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Premier engagement du tandem FREMM / MdCN

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La France a procédé pour la première fois, dans la nuit du 13 au 14 avril, à des tirs de missiles de croisière navals (MdCN) lors d’une opération militaire, rejoignant ainsi le club très fermé des pays employant ce type d’armes.

Trois MdCN ont été lancé vers la Syrie depuis l’une des frégates multi-missions (FREMM) déployées par la Marine nationale en Méditerranée orientale dans le cadre de la riposte à l’attaque chimique de Douma, intervenue le week-end précédent et imputée au régime de Damas.

 

Triple tir de MdCN depuis une FREMM en Méditerranée orientale (© EMA)

 

Cette action s’est inscrite dans une opération conjointe avec les Américains et les Britanniques durant laquelle, selon Washington, un total de 105 missiles de croisière ont été tirés contre trois objectifs : un centre de recherche à Barzah, dans la banlieue de Damas, présenté comme un lieu où étaient conçues les armes chimiques syriennes. S’y sont ajoutées deux autres cibles, dans le secteur d’Homs, qui selon les Occidentaux avaient été identifiées depuis plusieurs mois comme des lieux de stockage et de production d’armes chimiques.

 

(© US DEPARTMENT OF DEFENSE)

(© US DEPARTMENT OF DEFENSE)

 

Suite à l’attaque de Douma, la marine française, qui disposait déjà sur place d’une unité, avait dépêché d’autres bâtiments dans la perspective d’une attaque contre les capacités chimiques syriennes. Ont ainsi été mobilisées trois de ses nouvelles FREMM, premiers bâtiments de surface européens dotés de missiles de croisière, ainsi qu’une frégate antiaérienne du type Cassard. S’y ajoutait, en arrière, un bâtiment de commandement et de ravitaillement ainsi qu’une frégate anti-sous-marine, qui n’ont pas été engagés directement dans l’opération. D’autres moyens navals, plus discrets, complétaient sans doute le dispositif.

 

Frégate du type FREMM (© MARINE NATIONALE)

Frégate du type FREMM (© MARINE NATIONALE)

 

Celui-ci était dimensionné pour pouvoir non seulement engager une action à grande distance contre des cibles terrestres en Syrie, mais aussi pour assurer la protection de la force contre des menaces navales, aériennes et sous-marines, en cas de contre-attaque syrienne ou russe.  A l’issue de l’intervention, la flotte s’est mise « en zone de sécurité », a expliqué Florence Parly, ministre française des Armées, « à l’abri de potentielles mesures de rétorsion ».

Il s’agit donc de la première opération de combat pour les nouvelles FREMM françaises, frégates lourdes de 142 mètres de long et 6000 tonnes de déplacement en charge dont 8 unités ont été commandées afin de remplacer les frégates anti-sous-marines (FASM) et frégates antiaériennes (FAA) de la série F70. Quatre FREMM ont pour l’heure été livrées par Naval Group (Aquitaine, Provence, Languedoc et Auvergne), les trois premières étant à ce jour admises au service actif. La cinquième, la Bretagne, sera réceptionnée par la marine cet été alors que la sixième, la Normandie, le sera en 2019. Deux autres (Alsace et Lorraine), aux capacités antiaériennes renforcées, suivront en 2021 et 2022 afin de remplacer les FAA Cassard et Jean Bart.

Considérées comme faisant partie des meilleures plateformes anti-sous-marines au monde, les FREMM mettent en œuvre un sonar de coque, un sonar remorqué, des torpilles MU90 et un hélicoptère Caïman Marine (NH90) équipé lui-même de MU90, d’un sonar trempé FLASH et de bouées acoustiques. Les nouvelles frégates françaises disposent également de solides moyens antiaériens, avec 16 missiles surface-air Aster 15 et antinavire (8 missile Exocet MM40 Block3), leur armement étant complété par une tourelle de 76mm et deux canons télé-opérés de 20mm. Côté senseurs, ces frégates sont dotées d'un radar multifonctions Herakles et sont très solidement pourvues en moyens de guerre électronique, avec notamment deux brouilleurs et des lance-leurres.

 

(© MBDA)

(© MBDA)

 

Mais la grande nouveauté apportée par ces bâtiments est donc le MdCN, dont 16 exemplaires peuvent être embarqués sur chaque FREMM. Premier missile de croisière naval européen, le MdCN, développé par MBDA pour la marine française, a été conçu sur la base du missile aéroporté Scalp EG / Storm Shadow, mis en œuvre pour la première fois par les Tornado britanniques en Irak en 2003 puis par les Mirage 2000, Rafale Air et Rafale Marine français en Libye en 2011.

Mis en service début 2017, le MdCN mesure 7 mètres de long (avec booster) pour un poids d’environ 2 tonnes. Capable de voler à 1000 km/h, ce missile autonome, qui déploie ses ailes après le lancement, dispose de plusieurs modes de navigation. Durant la phase de vol, il se recale grâce à une centrale inertielle, un radioaltimètre et un système de positionnement satellite lui permettant d'évoluer à très basse altitude. En phase finale, il utilise un senseur infrarouge pour reconnaitre sa cible et se guider vers elle avec une précision métrique. Idéale pour neutraliser des installations névralgiques, cette arme est conçue pour pénétrer des cibles terrestres durcies grâce à une charge militaire optimisée. 

Sa portée exacte demeure confidentielle, mais la littérature disponible la donne à un au moins un millier de kilomètres. Cela permet donc aux bâtiments qui en sont dotés de frapper avec une grande précision des objectifs stratégiques situés profondément dans les terres, tout en restant en haute mer, à distance de sécurité. 

Grâce à cette arme, la marine française dispose d’une force de frappe unique en Europe, et cela de manière souveraine, le MdCN étant conçu et réalisé sur le territoire national. Une seule autre flotte européenne dispose de missiles de croisière, la Royal Navy, mais il s’agit de Tomahawk américains, et ils sont uniquement disponibles sur les sous-marins nucléaires d’attaque britanniques.

Outils extrêmement précieux, tant sur le plan offensif que dissuasif, les missiles de croisière peuvent être employés dans différents cas de figure, comme une frappe préventive contre un objectif précis que les moyens aériens classiques ne peuvent traiter, ou en salve dans le cadre d’une attaque plus ou moins massive selon la situation. Lors de l’intervention en Libye, en 2011, plus de 100 missiles de croisière américains Tomahawk ont ainsi été utilisés en premier contre des batteries antiaériennes, stations radar, centres de commandement et zones de regroupement des forces fidèles au colonel Kadhafi. Cela a permis de désorganiser l’adversaire et de neutraliser une part importante de ses défenses avant l’arrivée de l’aviation, face à laquelle la menace était donc affaiblie, accroissant l'efficacité des appareils et réduisant les risques pour les pilotes.

 

Tir de Tomahawk depuis un destroyer américain (© US NAVY)

Tir de Tomahawk depuis un destroyer américain (© US NAVY)

 

Pour reprendre le cas de la Libye, on notera que les tirs navals de Tomahawk, effectués par des bâtiments de l’US Navy et de la Royal Navy, avaient été complétés par l’emploi de ScalpEG/ Storm Shadow mis en œuvre par des avions français et britanniques. Les missiles de croisière navals et aéroportés, qui peuvent donc être simultanément employés, comme ce fut encore le cas le 14 avril en Syrie, sont complémentaires. Les seconds bénéficient de la flexibilité et de la rapidité de repositionnement des avions, alors que les premiers ont, notamment, une allonge nettement plus importante, ce qui permet de traiter des cibles plus en profondeur en restant à distance de sécurité. Les plateformes navales offrent de plus un atout majeur, celui de pouvoir être déployées loin et longtemps, partout dans le monde et sans contrainte grâce à la liberté de naviguer dans les eaux internationales. Sachant que l’essentiel des pays ont une façade maritime et que la plupart des centres de décision et infrastructures critiques sont situés près du littoral ou, au pire, à quelques centaines de kilomètres dans les terres, un bâtiment en patrouille ou judicieusement pré-positionné peut assurer la persistance de la capacité de frappe dans une zone de crise ou d’intérêt stratégique. Un avantage qui croit aussi à mesure de l’éloignement des bases aériennes disponibles. Cela, en profitant simultanément de la polyvalence des bâtiments pour mener d’autres missions, allant du renseignement à la défense aérienne, en passant par la lutte antinavire et anti-sous-marine.

 

Le MdCN sera tiré au moyen de capsules sur les Barracuda (© DCNS)

Le MdCN sera tiré au moyen de capsules sur les Barracuda (© DCNS)

 

En dehors des FREMM, le MdCN équipera également les six nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque du type Barracuda, dont la tête de série doit être livrée en 2020 par Naval Group à la Marine nationale. A l’image du missile antinavire Exocet SM39, cette version du MdCN sera lancée depuis les tubes lance-torpilles au moyen d’une capsule étanche dont se séparera l’engin une fois arrivé en surface. Le premier tir complet d’un MdCN à partir d’une installation sous-marine représentative d’un emploi sur SNA a été mené avec succès en octobre 2012 au centre DGA Essais de missiles du Levant. Ce tir (le quatrième de la phase de développement) avait notamment permis de valider la phase terminale en mode de guidage satellite, complétant la validation du guidage infrarouge, acquise lors d’un précédent tir en juillet 2012.

Grâce à deux plateformes de lancement complémentaires, FREMM et Barracuda, la flotte française aura à sa disposition des possibilités d’action plus vastes et pourra produire des effets variés, par exemple suivant la volonté de faire peser une menace plus ou moins ostensible. Dans le cas d’une frégate, dont le déploiement est connu et qui peut se rendre « visible », il s’agira par exemple d’exercer une pression directe sur un adversaire, le nombre de bâtiments déployés permettant de graduer la capacité d’action et d’afficher une détermination à agir en cas de besoin. A l’inverse, le sous-marin, par essence « invisible », constituera une menace beaucoup plus diffuse, permettant d’effectuer des frappes surprise ou d’instiller le doute dans l’esprit de l’adversaire.

 

L'un des Rafale Air engagés avant son départ en mission (© EMA)

L'un des Rafale Air engagés avant son départ en mission (© EMA)

 

Dans la nuit du 13 au 14 avril, la France a donc décidé d’employer pour la première fois cette arme, mais de manière très limitée. Une seule FREMM a été engagée pour une salve de seulement 3 MdCN. Le reste de l’intervention française a été conduite par l’armée de l’Air, qui n’est pas intervenue depuis ses bases au Proche et au Moyen-Orient, utilisées pour les actions contre Daech, mais directement depuis l’Hexagone. Cinq Rafale Air, équipés chacun de deux Scalp EG (dont un n’a pas été tiré), ont été projetés, ainsi que quatre Mirage 2000-5 chargés d’assurer la protection de deux avions radar Awacs et six ravitailleurs C-135. Ces derniers ont conduit cinq ravitaillements en vol des Rafale (trois à l’aller, deux au retour), la mission des avions de combat ayant duré en tout 10 heures. Une belle performance dont l’aviation française peut s’enorgueillir, étant probablement la seule en Europe à être capable d’une telle performance, héritée des capacités de projection lointaine des Forces aériennes stratégiques (FAS).

 

Départ des Awacs et C-135 (© EMA)

Départ des Awacs et C-135 (© EMA)

 

Les Américains ont également choisi d’employer pour cette opération des missiles de croisière navals et aéroportés. Ils ont pu s’appuyer sur le croiseur USS Monterrey, les destroyers USS Laboon et USS Higgins, le sous-marin nucléaire d’attaque USS John Warner ainsi que des moyens aériens, avec notamment deux bombardiers B-1 Lancer.

Les Britanniques, enfin, n’ont pas eu recours à leur flotte, même si la presse anglaise avait indiqué que des sous-marins de la Royal Navy avaient reçu l’ordre de se mettre à distance de tir de la Syrie. Seule la Royal Air Force est finalement intervenue, avec quatre Tornado partis de Chypre et équipés chacun de deux missiles Storm Shadow (version britannique du Scalp EG).

Le centre de recherche de Barzah a été traité par Américains, qui auraient tiré sur cette cible 57 Tomahawk et 17 missiles aéroportés JASSM.  

L’un des deux objectifs d’Homs, un site de stockage sous-terrain selon l’armée française, a été visé uniquement par l’armée de l’Air, avec 7 missiles Scalp EG.

Deux autres Scalp EG ont été engagés contre la seconde cible de ce secteur, également touchée par les 8 Storm Shadow britanniques, les 3 MdCN lancés par la marine française et une dizaine de Tomahawk américains.

 

(© US DEPARTMENT OF DEFENSE)

(© US DEPARTMENT OF DEFENSE)

 

Selon les Américains et les Français, tous les missiles tirés ont atteint leur cible. « Tous nos missiles sont parvenus à leur objectif. Ces objectifs militaires sont atteints et la capacité de la Syrie à concevoir, produire et stocker des armes chimiques a été considérablement amoindrie », a déclaré samedi Florence Parly. Il faut dire que seule la défense aérienne syrienne est intervenue. Les Russes, dont les puissants moyens sol-air déployés dans le pays constituaient une réelle menace pour les occidentaux, ont finalement choisi de ne pas s’opposer aux frappes américaines, françaises et britanniques. « L’efficacité de la défense sol-air syrienne a été très faible, voire moins que cela. Les moyens russes sont restés dans une simple position d’observation. Aucun missile n’a été touché », a affirmé le général François Lecointre, chef d’Etat-major des Armées françaises.

Ces dernières, même si ces frappes étaient « limitées et proportionnées », ont une nouvelle fois démontré leur capacité à intervenir loin et de manière complètement autonome, mais aussi au sein d’une coalition pour une opération complexe nécessitant une importante coordination interarmées et interalliés. Malgré les distances et les plateformes très différentes qui ont été employées, la synchronisation a été remarquable. Tous les missiles tirés depuis différents points de la région par des navires et avions se sont succédés, comme prévus, en quelques dizaines de minutes seulement.

Et, si besoin, les Occidentaux avaient encore de la réserve, notamment la marine française, qui disposait potentiellement sur les trois FREMM mobilisées dans cette opération de plusieurs dizaines d’autres MdCN prêts à l’emploi. D'où l'intérêt aussi, en plus de la démonstration de force que constitue un raid aérien depuis la France, de laisser les avions se charger du gros de l'attaque, tout en démontrant pour la première fois l'efficacité de ce missile dans sa version navale. 

 

Marine nationale