britannique (© : ROYAL NAVY)

Les deux tankers surpris le 2 avril par la marine britannique (© : ROYAL NAVY)

 

Le pétrolier nord-coréen Saebyol, qui se faisait passer sur son AIS (système d’identification automatique des navires) pour un bateau de pêche, a été découvert à couple d’un tanker inconnu, qui ne portait aucun numéro de coque, ni nom ou pavillon. D’autres cas similaires ont été détectés, ces transbordements illégaux étant apparemment en augmentation au large des côtes chinoises. La Royal Navy, l’US Navy et la marine japonaise se mobilisent pour les débusquer, même s’il s’agit uniquement pour l’instant de constater les faits. La flotte française a également été impliquée récemment dans ces opérations. En mars, l’état-major des Armées a ainsi annoncé l’engagement en mer Jaune, dans le cadre d’une coopération internationale avec le Japon notamment, de la frégate Vendémiaire et d’un avion de surveillance maritime Falcon 200 afin de « lutter contre le contournement des sanctions du Conseil de sécurité des Nations Unies par la Corée du nord ».

 

Un Falcon 200 Gardian de l'aéronautique navale française (© : MARINE NATIONALE)

Un Falcon 200 Gardian de l'aéronautique navale française (© : MARINE NATIONALE)

 

Défendre la liberté de naviguer dans les eaux internationales

La Marine nationale contribue par ailleurs, comme ses homologues américaine, britannique ou encore australienne, à manifester l’attachement de la France à la liberté de naviguer dans les eaux de cette région conformément au droit international. Le passage du Vendémiaire dans le détroit de Taïwan en est l’illustration. Et ce n’est pas une première. « Les bâtiments de la Marine nationale transitent environ trois fois par an en mer de Chine et empruntent en moyenne une fois par an le détroit de Taïwan », indique une source militaire française. Sans qu’il y ait eu jusqu’ici de protestation officielle. Régulièrement, les unités tricolores sont contactées par les Chinois, voire survolées par des aéronefs, ordre leur étant parfois intimé de suivre telle ou telle route. Directives qu’elles n’appliquent pas si elles ne sont pas en ligne avec les conventions sur le droit de la mer. La posture de la marine française répond strictement à ces dispositions internationales et elle se garde bien, contrairement à l’US Navy, de manœuvres pouvant être considérées par Pékin comme trop « agressives », en ne pénétrant par exemple pas dans la limite des 12 milles autour de territoires revendiqués par les Chinois. Ce qu’avait notamment fait le 30 septembre dernier un destroyer américain en mer de Chine méridionale. L’USS Decatur s’était approché à moins de 12 milles des récifs de Gaven et Johnson, dont la Chine revendique la souveraineté et qu’elle souhaite aménager en îles pour y installer des points d’appui militaires et réclamer la ZEE située autour. La manœuvre américaine avait provoqué la colère de Pékin, qui avait dépêché un destroyer chinois pour repousser le bâtiment de l’US Navy, les deux bateaux manquant d’entrer en collision.

 

L'USS Decatur et le destroyer chinois 

L'USS Decatur et le destroyer chinois Lanzhou se frôlant le 30 septembre 2018 (© : US NAVY)

 

L’approche française en tant que pays riverain de la zone Asie-Pacifique

La France, qui n’a pas le poids des Etats-Unis, ni la même approche diplomatique, opte pour une posture plus « pacifique ». Elle tient à marquer son attachement à la liberté de naviguer dans des eaux contestées, et plus encore son intérêt pour le maintien de la paix dans la région Asie-Pacifique, dont elle est un pays riverain avec ses territoires en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie. Le Vendémiaire est d’ailleurs une unité « régionale » puisque basé à Nouméa et, en dehors de la surveillance et de la protection de l’espace maritime calédonien, c’est un bâtiment qui visite régulièrement les pays de la région, de l’Océanie au Japon, en passant par les nations riveraines de la mer de Chine, y compris la Chine elle-même. Dans un rôle d’ambassade flottante, la frégate y a fait plusieurs escales ces dernières années, placées sous le signe de « l’amitié et de la coopération » franco-chinoises et saluées en tant que tel par Pékin. Présent à Hong Kong en février, le Vendémiaire n’est en outre pas une unité très guerrière, tenant plus du gros patrouilleur hauturier que de la frégate taillée pour les combats de haute intensité. Il ne représente donc aucune menace pour la sécurité chinoise.

 

Groupe amphibie déployé dans le cadre de la mission Jeanne d'Arc 2016 (© : MARINE NATIONALE)

Groupe amphibie déployé dans le cadre de la mission Jeanne d'Arc 2016 (© : MARINE NATIONALE)

 

Une présence navale accrue

Il est cependant vrai que, depuis quelques années, la France accroît sa présence navale dans la région avec en plus des bateaux basés outre-mer des unités de premier rang déployées depuis la métropole. Ce fut le cas à plusieurs reprises avec le groupe amphibie de la mission Jeanne d’Arc, mais aussi avec les nouvelles frégates multi-missions (FREMM) caractérisées notamment par leurs redoutables capacités anti-sous-marines.

Et dans quelques semaines, ce sera au tour du groupe aéronaval français emmené par le porte-avions Charles de Gaulle d’évoluer en Asie du sud-est. Une première depuis 2002. Or, si cette puissante force navale se gardera bien de naviguer dans les secteurs les plus sensibles pour le pas froisser Pékin, se bordant à évoluer à l’extrême sud de la mer de Chine méridionale en marge de son escale à Singapour début juin, sa seule présence constitue un signal politique fort. La France veut ainsi rappeler tout l’importance qu’elle porte à la zone, mais aussi qu’elle demeure une puissance militaire et navale globale, capable d’envoyer un outil majeur de projection de force partout dans le monde afin de préserver et défendre ses intérêts stratégiques. Cela, en coordination avec ses alliés régionaux et occidentaux, avec lesquels les interactions sont nombreuses lors du déploiement du Charles de Gaulle, y compris dans la large zone indopacifique.

 

Groupes aéronavals français et américains en mer Rouge mi-avril (© : US NAVY)

Groupes aéronavals français et américains en mer Rouge mi-avril (© : US NAVY)

 

La marine chinoise accroit sa présence autour de l’Europe

Dans les faits, cette diplomatie navale n’entrave pas la mainmise croissante de la Chine sur ses approches maritimes. Mais elle a le mérite d’exister et d’être constante, ce qui maintient une certaine pression sur Pékin. L’accumulation d’un certain nombre de facteurs dont ceux évoqués dans cet article explique sans doute que la Chine a pour la première fois officiellement protesté contre le passage d’un bâtiment français dans le détroit de Taïwan. Une ruade diplomatique accompagnée du fait que le Vendémiaire, qui devait initialement participer à la grande revue navale internationale marquant les 70 ans de la marine chinoise, en a finalement été écarté. Pékin parait ainsi manifester son agacement contre une présence navale accrue de la France dans ses approches maritimes. Ce qui n’empêche pas la flotte de l’APL de faire aujourd’hui la même chose autour de l’Europe, où sont désormais déployés de manière quasi-permanente des groupes navals chinois, en Méditerranée, Atlantique et jusqu’en Europe du nord. La présence navale accrue des occidentaux en Asie en est peut-être aussi une résultante.

 

Frégate chinoise à Toulon en 2017 (© : JEAN-LOUIS VENNE)

Frégate chinoise à Toulon en 2017 (© : JEAN-LOUIS VENNE)

 

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