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Interview

Pierre Mattei : « Corsica Ferries doit se développer sur d’autres terrains »

Créée en 1968 et aujourd’hui leader sur les liaisons vers la Corse depuis la France et l’Italie, Corsica Ferries vient de s’enrichir d’un nouveau navire, inauguré le 15 juin à Bastia, où se trouve son siège. Treizième unité de sa flotte, le Pascal Lota, qui porte le nom du fondateur de la compagnie, décédé en janvier 2016, va permettre à Corsica Ferries de poursuivre son développement.

L’occasion de faire le point avec Pierre Mattei, président du directoir de Lota Maritime - Corsica Ferries, sur l’évolution de la compagnie, sa stratégie et ses projets.  

MER ET MARINE : Que vous apporte le Pascal Lota ?

PIERRE MATTEI : Le Pascal Lota est un navire idéal pour nous car ces bateaux de grande capacité permettent de pratiquer des prix compétitifs alors que sa vitesse offre la possibilité de desservir des lignes plus longues, comme Toulon-Porto Torres. Nous aurons aussi, grâce à lui, la traversée la plus courte entre Nice et l’île Rousse, en seulement 4 heures.

Nous misons également sur le confort et l’innovation, avec un accès Wifi partout dans le navire, une nouvelle marque de hamburgers et des produits Starbucks. Nous avons également remplacé le supermarché duty free qu’il y avait à l’arrière par des cabines. Nous en avons rajouté 110 en tout, alors qu’un escalator et une nouvelle rampe d’accès ont été intégrés afin de faciliter les embarquements et débarquement. Les ports que nous desservons ne sont en effet pas équipés de terminaux avec des passerelles dédiées aux passagers.

Entre son rachat et sa modernisation, la reprise du Pascal Lota a coûté quelques 100 millions d’euros à la compagnie. Pourquoi ne pas avoir opté pour une unité neuve ?

Nous avons consulté des chantiers mais un navire neuf nous aurait coûté 180 millions et nécessitait trois ans d’attente. Nous avons donc préféré cette solution, d’autant plus intéressante que le Pascal Lota, entré en service en 2008, est un navire récent et rôdé, ce qui évite donc les problèmes de neuvage.

Avez-vous des projets de navires neufs pour la suite ?

Nous n’avons pas pour l’instant de projet de bateau neuf, même si nous y réfléchissons et qu’il est certain que nous y reviendrons un jour. Mais pour une entreprise comme la nôtre, il ne faut pas se rater sur un navire neuf. Ce type de projet est en effet très lourd car les ferries sont des navires extrêmement complexes. Il y a un risque technologique et financier, ainsi que des délais très longs. Nous sommes donc très prudents, surtout quand nous pouvons opter pour des solutions de rachat comme celle du Lota, qui offre les avantages d’un navire récent sans les inconvénients d’un bateau sortant de chantier.

La règlementation est en train de se durcir en matière d’émissions polluantes et la Méditerranée sera concernée à partir de 2020 sur les rejets d’oxydes de soufre. De nombreux armateurs ont décidé d’équiper leurs navires de scrubbers, certains opérateurs méditerranéens commençant aussi à se tourner vers le gaz naturel liquéfié, très en vogue en Europe du nord. Rien n’a encore été annoncé ou réalisé chez Corsica Ferries dans ce domaine. Qu’en est-il ?

Nous étudions toutes les solutions, aucune décision n’a encore été prise. Sur les scrubbers, nous attendons de voir leur efficacité et je rappelle que l’économie de ce dispositif repose sur le différentiel entre le prix du fuel et celui du gasoil. Or, personne ne peut dire quels seront le coût du pétrole et l’écart entre ces deux combustibles en 2020. Nous attendons donc de voir comment cela va évoluer et s’il y a de nouvelles solutions techniques. Dans tous les cas, lorsque la règlementation entrera en vigueur, nos navires auront toujours la possibilité de naviguer au gasoil.

Pensez-vous au GNL ?

Le GNL n’est pas envisageable en retrofit, mais ce sera peut-être envisageable à l’avenir sur un navire neuf car cette technologie, comme d’autres, je pense aux piles à combustible, avance vite. Nous concernant, cela dépendra aussi des possibilités d’approvisionnement en GNL en Méditerranée.

On s’oriente aussi vers un développement du courant quai permettant aux navires de ne plus faire tourner leurs moteurs dans les ports. Etudiez-vous cette solution ?

Là aussi les technologies évoluent vite et quand les ports seront équipés en courant quai, nous serons tout à fait prêts à y recourir. Nous avons d’ailleurs participé à une étude en ce sens avec Nice et j’espère que nous pourrons bénéficier rapidement de ce type de dispositif. Il faut néanmoins regarder la question de manière globale. Pour la Corse, par exemple, le courant quai serait une hérésie car l’électricité proviendrait de centrales fonctionnant au fuel, avec par conséquent un impact environnemental négatif.

Pour moi, sur la question environnementale, il faut se garder des grands effets d’annonce. Il n’y a pas de solution miracle. C’est une somme de comportements et d’actions qui mis bout à bout permettent de réduire l’impact global.

La flotte de Corsica Ferries va-t-elle continuer de croître ? Avez-vous déjà des projets d’acquisition de navires supplémentaires ?

Nous avions traditionnellement pris le rythme d’avoir un nouveau navire tous les ans et demi à deux ans et l’idée est de retrouver cette cadence. Donc oui, nous souhaitons continuer d’enrichir la flotte. Notre problème n’est pas en termes de ressources, c’est de trouver les navires adéquats, modernes, rapides et flexibles, c’est-à-dire utilisables sur toutes nos lignes.

Vous êtes candidat à la nouvelle délégation de service public pour la desserte des ports corses, dont on connaîtra normalement le lauréat fin juillet. Quelle est votre position sur ce dossier ?

Nous avons postulé, comme nous l’avons toujours fait. Nous avons toujours été rejetés et à chaque fois nous regardons les points où nous sommes critiqués et nous les améliorons. Je pense que nous avons aujourd’hui le meilleur dossier et j’ai toujours espoir qu’un jour nous l’emportions.

Pensez-vous que les jeux sont aujourd’hui plus ouverts sur la DSP ?

J’espère que les jeux sont plus ouverts, sinon cela voudrait dire que nous aurions encore les mêmes causes produisant les mêmes effets. J’observe en tous cas que le système a été enfin stabilisé puisque la DSP ne concerne plus que le service de base. Le problème était de subventionner en plus les passagers et personne n’a envie de revivre ce que nous avons eu avec la SNCM.

Etes-vous satisfait des résultats de la dernière saison ?

La saison dernière fut bonne, avec une forte croissance sur les lignes nouvelles, à savoir la desserte de la Sardaigne depuis Nice, Toulon et Porto Vecchio. Nous avons eu sur l’ensemble de nos lignes 3.6 millions de passagers, dont près de 3 millions sur la Corse, où le trafic a été stable, ainsi qu’un million de voitures. Les camions, soit 30.000 pièces, ont en revanche été en baisse, ce qui n’est pas étonnant puisque Corsica Linea a été créée par des chargeurs qui privilégient donc cette compagnie.

Pensez-vous encore pouvoir renforcer vos parts de marché sur la Corse ?

Nos parts de marché se situent entre 70 et 75%, c’est stable et on ne pourra pas faire beaucoup mieux. En tant que principal opérateur, notre objectif est de continuer à améliorer notre produit avec les meilleurs navires, un confort accru et une offre commerciale toujours plus large et performante. Nous voulons également nous développer sur d’autres terrains afin de ne pas avoir tous nos œufs dans le même panier. C’est le cas de la Sardaigne, qui offre un potentiel très importants avec ses 1.5 million d’habitants et ses touristes, notamment allemands, italiens, espagnols et français.

Pourriez-vous ouvrir des lignes complémentaires, par exemple depuis l’Espagne, ou d’autres destinations que la Corse et la Sardaigne ? 

Nous étions indirectement en début d’année entre l’Espagne et l’Algérie puisque Balearia a exploité un de nos navires sur cette ligne. Nous sommes une compagnie méditerranéenne et la Méditerranée est vaste... Notre stratégie de disposer d’une flotte flexible, déployable facilement, permet justement de saisir toutes les opportunités, et l’on peut tout envisager, mais je n'en dirais pas plus pour le moment.

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Interview réalisée par Vincent Groizeleau, © Mer et Marine, juin 2017

 

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