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Portrait : Amiral Rogel, un « ti zef » marin en chef

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Portrait : Amiral Rogel, un « ti zef » marin en chef

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«La mer, c'est ma vie», raconte l'amiral Rogel, le chef d'état-major de la Marine nationale. Mais la mer l'a souvent ramené à terre et à Paris. Loin des embruns, le sous-marinier a suivi de près toutes les opérations extérieures, de l'Élysée ou en interarmées. C'est un Brestois, un vrai « ti zef » qui est, aujourd'hui, marin en chef.

Le 12 septembre dernier, il a pris possession de son nouveau bureau, rue Royale, à Paris, avec la casquette et toutes les étoiles de chef d'état-major de la Marine. Le voilà chef d'orchestre de 45.000 hommes et femmes, de centaines d'aéronefs, bâtiments de surface et autres sous-marins de plus en plus sollicités, comme on l'a vu lors de l'opération Harmattan, en Libye. Qu'a-t-il ressenti, ce jour-là? «Le poids de l'Histoire», confie-t-il. Le poids peut-être, aussi, de son histoire. Quel chemin parcouru depuis l'École navale! L'amiral Rogel a ressenti de «la fierté», une fierté mêlée d'humilité. Il a mesuré, encore, le poids des responsabilités, «comme quand je commandais un sous-marin». Il a posé son arme, une Kalachnikov, sur une console, là, devant la Concorde! Une arme bien étrange pour le patron de la Marine... Une prise de guerre des forces spéciales engagées en Afghanistan, un cadeau envoyé à l'amiral à la fin de l'été, lorsqu'il a quitté ses fonctions de sous-chef «ops» (traduisez opérations) à l'état-major des armées alors qu'il suivait de près toutes les Opex, les opérations extérieures.

L'attrait de la mer

Les ors de la rue Royale ne semblent pas monter à la tête de celui qui a passé 27.000 heures en plongée. «Je suis né les pieds dans le goémon, pas dans le gazon», aime-t-il dire à ses troupes. «J'ai passé ma jeunesse dans l'eau, sur l'eau et sous l'eau». «La mer fait partie de ma vie», raconte celui qui est né à Brest en janvier 1956 et y a grandi, précisément à Saint-Pierre-Quilbignon. «Vous n'avez pas plus ti zef que moi», dit-il dans un large sourire. Le Brestois mettait le cap, pour toutes les vacances, sur la côte du Nord-Finistère, sur «ses terres» portsallaises. Il n'est pas né dans une famille de marins. Le petit Bernard passe aux aveux: vers 11, 12 ans, «le goût du sel commençait déjà à se faire sentir». Gamin, «je voyais partir des bateaux gris et noir. J'ai eu envie de savoir où ils allaient». Le (bon) élève va entrer à l'École navale en 1979. «Là, vous sentez que vous n'aurez pas une vie comme les autres, que vous n'allez pas faire un métier ordinaire». Bernard Rogel fera même plusieurs métiers «extraordinaires». L'École navale? Que du bonheur. Il s'y fait «des amis, pour la vie». Au programme: la formation du marin, du militaire et de l'ingénieur. «Un zapping, dit-il, assez caractéristique de la vie d'officier embarqué». Souvenirs, souvenirs. Il a 20 ans. Il n'a jamais oublié la première fois où il a été lâché seul à la passerelle d'un dragueur côtier. «J'avais le sentiment d'être maître à bord, enfin, pas loin». Son choix se porte rapidement vers les sous-marins. «Un métier dur en termes de sélection scientifique et humaine, une sélection redoutable. Sans faire de jeu de mots», ajoute-t-il en riant.

La vie de sous-marinier

27.000 heures de plongée, ça fait plus de trois ans sous l'eau! L'amiral Rogel connaît le monde des apnées. Il n'a pas oublié ses premiers pas de sous-marinier, à bord de La Praya. «Une école d'humilité», dit-il. «On repart à zéro. On vous met dans les mains des officiers mariniers, de vrais pros qui vous apprennent tout, poste après poste. Vous n'avez pas le choix: écouter et apprendre!». L'amiral Rogel a visiblement bien appris. Il va commander, de 1990 à 1992, deux sous-marins nucléaires d'attaque: le Casabianca, puis le Saphir. Il sera, plus tard, commandant de L'Inflexible. «C'est une responsabilité importante. Tout repose sur vos épaules quand vous êtes 70 jours en patrouille et que vous ne pouvez pas communiquer avec la terre. Vous êtes seul pour décider». Les informations sont filtrées. «Nous étions ainsi en patrouille en août 2000. Je reçois un message "réservé commandant", annonçant le naufrage du sous-marin russe, le Koursk. Devais-je le dire à mes hommes? J'ai décidé que oui, parce que je savais que personne n'était impliqué personnellement dans ce drame. Cela a été un choc car tous les sous-mariniers se sentaient concernés». Un autre message réservé: le 11 septembre 2011. «Des premières informations, on pouvait pensait que les États-Unis étaient en guerre. Ce qui ne peut laisser un commandant de SNLE indifférent. Compte tenu du nombre de victimes, ne sachant pas si des proches de l'équipage pouvaient être concernés, j'ai retenu l'information jusqu'à la veille du retour de patrouille. J'ai alors pris le micro. Il y a eu un silence de plusieurs minutes. On avait eu le poids des mots. Après l'accostage, il y a eu le choc des images. Inimaginables...». Le commandant, c'est un peu «le père de l'équipage». Quand il y a de mauvaises nouvelles, familiales ou autres, il lui faut les annoncer quelques heures avant d'accoster. Un moment difficile. «C'est là que joue la solidarité des sous-mariniers».

Une exceptionnelle solidarité

Un paradoxe, confiait-il au journaliste Jean Guisnel, il y a quinze ans, lui qui a choisi le métier de marin pour la mer et les embruns, a navigué longtemps dans une boîte en fer. «La mer, je l'ai alors plus vue de dessous». Il la verra de dessus aussi. Comme en 1995, lorsqu'il est commandant en second de la frégate Tourville. Il participe à la mise au point du Slasm, le nouveau système de lutte anti-sous-marine. L'amiral Rogel est en tous cas intarissable sur sa vie de sous-marinier. Il parle avec conviction des missions mais, surtout, de la solidarité qu'on trouve à bord de ces bâtiments. «Peu importe le grade, dit-il, elle y est exceptionnelle». Son chemin le mène à l'École de guerre, son premier contact avec l'interarmées. «Terre, air, mer, c'est une rencontre des cultures. Chacune a un morceau de la vision de la Défense. Là, pour la première fois, vous appréhendez le fait militaire dans son ensemble. Avant, dit-il, les soldats faisaient leur guerre à terre, les marins en mer. Inconcevable aujourd'hui: les opérations modernes sont forcément coordonnées en interarmées». En 2004, l'amiral Rogel est nommé adjoint au chef d'état-major particulier du président de la République, Jacques Chirac. Il a en charge les dossiers nucléaire et maritime ainsi que le suivi des opérations militaires extérieures et du renseignement. «Un poste riche, dit-il. Vous voyez comment fonctionne l'État français».

Moments de détente en Bretagne

De 2006 à 2009, il est chef de cabinet du chef d'état-major des armées. Des moments forts encore avec la libération d'otages, dans l'océan Indien, en Afghanistan. Une période dense avec la réforme des armées. Le sous-chef «ops» à l'EMA qu'il est devenu ensuite sera aux premières loges pour piloter l'opération Harmattan en Libye, une opération vérité pour les armées et qui a bien fonctionné pour la Marine. Ce n'est peut-être pas un hasard si l'amiral a été choisi, quelques semaines plus tard, comme patron des marins... Il est lucide: «Ça ne va pas être facile». Les budgets sont serrés, il faut gérer les réductions d'effectifs mais il n'est pas homme à pleurnicher. Il a fait sa tournée des popotes et suit le moral de ses troupes - qu'il trouve plutôt bon- de près. Il a peu de temps pour respirer. Quand il le peut, c'est à Portsall, dans le Finistère, qu'il le fait. Vous avez toutefois peu de chances de le repérer sur son kayak de mer, dont il a «redécouvert les vertus apaisantes et sportives». Il file incognito. Fervent supporter du Stade brestois, il aime aussi, quand il le peut, se noyer dans la tribune Foucauld. Toujours incognito.
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Catherine Magueur Le Télégramme
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