Construction Navale
Pierre Balmer quitte la présidence de CMN

Interview

Pierre Balmer quitte la présidence de CMN

Construction Navale
Défense

Après trente ans passés aux Constructions Mécaniques de Normandie, Pierre Balmer laisse en cette fin d’été la barre de l’entreprise à Serge Quaranta. Il ne quitte pas pour autant Privinvest et va travailler en direct avec Iskandar Safa au développement du groupe, qui compte en dehors de Cherbourg  le chantier britannique Isherwoods et trois sites en Allemagne : German Naval Yards, Nobiskrug et Lindenau. Arrivé en 1989 à la pointe du Cotentin, Pierre Balmer a d’abord été directeur industriel de CMN, puis directeur de site, directeur général et, depuis 2001, président de l’entreprise.

MER ET MARINE : Quels évènements marquants retenez-vous de ces trente années passées chez CMN à Cherbourg ?

PIERRE BALMER : Il y en a eu beaucoup, des moments heureux, d’autres plus difficiles. Toutes les signatures de contrats sont par exemple marquantes, mais il y a aussi eu la mise à l’eau de la corvette Baynunah, très impressionnante, ou encore l’aventure des yachts, de superbes navires, qui s’est malheureusement terminée avec la crise économique de 2008. Je retiens aussi qu’il n’y a eu aucun accident grave au chantier pendant 30 ans. Et puis il y a eu des moments difficiles, notamment entre 2002 et 2004 lorsque nous attendions de nouveaux contrats. Ce n’était pas évident mais j’ai toujours à peu près dormi car je savais pouvoir compter sur Iskandar Safa.

Le changement majeur et historique dans la vie de cette entreprise presque centenaire a d’ailleurs été sans conteste l’arrivée d’Iskandar Safa en 1992. Il a donné la pérennité que CMN cherchait depuis le décès de son fondateur, en 1974. Après cette date, l’entreprise s’était dans un premier temps bien portée, profitant des bases laissées par Félix Amiot. Puis l’activité a progressivement décru et, des années 80 jusqu’en 1992, la plus grande incertitude a régné. Beaucoup disaient CMN moribond et voulaient d’ailleurs voir le chantier mourir. Mais Iskandar Safa a changé la donne et force est de constater qu’il a été fidèle à la barre et en tant qu’actionnaire a managé la société de façon remarquable avec l’ensemble des salariés. Sans lui, CMN n’aurait pas été loin.

Une image négative colle cependant à la peau de votre actionnaire, ce qui a souvent valu à CMN d’être en quelque sorte mis au banc ou du moins soigneusement évité publiquement par de nombreux politiques…  

Ecoutez, je le connais depuis 28 ans et c’est une personne remarquable sur tous les plans, notamment humain et en ce qui concerne ses relations. Pour le reste, je crois qu’il attise surtout des jalousies par la capacité qu’il a, avec les personnes du chantier, à pérenniser la boite alors que certains auraient voulu la voir disparaitre. Dans ce bas monde des affaires, tous les coups sont souvent permis et, si ce n’est pas notre état d’esprit, pour certains ce n’est pas gênant… Mais à mon sens, tout cela ne fait que renforcer le mérite qu’il a d’avoir toujours été fidèle au poste. Car après tout, à force de recevoir des coups non mérités, il aurait pu jeter l’éponge et laisser les pouvoir publics se débrouiller avec tout ça. Or, la réalité, c’est que CMN est une entreprise qui fonctionne, représente de nombreux emplois et des retombées économiques importantes. On ne peut donc qu’espérer voir l’image d’Iskandar Safa changer en France, ce ne serait que lui rendre justice car il le mérite.

En trois décennies, la concurrence s’est accrue sur le marché international, mais aussi en France. Comment y avez-vous résisté ?

En travaillant sur l’évolution de notre gamme avec comme perpétuel souci l’écoute des besoins du marché et des navires qui peuvent y répondre le mieux possible. C’est ce que prouvent les derniers contrats que nous avons signés et aussi le fait que tous les nouveaux bateaux que nous avons développés ces dernières années ont été vendus. Je crois aussi que la clé de la réussite est de mener à bien les contrats avec suffisamment de rigueur, pour que le chantier et les clients respectent les clauses négociées, tout en étant capable d’être souple et de détecter ce que les clients souhaiteraient en marge des contrats. Et puis il y a évidemment la qualité et la mobilisation du personnel de CMN. Il l’a encore prouvé cette année quand je suis allé mi-janvier à Ryad et que notre client saoudien nous a demandé de livrer les premiers intercepteurs avec quatre mois d’avance. Les salariés ont relevé le défi, ils se sont superbement mobilisés et y sont parvenus, ce qui est une performance industrielle.

On imagine qu’au moment de laisser la barre du chantier, vous avez une pensée particulière pour les salariés ?

Oui, il faut rendre hommage à toutes les générations de salariés qui se sont succédées et qui vont continuer. Je crois que pendant toutes ces années nous avons su créer avec les salariés et les représentants du personnel un climat de transparence basé sur l’honnêteté intellectuelle. On a nos arguments, ils ont les leurs, on s’écoute et on cherche le meilleur compromis. Et si on se trompe, on le dit et on rectifie. C’est je pense une philosophie de vie plus que de management et on a la chance d’avoir un actionnaire qui partage cette philosophie.

Parmi les contrats que CMN a en cours, vous avez de nombreux bateaux destinés à l’Arabie Saoudite. A l’occasion de la mise à l’eau des deux premiers intercepteurs en juillet les critiques ont fusé sur fond de polémique concernant les ventes d’armes à ce pays et leur utilisation potentielle dans le conflit au Yémen. Que répondez-vous ?

Nous sommes dans une société où maintenant tout le monde donne son avis sur tout, notamment via les réseaux sociaux. Nous avons en effet essuyé beaucoup de critiques et cela me met en colère, car chacun devrait rester à sa place. Personnellement, je ne m’autorise pas à porter un jugement sur des sujets que je ne connais pas. Il peut y avoir des questions, mais quand on ne maîtrise pas, il est préférable de se taire. Les bateaux que nous sommes en train de livrer sont d’abord faits pour la lutte antiterroriste. On a vu ces derniers temps des tankers se faire attaquer dans la région du Golfe. Le premier effet recherché par ces attaques est une déstabilisation de l’économie mondiale qui, si on laisse faire, se répercutera ici par exemple sur le prix de l’essence. Alors à ceux qui disent que nous n’avons pas d’état d’âme et qui seraient les premiers à hurler si les prix augmentaient à la pompe, je réponds que nos bateaux contribuent au fait que ces prix ne s’envolent pas. Mais cela va plus loin car aujourd’hui ce sont des tankers qui sont attaqués mais demain d’autres navires seront menacés, comme des paquebots ou des bateaux de plaisance. Est-ce que les gens qui critiquent du haut de leur inexpérience sont prêts à laisser le champ libre à ceux qui perpétuent des attaques ? Evidemment que nous avons une morale et, personnellement, je ne suis pas pour la guerre, mais comme on dit souvent pour avoir la paix il faut prévoir la guerre, et surtout dissuader d’autres de vouloir la faire.

En dehors des navires militaires, CMN s’est aussi diversifié ces dernières années dans les énergies marines renouvelables. Vous avez notamment pris une participation significative dans HydroQuest avec qui vous avez réalisé un démonstrateur d’hydrolienne marine en cours d’essais sur le site de Paimpol-Bréhat. Le contrat pour un parc d’hydroliennes fluviales dans le Rhône a en revanche été annulé. C’est un échec pour cette technologie ?

Absolument pas, la technologie n’est pas en cause. CNR a renoncé à ce projet pour des raisons de sécurité, car ce parc devait être implanté à quelques kilomètres en amont d’un barrage, ce qui aurait pu provoquer des dégâts en cas de rupture d’un système d’amarrage. Ensuite, il s’est avéré que la trentaine de machines et de barges prévues pour ce projet auraient fait monter le niveau de l’eau et réduit sensiblement la productibilité. Ce projet est donc abandonné mais nous ne nous arrêtons pas. Car nous avons beaucoup de perspectives pour les hydroliennes fluviales, notamment à l’étranger, alors que notre démonstrateur maritime est branché sur le réseau et fournit de l’électricité. Nous allons d’ailleurs prochainement communiquer sur le succès de ce démonstrateur, dont la mise à l’eau et le raccordement ont été très rapides et qui atteint les performances attendues.

Les hydroliennes ne sont pourtant plus très en vogue en France…

Ce n’est pas parce qu’il y a eu quelques échecs qu’il ne faut pas persévérer. Tous les grands projets ont nécessité un temps de développement, il faut tester pour progresser. Il faudrait donc qu’une petite porte s’ouvre dans la PPE, car ce serait idiot de ne pas le faire. Nous sommes en tous cas très confiants dans notre technologie mais il est clair qu’en France ces projets prennent trop de temps.

Et les éoliennes flottantes sur lesquelles HydroQuest travaille ?

Nous regardons cela, d’autant plus logiquement que nous sommes actionnaires d’HydroQuest.    

Quelles sont vos relations avec Naval Group ? Quel est votre opinion sur le projet de rapprochement avec l’Italien Fincantieri ?

Nos relations sont correctes, elles sont normales. Pour ce qui est des Italiens, je me souviens du début de ma carrière, que j’ai commencée chez DCN à Saint-Tropez où j’ai passé huit ans. A l’époque, nous nous sommes rapprochés des Italiens pour faire une torpille commune. On a vu le résultat. Certes, une société franco-italienne a été créée et a vendu des torpilles, mais cela n’a pas été le miracle dans lequel certains croyaient à l’époque.

Les rapprochements entre industriels européens sont dans l’air du temps et je ne vais pas dire le contraire puisque nous pensons nous-mêmes qu’une consolidation européenne est fondamentale. Maintenant, avec ce pays en particulier… Je me rappelle pour les torpilles que les italiens n’avaient pas été totalement francs dans les discussions. Disons qu’avec eux, il ne faudra pas être naïf et faire preuve d’angélisme.

L’axe-franco-allemand est plus naturel pour Privinvest du fait des actifs du groupe de chaque côté du Rhin. La coopération va-t-elle se renforcer entre CMN et les chantiers allemands ?

C’est l’une des toutes premières lignes de ma feuille de route dans mes nouvelles fonctions. Nous devons continuer de progresser dans notre collaboration pour construire un vrai groupe, pas un patchwork de sites industriels. Nous allons donc promouvoir et développer les contacts entre nos différents chantiers. Pour les achats communs, le potentiel n’est pas énorme car les volumes demeurent peu importants. On peut en revanche faire bénéficier aux uns et aux autres de ce qui a bien marché avec tel ou tel fournisseur. Il est aussi possible de mutualiser certains axes de R&D, travailler sur l’homogénéisation de nos outils de CAO et échanger de la charge de travail si nécessaire. Tout cela est en train de prendre forme.

Et le nouveau chantier de Cherbourg ? Dans la dernière interview que vous nous aviez accordée, fin 2017, vous expliquiez que pour lancer ce projet, il fallait de la visibilité dans le carnet de commandes. Aujourd’hui vous l’avez, les voyants sont donc au vert pour lancer ce projet ?

C’est également l’une des premières lignes de ma feuille de route ! Cela représente un très gros investissement mais, effectivement, nous avons maintenant la visibilité nécessaire, avec trois années sûres et trois ou quatre autres très probables. Le dossier est donc remis sur la table et il faut se pencher sérieusement dessus pour donner à Cherbourg un outil industriel du futur. Mon intention est de figer le projet dans les mois qui viennent et de le démarrer début 2020 en engageant le processus administratif puis les appels d’offres.

Au moment de laisser les commandes du chantier à Serge Quaranta, vous êtes donc serein ?

Oui je suis satisfait de la transition car c’est quelqu’un de valeur qui me remplace, on se connait bien et je laisse le chantier avec de bonnes perspectives. Et puis je continuerai de suivre CMN mais cette fois en travaillant directement auprès des actionnaires.

Interview réalisée par Vincent Groizeleau, juillet 2019

Constructions Mécaniques de Normandie (CMN)