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Plongée dans les archives : les frégates lance-missiles Suffren et Duquesne
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Plongée dans les archives : les frégates lance-missiles Suffren et Duquesne

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Histoire Navale

Nous revenons aujourd’hui sur l’histoire des deux premières frégates modernes de la Marine nationale, qui ont vu le jour il y a plus de cinquante ans. Une nouvelle plongée dans les archives grâce notamment aux photographies de Giorgio Arra et Bernard Prézelin prises entre 1967 et 2009.  

Les Suffren (D 602) et Duquesne (D 603), en service respectivement de 1968 à 2001 et de 1970 à 2007, furent les deux premiers bâtiments neufs de la flotte française équipés de missiles.

 

Le Duquesne à Brest en juin 1997 (© BERNARD PREZELIN)

Le Duquesne à Brest en juin 1997 (© BERNARD PREZELIN)

Le Duquesne à Brest en juin 1997 (© BERNARD PREZELIN)

Le Duquesne à Brest en juin 1997 (© BERNARD PREZELIN)

 

Leur genèse remonte à la fin des années 50, au moment où d’importants progrès technologiques imposent une transformation radicale des marines militaires. C’est à cette époque qu’émergent les missiles, que les avions à réaction s’imposent et que les senseurs évoluent sensiblement, avec des radars plus performants et le développement de sonars de nouvelle génération pour contrer les sous-marins à propulsion nucléaire.


1960 : une flotte techniquement dépassée

Ces évolutions s’inscrivent, en pleine Guerre froide, dans la course aux armements entre les Occidentaux et le Bloc soviétique. La Marine nationale, comme ses homologues de l’Ouest, connait alors un tournant. En attendant de pouvoir construire son premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE), Le Redoutable, mis en chantier à Cherbourg en 1964, la marine française commence d’abord par moderniser ses bâtiments de surface. En 1960, les principales unités de la flotte sont encore constituées d’anciens porte-avions anglo-saxons : l’Arromanches (ex-HMS Colossus) mis en service en 1944 dans la Royal Navy et loué à la France en 1946 ; ainsi que les La Fayette (ex-USS Langley) et Bois Belleau (ex-USS Belleau Wood), croiseurs convertis en porte-avions légers datant de 1943 et prêtés par les Etats-Unis en 1951 et 1953.

 

Le porte-avions Arromanches, ex-HMS Colossus, sert dans la marine française de 1946 à 1974 (© GIORGIO ARRA)

Le porte-avions Arromanches, ex-HMS Colossus, sert dans la marine française de 1946 à 1974 (© GIORGIO ARRA)

 

S’y ajoutent les cuirassés Richelieu (1941) et Jean Bart (achevé en 1955), les vieux croiseurs Montcalm et Georges Leygues (1937) ainsi que le croiseur-école Jeanne d’Arc (1931), ou encore deux ex-croiseurs légers italiens, les Châteaurenault (ex-Attilio Regolo) et Guichen (ex-Scipione Africano) qui avaient intégré la Regia Marina en 1942 et 1943 avant d’être cédés au titre des dommages de guerre à la France (où ils ont servi en tant qu’escorteurs d’escadre). Il s’agit donc de vestiges de la marine française d’avant-guerre et d’unités étrangères datant du second conflit mondial, de l’ère du canon et des avions à hélice.

Les unités modernes dont la France dispose alors sont à peine meilleures militairement, puisqu’elles ne constituent qu’une évolution de cette époque. Il y a là les croiseurs De Grasse (mis sur cale en 1938 et achevé en croiseur antiaérien en 1956) et Colbert (datant de 1959 mais qui n’est qu’une évolution du précédent), 18 nouveaux escorteurs d’escadre des types T47, T53 et T56 mis en service entre 1955 et 1961, héritiers des contre-torpilleurs, et 18 escorteurs rapides des types E50 et E52 qui arrivent entre 1955 et 1958 et sont inspirés des anciens torpilleurs. Tous ces bâtiments ont un armement basé sur de l’artillerie (tourelles de 127 mm et 57 mm notamment) ainsi que des tubes lance-torpilles, les moyens électroniques étant limités. A peine en service, ils sont dépassés par les évolutions technologiques qui révolutionnent le combat naval à cette époque.

 

L'escorteur d'escadre Tartu, ici en 1975 (© GIORGIO ARRA)

L'escorteur d'escadre Tartu, ici en 1975 (© GIORGIO ARRA)

L'escorteur rapide Le Béarnais, ici en 1972 (© GIORGIO ARRA)

L'escorteur rapide Le Béarnais, ici en 1972 (© GIORGIO ARRA)

 

Un vaste plan de modernisation

Un vaste plan de modernisation est par conséquent initié. Alors que les vétérans sont rapidement désarmés ou pour les La Fayette et Bois Belleau restitués aux Etats-Unis (l’Arromanches est acheté et restera en service jusqu’en 1974), dix escorteurs d’escadre seront refondus à la fin des années 60 et au début des années 70 pour être transformés en bâtiments spécialisés dans la lutte antiaérienne ou anti-sous-marine. Le Colbert est quant à lui converti en croiseur lance-missiles de 1970 à 1972, alors que le De Grasse, après avoir servi de bâtiment de commandement pour les essais nucléaires dans le Pacifique, est placé en réserve en 1972 et rayé en 1974.

 

Le Colbert en 1976, après sa refonte en croiseur lance-missiles (© GIORGIO ARRA)

Le Colbert en 1976, après sa refonte en croiseur lance-missiles (© GIORGIO ARRA)

Le D'Estrées, l'un des cinq T47 refondus en escorteur d'escadre ASM (© GIORGIO ARRA)

Le D'Estrées, l'un des cinq T47 refondus en escorteur d'escadre ASM (© GIORGIO ARRA)

 

Dans le même temps, des unités neuves ont été mises en chantier, à commencer par les porte-avions Clémenceau et Foch, respectivement mis sur cale en 1955 et 1957 à l’arsenal de Brest et aux chantiers de Saint-Nazaire. Ils sont opérationnels en 1961 et 1963. Leur chasse embarquée est constituée des nouveaux Etendard IV de Dassault (90 exemplaires livrés de 1961 à 1965) puis de chasseurs américains F-8E Crusader, qui sont ramenés des Etats-Unis par l’Arromanches et le Foch en 1964 et 1966.

 

Le porte-avions Clemenceau en 1976 (© GIORGIO ARRA)

Le porte-avions Clemenceau en 1976 (© GIORGIO ARRA)

 

Des escorteurs polyvalents pour accompagner les nouveaux porte-avions

Pour protéger ces porte-avions, la Marine nationale et la Direction des Constructions Navales travaillent sur un nouvel escorteur de grande taille, une plateforme polyvalente conçue dès l’origine pour la mise en œuvre de moyens de détection et d’un armement modernes capables de répondre aux nouvelles menaces aériennes et sous-marines. La Royal Navy travaille sur le même concept avec les grands destroyers du type 82, imaginés pour escorter les nouveaux porte-avions lourds de la classe Furious. Mais la construction de ces derniers est abandonnée en 1966 et seul le prototype des T82, le HMS Bristol, voit le jour en 1973.

En France, le projet de nouveaux escorteurs, désignés initialement comme croiseurs lance-engins, est inscrit au budget 1960.

Le retour de l’appellation « frégate »

Les bâtiments sont finalement redésignés « frégates », une appellation que la France n’avait globalement plus employée pour des bâtiments de combat neufs depuis la fin de la marine à voile au XIXème siècle. C’est aussi une manière de se démarquer des marines anglo-saxonnes qui emploient le terme destroyer, même si c’est dans cette catégorie qu’elles sont rangées selon les désignations OTAN (d’où leur numéro qui débute par un « D »).

Les bâtiments sont finalement désignés frégates lance-engins (FLE) puis rapidement frégates lance-missiles (FLM). Jusqu’à six nouvelles unités sont envisagées mais ce chiffre est vite réduit de moitié. Et encore, sur les trois frégates qui doivent être construites, la dernière est finalement abandonnée au profit de l’achat aux USA des Crusader (42 ont été livrés à l’aéronautique navale pour équiper les flottilles 12F et 14F).

Les FLM sont baptisées Suffren et Duquesne, en hommage à deux grands marins français, Pierre-André de Suffren (1729-1788) et Abraham Duquesne (1610-1688). Des noms précédemment portés par deux croiseurs lourds de la série des « 10.000 tonnes ». Mis en service en 1928 et 1930, les anciens Duquesne et Suffren, internés avec la force X à Alexandrie en 1940, avaient après modernisation repris le combat aux côtés des Alliés suite au débarquement anglo-saxon en Afrique du nord fin 1942. Ils sont retirés du service dès 1947. Le Duquesne est ferraillé en 1955 alors que le Suffren est transformé en caserne et ponton-école, fonction qu’il assurera jusqu’à l’ouverture du nouveau Centre d’Instruction Naval (CIN) de Saint-Mandrier en 1971. Comme un autre bâtiment va porter le nom de Suffren, il est rebaptisé en 1963 Océan, ce qui avait été précédemment le cas pour l’ancien cuirassé Jean Bart, opérationnel de 1913 à 1935 puis affecté aux missions d’instruction et renommé Océan l’année suivante, au moment de la mise sur cale du sistership du Richelieu. L’ancien croiseur lourd Suffren est démoli en 1976.

 

L'ancien croiseur lourd Suffren, devenu Océan en 1963, ici désarmé à Toulon en 1972 (© GIORGIO ARRA)

L'ancien croiseur lourd Suffren, devenu Océan en 1963, ici désarmé à Toulon en 1972 (© GIORGIO ARRA)

 

Le missile antiaérien Masurca

Longues de 157.6 mètres pour une largeur de 15.5 mètres et un déplacement atteignant près de 6100 tonnes en charge, les nouvelles FLM Suffren et Duquesne sont respectivement mises sur cale à Lorient et Brest en décembre 1962 et novembre 1964, mises à l’eau en mai 1965 et février 1966, puis admises au service actif en juillet 1967 et avril 1970.

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