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P&O submergée par les pétrodollars de Dubai Ports World

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P&O submergée par les pétrodollars de Dubai Ports World

La célèbre compagnie maritime britannique a finalement accepté le 13 février l'offre de reprise de Dubai Ports World, donnant naissance au troisième opérateur mondial.

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Créé il y a 169 ans à l'apogée de la puissance maritime britannique, Peninsular and Oriental, plus connu sous le nom de P&O, a précisé que le rapprochement avec Dubai Ports World permettrait la création de l'un des trois premiers groupes mondiaux du secteur, en réalité le troisième, au coude à coude avec Temasek. Pour l'opérateur, fondé en 1837, le rachat signifiera la fin d'un long processus de démantèlement, après la cession de la branche croisière à l'américain Carnival et la vente du secteur transport (P&O NedLloyd) au géant danois Maersk Sealand. Dubai Ports World, né de la fusion de deux entreprises publiques des Emirats Arabes Unis, précise que la direction de P&O sera maintenue et conservera son siège à Londres. Ahmed Ben Soulayem, président de DP World, a également affirmé au cours d'une conférence de presse que l'activité ferries serait maintenue. En France, cette filiale n'opère plus qu'à Calais, après la fermeture de la ligne Le Havre - Portsmouth en septembre. P&O est présent dans 18 pays et une centaine de ports. L'entreprise compte 29 terminaux à conteneurs et la branche ferries aligne 26 navires.

Bataille entre Temasek et DP World

Comme les analystes s'y attendaient, une tentative de casser l'offre initiale de DP World, déposée le 29 novembre (5,7 milliards de dollars), est intervenue le 27 janvier. PSA International a tenté de s'imposer avec une contre offre à 6,4 milliards de dollars (470 pence par action). Pour le groupe public d'investissement Temasek, maison mère de PSA, l'intérêt d'une telle opération était crucial. En cas de réussite, elle aurait en effet permis à la holding singapourienne de devenir le premier opérateur mondial, devançant son concurrent asiatique Hutchinson Whampoa. Déterminé à emporter la mise, DP World a renchéri dans la foulée, en proposant 520 pence par action, soit une enveloppe de 6,85 milliards de dollars. Cette offre sera la bonne, la direction de P&O faisant savoir qu'elle n'accepterait pas d'autre dossier à moins de 570 pence par titre. Dans un communiqué, PSA International a estimé que: « Payer plus que ce prix ne serait pas logique d'un point de vue commercial et risquerait de compromettre le succès futur de PSA ». Pour le Singapourien, c'est un second revers, après le raid manqué sur les activités portuaires de CSX Corporation, en 2004. DP World s'était adjugé les terminaux étrangers du groupe américain pour un milliard de dollars. Le 13 février, les actionnaires de l'opérateur tant convoité, réunis en assemblée générale à Londres, validaient l'opération de rachat par le groupe arabe. John Parker, président du conseil d'administration de P&O, résumait ainsi la situation : « La combinaison de P&O et de DP World a une irrésistible logique stratégique et va créer des opportunités significatives pour les activités et leurs employés ». En moins de quatre moins, la valeur de l'action s'est, pour sa part, envolée de 70%...

Le Royaume-Uni perd un nouveau fleuron

P&O va donc fort de quitter le giron insulaire. Dans un pays habitué au modèle libéral, la presse en vient tout de même à s'interroger. La vente de P&O n'est en effet que l'un des derniers actes d'un mouvement de reprises des différentes entreprises du secteur. Ainsi, après la disparition progressive des compagnies de croisière (vente de P&O Cruises et Cunard), le tour des opérateurs portuaires est venu. En juin, Peel Ports avait fait main basse sur Mersey Docks & Harbour, alors que le 19 octobre, PD Ports affirmait avoir été contacté en vue d'une possible OPA. Les journaux britanniques avaient alors évoqué l'Australien Macquarie Bank. Dans les colonnes du Times (*), Sir John Parker, président de P&O, a déploré « la faible valorisation par le marché des certaines compagnies emblématiques », en expliquant que de « telles valorisations avaient fait des opérateurs britanniques des proies faciles pour des prédateurs étrangers ». Démentant que lui et son équipe aient manqué de persuasion pour convaincre les investisseurs de la City, Sir John Parker a conclu son analyse d'une façon très martiale : « Nous avons fait notre devoir et nous nous sommes présentés devant les actionnaires avec une proposition honnête mais il y a toujours une certaine tristesse à constater que le valeur réelle d'une compagnie émerge seulement quand survient une surenchère ».

Polémique aux Etats-Unis

Parmi les 29 terminaux gérés par P&O, se trouvent les ports de New York, Philadelphie, Baltimore, La Nouvelle-Orléans, Miami et Newark. Depuis l'annonce du rachat par DP World, les élus américains s'affrontent sur la présence d'un opérateur arabe à la tête de six grands ports des Etats-Unis, gérés jusqu'ici par la filiale américaine de P&O. A quelques mois des élections, au Congrès, l'opposition Démocrate, Hillary Clinton en tête, mais aussi de nombreux membres du parti Républicain, s'opposent à la fusion, estimant qu'elle constitue un danger pour la sécurité du pays. Certains craignent une infiltration plus aisée de groupes terroristes, s'appuyant sur l'utilisation par Al Qaïda, avant les attentats de 2001, de fonds provenant des Emirats. L'affaire a pris une telle ampleur dans la classe politique que Georges W. Bush, fragilisé dans son propre camp, est intervenu en personne, affirmant que si il y avait un quelconque risque, la vente n'aurait pas lieu. Fin février, le président avait menacé de s'opposer à toute loi tentant d'empêcher la transaction, arguant du fait que les Emirats Arabes Unis étaient un allié des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme. L'un des dirigeants de Dubai Ports World, a expliqué sur CNN que l'hypothèse d'une aide de son groupe à des terroristes pour entrer aux USA n'avait aucun sens et précisé que les Emirats Arabes Unis, propriétaires de DP World, n'avaient rien à voir avec ce genre d'opérations. Pour dissiper les malentendus, le groupe émirati a réclamé une étude approfondie de son dossier de reprise par les autorités américaine. Cette demande a été acceptée le 27 février par la Maison Blanche. L'enquête sera menée par La Commission sur les investissements étrangers aux Etats-Unis, qui aura 45 jours pour rendre ses conclusions sur d' éventuels dangers pour la sécurité nationale.

Dubai Ports World: Les Emirats à la conquête du monde maritime

Groupe publique né en 1999, Dubai Ports World a commencé son activité internationale au Moyen-Orient, avec le port saoudien de Djeddah, puis a mené avec succès une série d'opérations sur les ports de Djibouti (2000); Viziag, en Inde (2002) et Constantza, en Roumanie (2003). Le tournant est intervenu en janvier 2005, avec l'acquisition effective de CSX World Terminal, division internationale de l'opérateur américain CSX Corporation. Ces nouveaux actifs ont permis au groupe arabe de s'implanter fortement en Asie, notamment en Chine, et dans une moindre mesure en Australie, en Allemagne, au Venezuela et en République Dominicaine. Aujourd'hui, DP World opère une vingtaine de ports dans le monde, de Hong-Kong à l'Arabie Saoudite en passant par l'Europe, l'Australie, l'Inde, la Chine et l'Amérique latine. Le groupe réalise des investissements colossaux. En novembre, la société a annoncé un plan de 500 millions de dollars pour un nouveau terminal conteneurs à Quingdao (Chine). Un autre projet majeur concerne le port coréen de Pusan. DP World, qui a obtenu le contrat de gestion du nouveau terminal à conteneurs, est engagé dans le vaste chantier qui verra la livraison, cette année, d'une infrastructure de 9 postes et d'une capacité annuelle de 5,5 millions d'EVP. Le groupe se renforce également en Inde, qui manque cruellement de grands ports malgré la hausse significative du trafic commercial par voie maritime. En février 2005, un accord a été signé avec Cochin Ports Trust pour l'aménagement d'un terminal conteneurs à Kochi. Le rachat de P&O va permettre de consolider la position de l'opérateur arabe en Asie, Océanie, Europe et sur le continent américain. En 2004, Dubai Ports World avait traité 8 millions d'EVP. Avec Peninsular and Oriental, le groupe vise les 42 millions de conteneurs dans les cinq prochaines années, et ce n'est pas tout. Soutenue par le gouvernement des Emirats et ses énormes réserves financières provenant du pétrole, la direction affirme qu'elle espère bien conquérir d'autres actifs majeurs en Inde, en Asie ou encore en Europe.

(*) Consulter le site du Times

P&O Ferries