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Polar Pod va larguer ses amarres australes en 2023

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Polar Pod va larguer ses amarres australes en 2023

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Le moins que l’on puisse dire, c’est que Jean-Louis Etienne est déterminé. Et tenace. Dix ans après le lancement de son projet de plateforme scientifique dérivante Polar Pod, celui-ci est désormais sur les rails. Son départ est prévu de Port Elizabeth, en Afrique du Sud, en décembre 2023. Il devrait ensuite rejoindre le courant subantarctique sur lequel il va dériver trois ans et, donc, effectuer deux circumnavigations. Son calendrier opérationnel ainsi que son programme scientifique ont été présentés hier lors d’une conférence de presse de l’explorateur à laquelle Mer et Marine a assisté.

Pour mémoire, Polar Pod est un engin unique : une station dérivante autonome montée sur une architecture très particulière inspirée des plateformes pétrolières de type SPAR. En tout, Polar Pod va mesurer 125 mètres de haut pour un tirant d’eau de 75 mètres et un tirant d’air de 40 mètres. Il sera constitué d’un flotteur en acier, d’une nacelle en aluminium et de 260 m² de voilure répartis en deux ailes. D’un poids en charge de 800 tonnes, son ballast pèse quant à lui 150 tonnes. Quand Laurent Mermier, son architecte naval de Ship-ST à Lorient, l’a imaginé, il savait que le projet de Jean-Louis Etienne était de faire dériver une station au milieu des féroces latitudes des 40 et 50èmes Sud. Il a donc imaginé une solution qui garantirait, même dans des conditions difficiles, la stabilité de la plateforme. Reprenant le principe du culbuto, Polar Pod revient toujours à la verticale, même s’il est couché. La plateforme est prévue pour être en déphasage par rapport aux vagues. Son déplacement vertical correspond à une hauteur de 20% par rapport à celle de la vague : pour une vague de 10 mètres, le Polar Pod va donc avoir un mouvement de 2 mètres. Il sera capable de supporter des états de mer de 19 à 20 mètres de hauteur significative, soit des vagues extrêmes de 36 mètres de crête à creux et des vents dépassant les 70 nœuds. Aucune propulsion, la plateforme ne sera portée que par le courant. Des voiles pourront être déployées pour des manœuvres en cas de route de collision ou d’éloignement du courant circumpolaire, en raison de l’action de la force de Coriolis.

 

(© POLAR POD)

(© POLAR POD)

 

Silence quasi-total de la plateforme, stabilité dans des eaux réputées féroces, navigation dans le si peu connu océan Austral, échantillonnage sur de longues périodes et à toutes les saisons… des avantages qui ont immédiatement séduit les scientifiques qui se bousculent au portillon depuis que Jean-Louis Etienne a présenté les premières ébauches. Plus d’une quarantaine de laboratoires, d’universités et d’écoles, d’une douzaine de pays, sont intéressés par cette étude au long-cours. Des climatologues, qui vont pouvoir réaliser des mesures d’échanges atmosphère-océan très précis ; des biologistes qui vont recenser les espèces marines, du krill à la baleine bleue, grâce aux hydrophones installés sur la quille ; de l’océanographie spatiale qui va bénéficier d’un relais dans un endroit très peu fréquenté ou encore de l’évaluation de la pollution par plastique ou micro-contaminants. David Antoine, du CNRS, est le coordinateur scientifique de l’expédition et il le confirme « Polar Pod a rapidement suscité l’intérêt de toutes les communautés scientifiques travaillant autour de l’océan. D’abord pour ses avantages et ensuite parce qu’il viendra en complément de moyens existants (robots, satellites) pour confirmer des mesures in situ, dans un endroit où l’on va très peu »

Sandrine Alvain, chercheuse en océanographie spatiale au CNRS, suit le programme Polar Pod depuis le tout début. « Nous sommes toujours à la recherche de moyens de mesure sur le terrain et l’océan Austral est très pauvre en la matière. Alors quand j’ai entendu parler du projet Polar Pod, j’ai rassemblé et recensé tous les besoins de mesures exprimés par les scientifiques intéressés. Cela a permis de dimensionner l’équipement scientifique qui sera embarqué ». Cette fameuse « vérité du terrain » irremplaçable pour faire avancer la science. Pour autant, la chercheuse ne compte pas garder ces découvertes par la seule communauté scientifique. Bien au contraire, elle a pris la tête de l’important programme pédagogique mis en place autour de Polar Pod. D’ores et déjà, le contact est établi avec les académies pour intégrer les retours et enseignements de l’expédition dans des supports scolaires. Des polar podibus, des minibus équipés en outils immersifs, lunettes de réalité virtuelle, mallettes pédagogiques, et capacités de retransmission en direct vont aller à la rencontre des publics. Évidemment, les réseaux sociaux seront également un vecteur important de communication. « Ce que nous voulons, c’est amener cette aventure dans les salons des gens. La technologie satellite va nous permettre de pouvoir faire beaucoup de transmissions et de direct, l’aventure sera interactive ».

 

(© POLAR POD)

(© POLAR POD)

 

Concrètement, la prochaine étape pour Polar Pod est la construction qui devrait débuter en janvier 2022. C’est l’Ifremer qui pilote l’appel d’offres et a déjà, en janvier dernier, lancé un avis de pré-information. Jean-Louis Etienne annonce une mise à l’eau en mai 2022 qui sera suivie d’une longue phase d’essais en mer pour, donc, un départ en décembre 2023. Il a également annoncé que les relèves bimestrielles des trois marins et quatre scientifiques seront effectuées à l’aide d’un voilier ravitailleur. Celui-ci, un bateau de 50 pieds, a été dessiné par les architectes Olivier Petit, qui a notamment signé Antarctica devenu Tara, et Simon Watrin de VPLP. « Je me suis beaucoup renseigné auprès des marins qui connaissent les mers australes, notamment un patron de pêche à la légine ou des skippers mais également des prévisionnistes météo, pour imaginer le meilleur système de relève. Le voilier va donc avoir une mise à l’eau de son annexe à l’arrière, ce qui est la meilleure solution dans les conditions australes ». Pour armer ce navire mais également pour les marins qui seront sur Polar Pod, Jean-Louis Etienne compte créer son propre armement, « au RIF avec des marins français ».

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