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Plongée dans les archives : l’ancien bâtiment d’expérimentation Ile d’Oléron
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Plongée dans les archives : l’ancien bâtiment d’expérimentation Ile d’Oléron

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Histoire Navale

Ce fut un bâtiment atypique de la Marine nationale, un ancien cargo allemand, prise de guerre en 1945 et qui servit dans la flotte française jusqu’en 2002. L’histoire de l’Ile d’Oléron débute en mars 1939, lorsque sa construction débute à Brême à la veille de la seconde guerre mondiale. Le Mur, c’est son nom d’origine, est un cargo destiné notamment au transport de fruits commandé par la compagnie Nordeutscher Lloyd. Le navire de 115 mètres de long pour 15 de large, dont la construction avait été retardée par le conflit et le blocus du commerce maritime allemand par les Alliés, est réquisitionné en décembre 1942 par la Kriegsmarine pour être transformé en « sperrbrecher », c’est-à-dire en briseur de blocus. Toujours sur cale, il est transformé à cet effet et reçoit de l’armement, principalement antiaérien, avec deux canons de 105mm et des affûts de 37mm et 20mm, soit en tout 25 pièces. Pouvant déployer un aérostat, il est aussi équipé à la proue d’un tangon supportant système acoustique émettant sur l’avant et destiné à tromper les mines magnétiques pour les faire exploser avant le passage du navire.

 

(© DR via netmarine.net)

Le Sperrbrecher 32 en 1944 (© DR via netmarine.net)

 

Capable de dépasser 15 nœuds, le Mur, renommé Sperrbrecher 32, est plutôt rapide pour les cargos de l’époque, mais la Royal Navy tient les mers et il ne peut donc réaliser des missions hauturières. Le robuste cargo voit sa coque sensiblement renforcée avec plusieurs centaines de tonnes de béton, l’objectif étant de protéger le navire en cas d’explosion sous-marine. Les Allemands veulent ainsi s’en servir de bâtiment capable de franchir de zones minées, tout en faisant office de plateforme antiaérienne lorsqu’il est mouillé devant les ports. La coque, rivetée, est de plus recouvertes de plaques d'acier pour être encore plus résistante. 

Le Sperrbrecher 32 entre en service au sein de la Kriegsmarine en octobre 1943. Malgré des tentatives britanniques pour le couler, il parvient à rejoindre la France via la Manche et arrive en février 1944 à Royan, où il est basé. Le navire est finalement employé entre l’estuaire de la Gironde et Saint-Nazaire, en passant par La Rochelle, pour contribuer à la liberté d’accès de ces ports, qui abritent notamment des bases sous-marines allemandes et dont les approches sont régulièrement minées par les Alliés. Un rôle qui s’arrête en août 1944, après l’évacuation des U-boote de leurs bases françaises. Le navire, qui n’a plus d’utilité militaire et se trouve alors à Saint-Nazaire, est finalement converti en bateau hôpital et renommé München. Il est aménagé pour accueillir, soigner et transporter des blessés, avec plus de 500 lits disponibles. Mais il ne peut réaliser aucun transit et, début 1945, alors que la poche de Saint-Nazaire résiste toujours, sert de bâtiment de soutien. Malgré les bombardements qui ravagent la ville et le port de Saint-Nazaire, où se trouve un gigantesque bunker abritant l’une des principales bases sous-marines allemandes de la façade atlantique, le navire reste intact. Il est saisi suite à la reddition de la garnison allemande, dans la foulée de la capitulation du Reich le 8 mai 1945. Le München est alors confié à la marine française. Celle-ci le remet en service en août de la même année et le rebaptise Ile d’Oléron, en hommage à la dernière bataille pour la libération de l’Hexagone. Il s’agit de l’opération Jupiter, menée du 30 avril au 1er mai 1945 avec un débarquement de troupes françaises soutenu par une escadre de la Marine nationale emmenée par le croiseur lourd Duquesne.

Grâce à ses importantes capacités d’accueil (près de 600 personnes) et de fret (2400 m3 de cales), l’Ile d’Oléron est d’abord employé pour des missions de transport. Il rapatrie en métropole des familles dispersées par la guerre et transporte des troupes coloniales vers l'Afrique, ramène de Dakar une partie du stock d’or de la Banque de France qui avait été mis à l’abri en 1939 lors de l’invasion allemande... En 1947-48, puis entre 1950 et 1952, l’Ile d’Oléron, réalise deux longues campagnes vers l’océan Indien et l’Asie du sud-est, en particulier en Indochine, où il assure pendant quelques mois, lors de son premier voyage, une liaison entre Saigon et Haiphong. Puis il rejoint Brest à l’été 1952 et sert à quai jusqu’en 1956 au profit des écoles de la marine.

Logiquement, il aurait dû terminer sa carrière ainsi et finir assez rapidement à la démolition. Mais à l’époque une révolution technologique survient, le missile, et la flotte française a rapidement besoin d’une plateforme pour expérimenter les engins conçus par les industriels tricolores. L’Ile d’Oléron est choisi et, pour remplir ce rôle, bénéficie d’une importante refonte, conduite entre 1957 et octobre 1958 à Marseille aux Chantiers de Provence puis à l’arsenal de Toulon.  

Le bâtiment, en ressort avec une silhouette alourdie par l’agrandissement des superstructures sur toute sa longueur, ainsi que l’ajout de nouveaux mâts destinés à supporter les senseurs. La passerelle est surmontée d’un télépointeur. Le pont comprend deux plateformes, à l’avant et à l’arrière, pouvant servir à des hélicoptères Alouette ou pour installer des équipements en lien avec les expérimentations ou l’entrainement des bâtiments de combat et aéronefs français, et parfois alliés. A sa remise en service, il dispose notamment de deux rampes CT10 de lancement pour missiles et, à l’arrière, de deux catapultes de lancement de cibles aériennes. Si la coque reçoit un système de stabilisation antiroulis, la propulsion d’origine est conservée, avec son gros moteur MAN de six cylindres et 3500 cv entrainant une unique ligne d’arbre. On dit d’ailleurs qu’en machines, des symboles datant de l’époque allemande restèrent frappés sur certaines pièces jusqu’au désarmement du bâtiment.

Remis en service en mai 1959 et désigné « bâtiment expérimental lanceur d’engins guidés » dans la terminologie de la marine, l’Ile d’Oléron, armé par un équipage d’environ 160 marins, dont une dizaine d’officiers, va pendant plus de quarante ans tester les nouveaux missiles navals produits en France. Cela, en coopération notamment avec le centre d’essais de l’île du Levant.

Ce sera le cas dès 1959 du système Malafon (missile emportant une torpille L4 de 533mm), développé à partir de 1956 et qui entrera en service dix ans plus tard, d’abord sur les escorteurs d’escadre refondus pour la lutte anti-sous-marines, puis sur les frégates des types Suffren, Aconit (F65) et Tourville (F67).

 

Système Malafon, ici sur la frégate Aconit (© GIORGIO ARRA)

Système Malafon, ici sur la frégate Aconit (© GIORGIO ARRA)

 

Le bâtiment participe également, toujours à partir de 1959, aux campagnes de tir du missile surface-air Masurca, qui succède au projet Masalca tout juste abandonnée et équipera les frégates Suffren (1967) et Duquesne (1970), ainsi que le croiseur Colbert après refonte(1972). Le système d’armes Maruca (un autre système rapidement abandonné), installé sur l’Ile d’Oléron à sa sortie de refonte, est transformé en 1960 pour les essais du Masurca, qui s’achèvent avec la validation du missile en 1968.

 

Tir de missile Masurca depuis la frégate Duquesne (© MARINE NATIONALE)

Tir de missile Masurca depuis la frégate Duquesne (© MARINE NATIONALE)

 

Dans les années 70, l’Ile d’Oléron, teste ensuite le missile antinavire Exocet Mer-Mer 38, ainsi que le système surface-air Crotale. Suivent dans les années 80 et 90 le MM40 ou encore les systèmes Sadral et Simbad (missiles Mistral). L’Ile d’Oléron embarque par ailleurs des équipements étrangers, comme l’Otomat et le Milas italiens.

 

L'Ile d'Oléron en 1972 avec des rampes MM38 devant la passerelle (© GIORGIO ARRA)

L'Ile d'Oléron en 1972 avec des rampes MM38 devant la passerelle (© GIORGIO ARRA)

 

Avec l’évolution des armes, son électronique est progressivement modernisée. Le bâtiment sert d’ailleurs aussi, en plus des missiles, à tester de nombreux autres équipements de la Marine nationale, dont la quasi-totalité de ses nouveaux senseurs. C’est le cas par exemple des radars DRBI-10, DRBV-22 et DRBV-50. Il expérimente par ailleurs des systèmes optroniques et des moyens de guerre électronique, comme des brouilleurs et ou encore les lance-leurres Dagaie et Sagaie, ainsi que des moyens de communication.  

 

L'Ile d'Oléron en 1975 (© GIORGIO ARRA)

L'Ile d'Oléron en 1975 (© GIORGIO ARRA)

 

Poursuivant, en plus de sa mission d’expérimentation, celle d’entrainement au profit des unités de combat, l’Ile d’Oléron et ses puissants moyens de surveillance seront également utilisés pendant la Guerre froide, quand l’occasion se présentera, pour des missions de renseignement à l’occasion de quelques déploiements.

 

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

 

Basé à Toulon, l’Ile d’Oléron achève sa carrière avec le célèbre missile surface-air de MBDA, l’Aster, à lancement vertical. Il est dans cette perspective transformé à la fin des années 90 pour mettre en œuvre le système d’armes anti-missile (SAAM) destiné à équiper le porte-avions Charles de Gaulle, admis au service actif en 2001 et qui est alors la première unité française dotée d’Aster. L’Ile d’Oléron est notamment doté d’un lanceur vertical et sur l’arrière d’un grand mât en treillis supportant un radar Arabel, conçu par Thomson CSF (devenu Thales en 2000) pour assurer la conduite de tir du nouveau missile, fruit d’une coopération franco-italienne. Le bâtiment réalise son premier tir d’Aster 15 en 1999 et conduira jusqu’en juin 2001, notamment contre des cibles simulant des attaques de missiles antinavire. Le système sera finalement qualifié sur le Charles de Gaulle en octobre 2002.

 

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

L'Ile d'Oléron en janvier 1999 avec le mât supportant le radar Arabel (© BERNARD PREZELIN)

Campagne d'essais en mer de l'Aster 15 (© MARINE NATIONALE)

Campagne d'essais en mer de l'Aster 15 (© MARINE NATIONALE)

Tir d'un Aster 15 depuis le Charles de Gaulle (© MBDA)

Tir d'un Aster 15 depuis le Charles de Gaulle (© MBDA)

 

Quant à l’Ile d’Oléron, qui aurait pu partir bien plus tôt mais fut prolongé à plusieurs reprises, la retraite sonne finalement soixante-trois ans après sa mise sur cale en Allemagne. Le bâtiment réalise sa dernière sortie en mer le 22 mars 2002 et est officiellement retiré du service le 31 du même mois. Désarmé, il termine comme cible d’entrainement au profit de la frégate Courbet, qui coule la vieille coque au large de Toulon le 18 avril 2003.

- Voir un document très détaillé sur l'activité de l'Ile d'Oléron jusqu'en 1999

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

(© BERNARD PREZELIN)

(© BERNARD PREZELIN)

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