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Porte-avions américain : Un « très gros poisson » pour les pilotes du port de Marseille

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Porte-avions américain : Un « très gros poisson » pour les pilotes du port de Marseille

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En matière de manoeuvres portuaires, il s'agit sans doute de l'un des exercices les plus inhabituels et les plus complexes qu'un pilote puisse imaginer. Les 15 et 21 mai, le pilotage marseillais a assuré, avec succès, l'entrée et la sortie du porte-avions nucléaire américain USS Harry S. Truman. Mercredi matin, pour guider le géant de 333 mètres et 100.000 tonnes, trois pilotes marseillais étaient en passerelle. Car l'affaire n'était pas simple et, pour déjouer les écueils dans un port qu'il ne connait pas, l'équipage doit totalement s'en remettre au savoir-faire des pilotes. Impressionnante machine de guerre, embarquant 70 appareils et deux réacteurs nucléaires pour la propulsion, le CVN 75 est taillé pour le large, mais pas pour les mouvements portuaires. Contrairement aux navires marchands les plus récents, il ne dispose par exemple pas de propulseurs d'étrave. En outre, si sa taille n'est pas plus importante que celle des grosses unités de commerce, son architecture est très particulière. « Qu'il s'agisse de pétroliers, de minéraliers ou de porte-conteneurs, nous avons tous les jours des navires de 100.000 tonnes à Fos. Dans le cas du porte-avions, ce qui est difficile c'est que le pont d'envol est complètement déporté, à 40 mètres de l'axe du bateau. On a donc très peu de visibilité sur le côté », explique Jacques Deschamps, qui dirigeait la manoeuvre de sortie du Truman. Posté à la passerelle, abritée sur tribord dans l'îlot, le pilote marseillais a donc pris en main l'un des fleurons de l'armée américaine pour lui permettre de s'extraire du terminal croisière, où il était amarré. Avec une très grande largeur et une visibilité décalée sur tribord arrière (l'îlot est situé à une centaine de mètres de la poupe, ndlr), la manoeuvre a débuté peu après 8 heures du matin. « Ca s'est très bien passé. En fait, j'ai simplifié le problème en imaginant que je pilotais deux bateaux. J'avais d'abord un bateau de 100 mètres de long et ensuite j'ai regardé de l'autre côté et là j'avais l'impression d'avoir un bateau de 200 mètres ». En dehors du positionnement décalé de la passerelle et l'énorme surface du pont d'envol (plus de 20.000 m²), le porte-avions présente de nombreux appendices sur sa coque, ce qui le rend plus délicat à remorqueur. « Ce fut le cas pour le remorqueur situé à bâbord arrière qui n'a pas pu bien travailler quand il a fallu tirer à tribord. L'évitage a donc été moins rapide ».

 A la passerelle de l'USS Harry S. Truman (© : PILOTES DE MARSEILLE)
A la passerelle de l'USS Harry S. Truman (© : PILOTES DE MARSEILLE)

 (© : PILOTES DE MARSEILLE)
(© : PILOTES DE MARSEILLE)

Gagner la confiance du commandant

Aidé par quatre remorqueurs de Boluda (anciennement Les Abeilles), le Truman est donc sorti sans encombre du port. Tout au long de la manoeuvre, le commandant du porte-avions a travaillé en étroite collaboration avec le pilote « Ca c'est très bien passé. Il était très présent et a fait absolument tout ce que je lui demandais ». En effet, contrairement à ce que l'on pense parfois, dans 99% des cas, c'est le pilote qui est réellement aux commandes. « Il faut obtenir la confiance du capitaine, ce qui est très important dans le pilotage car si ce n'est pas le cas, les choses vont mal se passer », explique Jacques Deschamps. C'est pourquoi les pilotes envoyés sur le CVN 75 étaient loin d'être des « perdreaux de l'année ». Fort de 25 ans d'expérience, Jacques Deschamps a rapidement convaincu le commandant du bâtiment. « La valeur n'attend pas le nombre des années mais mieux vaut être manifestement expérimenté pour gagner la confiance du capitaine. Et quelques cheveux blancs peuvent donner confiance », note-t-il avec humour. Le pilote marseillais était accompagné de deux collègues, l'un travaillant depuis plus de 20 ans dans le pilotage et l'autre depuis une quinzaine d'année. Ce dernier était là en observation. « Le troisième, un peu plus jeune, était là en passager pour lui permettre de voir comment cela se passait. La transmission du savoir est, en effet, quelque chose de très important chez nous ».

 Les trois pilotes embarqués sur le Truman (© : PILOTES DE MARSEILLE)
Les trois pilotes embarqués sur le Truman (© : PILOTES DE MARSEILLE)

Reconnaissance pour le port de Marseille

Servant entre 22 et 23.000 navires par an, la station de pilotage de Marseille compte une cinquantaine de pilotes et 16 bateaux. Qu'il s'agisse de supertankers, de méthaniers, de porte-conteneurs géants où de paquebots, l'activité de la station nécessite un grand professionnalisme. Car, à chaque mouvement, les pilotes sont à la barre du navire et de ce qu'il transporte. Cargaison d'une valeur matchande d'un milliard de dollars ou paquebot avec 6000 personnes à bord... La responsabilité est énorme. « Nous avons notamment le développement de la croisière, avec des paquebots de 300 mètres qui ont une prise au vent phénoménale. Manoeuvrer ces bateaux avec du vent, c'est même techniquement plus compliqué que le porte-avions, qui bénéficie d'un tirant d'eau de 12 mètres lui assurant une bonne stabilité », précise Jacques Deschamps. « S'il n'y a pas de pilote, les bateaux ne s'approchent pas à moins de 10 milles de la côte. Il y a vraiment à Marseille une expertise hors du commun et la venue du Truman l'a parfaitement démontré. Marseille est certes l'un des rares ports méditerranéens à pouvoir accueillir des porte-avions américains mais, s'il est venu ici, c'est avant tout parceque la marine américaine a confiance. Elle sait notamment qu'avec 25 noeuds de vent, avec toutes les précautions nécessaires, nous pourront effectuer les manoeuvres », explique un pilote. Pour Jacques Deschamps, une telle opération, bien qu'exceptionnelle, est un énorme coup de projecteur sur les capacités phocéennes. « C'est une grande marque de confiance dans le port et un atout de pouvoir montrer que nous sommes capables d'accueillir les plus gros navires. Or, notre intérêt, c'est que le port ait la plus grande renommée possible ».

 (© : PILOTES DE MARSEILLE)
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