Croisières et Voyages

Rencontre

Polarfront en route vers le grand Nord

Croisières et Voyages

« On a commencé, un jour, par taper "comment acheter un bateau" dans le moteur de recherche Internet ». Sophie Galvagnon et Yann Le Bellec ont une énergie communicative. Celle de la jeunesse, celles des marins et des explorateurs. Ce samedi 7 avril, ces deux jeunes officiers ont appareillé de Boulogne-sur-Mer à bord de Polarfront, le bateau dont ils sont à la fois commandants et armateurs. Un peu plus d’un an après avoir mis leur rêve de navire à exécution, ils prennent le chemin du Nord avec leurs douze premiers passagers pour une saison de voyages dans les latitudes boréales.

 

 Le Polarfront à son départ de Boulogne (© FABIEN MONTREUIL)

 

Comme dans toute belle histoire, il y a celle d’une rencontre sur les bancs de l’école, à l’Hydro de Marseille. Sophie et Yann y deviennent amis, de cette amitié qui dure toute une vie. Ils ont en commun des rêves polaires, une passion pour la navigation et une grosse capacité de travail. Leurs carrières démarrent sur les chapeaux de roue et se poursuivent en parallèle, tant dans leurs ascensions que dans leurs destinations : Yann découvre la navigation dans les pôles chez Ponant et devient rapidement un officier glace chevronné. Sophie part sur les brise-glaces du golfe de Bothnie, au large de la Suède, le pays de sa mère dont elle parle la langue. Avec gourmandise, elle raconte les quarts dans l’immensité blanche, le bruit de la glace sur la coque et la lumière du grand Nord. « La glace, une fois qu’on y a goûté, on ne peut plus s’en passer ».  L’été, elle rejoint les bateaux d’expédition d’Origo qui explorent les mers septentrionales et le Spitzberg. Les yeux de Sophie brillent encore plus quand elle évoque l’archipel norvégien, sa beauté rude et sauvage. On devine que c’est là son petit paradis.

 

Sophie Galvagnon et Yann Le Bellec, les fondateurs de Latitude Blanche (DROITS RESERVES)

 

Yann et Sophie se retrouvent parfois sur une terrasse marseillaise, entre deux navigations australes et boréales. Plus ils naviguent, plus ils ont des idées sur ce à quoi ressemblerait leur expédition idéale : un nombre réduit de passagers, des escales originales, un service sur-mesure, des excursions en petit comité respectueuses de l’environnement… Et un jour, ils se disent qu’à l’aube de la trentaine, c’est sans doute le bon moment pour se lancer dans une grande aventure.

Pour leur voyage idéal, il leur faut un bateau idéal. « On a passé beaucoup de temps à y réfléchir, à définir nos priorités. Nous voulions un navire solide, stable et capable d’aller dans les glaces ». Sophie a aimé travailler sur les bateaux d’Origo, qui ont une histoire et une âme. Cette influence les guide aussi sans doute un peu. Assez naturellement, ils se retrouvent à sillonner les fjords norvégiens, là où l’on construit les robustes bateaux qui partent vers les hautes latitudes. Ils visitent des bateaux, posent des questions que seuls les marins peuvent poser, s’entourent de conseils, se font une idée de plus en plus précise de ce qu’ils souhaitent.

Et un jour, au nord de Bergen, c’est le coup de foudre. 55 mètres de long, 10 de large, une coque glace, un moteur Whichmann qui tourne comme une horloge, une caisse stabilisatrice « et une si jolie forme ». Le beau bateau rouge, c’est Polarfront. Construit en 1976 par les chantiers Fitjar, il a été affrété pendant trente ans comme bateau-météo par le gouvernement norvégien. Dès sa sortie de chantier, il a rejoint l’armement familial Mjøs de Bergen. Pendant toute la durée de sa mission, il effectue des relevés entre le Groenland et la Norvège dans les rudes conditions de l’Atlantique Nord. Ses équipages l’entretiennent avec un grand soin. « C’était le seul bateau de son genre, au milieu d’une flotte de vraquiers. Il a toujours une place particulière dans l’armement, pour la famille et pour les marins ». Sophie et Yann le savent. Ce sera Polarfront leur navire. « Nous sommes allés voir la famille Mjøs. Nous leur avons expliqué notre projet. Ils l’ont apprécié ». Un soir de juin, une grande fête se tient sur le pont du bateau : les anciens et les nouveaux propriétaires partagent leur émotion quand Marseille remplace Bergen à la poupe de Polarfront.

 

(© NATASHA ENSSEN)

(© FABIEN MONTREUIL)

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Les semaines qui précédent, les deux jeunes armateurs ont créé leur société, Latitude Blanche. Ils ont découvert leur nouveau métier, en multipliant les rendez-vous, les cours du soir, les nuits sans sommeil pour comprendre comment monter un business plan. « Le financement, les assurances, les règlementations, il nous a fallu tout apprendre. Beaucoup de gens nous ont pris pour des fous. Mais il y en a beaucoup aussi qui ont joué le jeu et qui nous ont épaulé. Les Affaires Maritimes nous ont accompagné au plus près pour nous aider avec les procédures de francisation ». Parallèlement, leur concept a commencé à faire parler de lui. Ils sont approchés par TMR, la société marseillaise spécialisée dans les voyages d’exception, qui souhaite affréter le navire pour sa première saison. Une perspective qui permet aux jeunes armateurs de voir l’avenir de manière plus sereine. « On savait alors que nous devions être prêts pour la première croisière de printemps. Nous avons donc commencé immédiatement à planifier les travaux de transformation pour tenir le timing ».

Au début de l’été, Sophie, Yann, des amis officiers venus les rejoindre ainsi que leurs familles, aides indéfectibles depuis le début de l’aventure, décostent le Polarfront pour prendre la direction de la France. « Pendant ce premier voyage, on a pu constater à quel point le bateau répondait bien, était confortable et facile à la manœuvre ». Ils arrivent au bassin Napoléon de Boulogne-sur-Mer où les travaux commencent immédiatement. Entourés d’amis marins, Sophie et Yann mènent tout de front. A Marseille, où se situe le siège de la compagnie, il faut s’occuper de tous les aspects commerciaux, administratifs et règlementaires. A Boulogne, il faut transformer le bateau de travail en navire à passagers.

« Nous avons essayé de faire un maximum de choses nous-mêmes dans les premiers mois ». A l’intérieur du bateau, les cloisons sont abattues pour créer neuf grandes cabines de 17 à 25 mètres carrés. Les meubles, les luminaires, les accessoires d’origine sont soigneusement démontés pour pouvoir être réutilisés. « Ce bateau a une histoire et nous voulons aussi la raconter à nos passagers ». Aidés par un cabinet d’architecte marseillais, Sophie et Yann choisissent la couleur des épaisses moquettes, commandent des meubles sur-mesure à la menuiserie navale Lefebvre, imaginent la bibliothèque, le salon et la salle de sport. Point de clinquant, le style est résolument sobre et chic, dans la droite ligne des tendances design scandinaves qui privilégient la simplicité et le confort. Ici, on veut conjuguer le « hygge », cet art de vivre cosy, avec le raffinement à la française qui se retrouvera notamment à la carte des menus du chef. Les origines paternelles de Sophie sont dans le sud-ouest. Elle a choisi elle-même les fermiers et producteurs qui fourniront les cuisines. « Ce qui nous importe plus que tout, c’est de proposer des produits authentiques dont nous connaissons la qualité ».

 

Un exemple de réalisation de la menuiserie navale Lefebvre (DROITS RESERVES)

 

 

Le salon Coriolis (DROITS RESERVES)

Le salon (© FABIEN MONTREUIL)

La bibliothèque (© FABIEN MONTREUIL)

 

En octobre, c’est le chantier Socarenam qui est venu seconder l’équipe du bord pour les travaux de gros-œuvre. Chaque circuit et chaque instrument est vérifié, tous les planchers machines soulevés, le pont est réaménagé. Autour de Sophie et Yann, l’équipage se forme : les marins et le personnel hôtelier sont tous français et la parité est scrupuleusement respectée, « ce sont des points qui nous tenaient particulièrement à cœur en tant qu’armateurs ». Le bateau passe en cale sèche en début d’année, il est repeint dans sa toute nouvelle livrée. La dernière ligne droite s’amorce et enfin, au début du printemps, le Polarfront est prêt à repartir vers les eaux qu’il connaît si bien. Sophie et Yann regardent les lettres en laiton qui forment le nom de leur navire. « On les a récupérées pour les remettre sur le fronton ». Trente ans seulement et déjà un rêve d’accompli. Il y en aura sans doute beaucoup d’autres.

 

L'équipage de Polarfront (DROITS RESERVES)

Le logo de Latitude Blanche (FABIEN MONTREUIL)

Dans l'ancien abri pour les ballons sonde s'est glissé le sauna (© FABIEN MONTREUIL)

 

 

(© FABIEN MONTREUIL)

(© FABIEN MONTREUIL)

Polarfront quittant Boulogne (© FABIEN MONTREUIL)

Polarfront quittant Boulogne (© FABIEN MONTREUIL)