Marine Marchande
Piraterie : En mer, avec de futures équipes de protection privée

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Piraterie : En mer, avec de futures équipes de protection privée

Marine Marchande

Un peu de houle au large de Concarneau. Sur le pont du bateau de pêche promenade, une quinzaine d'hommes regarde dans la même direction. A un peu moins de 200 mètres du bord, une cible montée sur des flotteurs est portée par les vagues. Elle apparaît et disparaît. L'instructeur commence son briefing. « Tendez le bras, pointez vers la cible quand vous la voyez. Cela vous donnera la direction de tir ». La deuxième promotion du stage d'agent de protection armé embarqué, organisé par la société Kargus Sea Interconnection (KSI) et le Centre européen de formation continue maritime (CFCM) de Concarneau va commencer sa première séance de tir en mer.

   (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
(© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Agent de protection armé sous contrat privé. Des hommes qui ont choisi de se former pour pouvoir embarquer sur des navires transitant dans des zones touchées par la piraterie. « La demande est forte de la part des armateurs. Et c'est un marché où il y a toutes sortes de personnes qui proposent leur service : beaucoup d'anglo-saxons, des gens sérieux mais aussi d'autres moins recommandables. Face à cette situation, nous avons décidé de mettre en place une formation spécifique "à la française", correspondant aux plus hauts standards internationaux en matière de protection privée ». Thierry Houette est directeur associé de KSI, une société spécialisée dans la sûreté qu'il a cofondée en 2005, à la suite de la mise en oeuvre des normes ISPS. C'est aussi un ancien officier de marine, plongeur-démineur de spécialité. Autour de lui, pour encadrer les stagiaires, il y a d'ailleurs beaucoup d'anciens marins, et notamment des commandos marine. Tous sont là pour « maritimiser » les stagiaires.

 L'équipe dirigeante de KSI  (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
L'équipe dirigeante de KSI (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

La quinzaine de stagaires est issue des rangs de la Légion. Certains d'entre eux ne sont quasiment jamais montés sur un navire avant de venir en stage à Concarneau. « Ils sont en reconversion après avoir servi dans l'armée », explique Thierry Houette. Pour pouvoir postuler au stage, un passé militaire est nécessaire, ainsi qu'un casier judiciaire vierge et un certificat d'aptitude médicale. « Nous recevons des CV et effectuons une sélection. Le bouche-à-oreille a bien fonctionné, alors que notre activité est récente, nous avons déjà pas mal de candidatures. Nous travaillons aussi avec des organismes comme Défense Mobilité, l'Office nationale des anciens combattants ou Pôle Emploi. La plupart de nos stagiaires sont financés par des bourses, qui couvrent une grosse partie, parfois la totalité, du coût du stage et des frais durant le mois de formation à Concarneau ».

   (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
(© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Sur le pont du bateau, deux fusils semi-automatiques sont disposés à l'arrière. Les conditions de mer sont un peu sportives, le bateau roule bord sur bord, le froid commence à tomber sur l'eau, les visages sont tendus et parfois un peu pâles. Les instructeurs sont attentifs à ces signes. « Cela leur permet de se rendre compte de ces contraintes que peuvent imposer les conditions météo en mer ». Durant les trois dernières semaines, les stagiaires ont suivi plusieurs modules d'enseignement pour leur apprendre leur futur cadre d'action. Thierry Houette revient sur la pédagogie mise en place : « Pour élaborer ce programme, nous avons choisi de nous baser sur les textes internationaux encadrant l'action des équipes de protection privée ». Actuellement, aucun texte contraignant n'existe : l'Organisation maritime internationale a sorti une circulaire MSC 1 en septembre 2011, qui a une valeur de recommandation. La France n'a, pour l'instant, pas de législation dans le domaine. Le député Christian Ménard a d'ailleurs, dans un rapport récent, pointé la nécessité de formaliser et de donner un cadre juridique à l'action de ces équipes, dont les armateurs auraient un besoin criant. « Nous espérons que cette situation se débloquera avant la fin de l'année ». Thierry Houette espère en effet qu'un tel cadre juridique puisse permettre l'émergence d'un modèle « français » de standard élevé, qui pourrait faire sa place sur un marché essentiellement anglo-saxon.
« Pour ce stage, nous avons voulu non seulement agir selon ces standards internationaux, mais également délivrer des formations compatibles avec les conventions, comme la convention STCW (qui codifie les conditions de formation des gens de mer ainsi que l'organisation de la sécurité à bord). Grâce à notre partenariat avec le CFCM, nous pouvons proposer une formation maritime professionnelle ». Les stagiaires se voient ainsi initier par des intervenants spécialisés au contexte règlementaire, géographique, sociologique de la piraterie. Ils ont ensuite un module qui leur permet d'appréhender la navigation à bord d'un navire de commerce : de l'organisation en quart à la composition de l'équipage. La formation maritime en tant que telle est étoffée : notions de navigation (point, carte, lecture d'un radar, appréciation des distances sur l'eau, code ISM), anglais maritime, sécurité de base (avec l'obtention des certificats STCW TIS (technique individuelle de survie), SPRS (sécurité des personnes et responsabilités sociales), l'ASN (Agent de sûreté des navires) ainsi que le FBLI (formation de base à la lutte contre l'incendie). Enfin, le dernier module est consacré à la mise en oeuvre. « Il s'agit, par des exercices, de créer une mécanisation dans l'application des règles d'engagement. Celles-ci sont celles actuellement pratiquées par la Marine nationale. Nous leur apprenons à se placer sur un navire, à évaluer le danger, à donner des ordres cohérents à leur co-équipiers et, par un exercice comme celui d'aujourd'hui, à pouvoir effectuer des tirs à distance depuis le pont d'un navire ».

   (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
(© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Les deux instructeurs de tir, dont un ancien commando, arment les fusils. « Ce sont des armes semi-automatiques. Les équipes privés ne peuvent utiliser des armes automatiques, puisqu'il s'agit d'armes de guerre », précise l'un d'entre eux. Les armes ont donc un calibre identique à des fusils de 7.62 mm, mais doivent être réarmées entre chaque tir. Les stagiaires, plus familiers de la terre ferme et du Famas, prennent leurs marques. Les instructeurs les conseillent : « Suis les mouvements du navire, attends que l'on remonte sur la vague pour ajuster, réfléchis à comment te déplacer, les espaces sur un navire peuvent être étroits, ça peut glisser, anticipe toujours le mouvement d'après ». Les tirs, d'abord maladroits, deviennent de plus en plus précis. « Mais, ce n'est vraiment pas facile », sourit l'un des stagiaires. « On ne pouvait pas imaginer ce que c'était avant de venir, c'est complètement différent des missions que l'on connaît ».
La nuit est tombée, le bateau fait route retour vers Concarneau. Thierry Houette est satisfait du déroulement de l'exercice et de la motivation des stagiaires. « A travers ces stages, ce que nous voulons c'est bien former des gens, qui se comporteront de manière responsable et appropriée sur un navire. Nous voulons créer un métier et pour cela nous essayons de poser des bases, un standard, que nous espérons voir devenir obligatoire. Nous venons de créer une fédération professionnelle, nous sommes dans une démarche constructive et complètement en accord avec les acteurs de ce milieu, des armateurs à la Marine nationale ». Reste simplement à obtenir un signe de l'Etat.

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