Histoire Navale
Propos maritimes : l’année 1976

Focus

Propos maritimes : l’année 1976

Histoire Navale

Mer et Marine rediffuse les Propos maritimes écrits par Pierre Deloye et publiés de 1973 à 2008 dans les colonnes du quotidien breton Le Télégramme. Aujourd'hui, nous vous proposons une immersion dans l'actualité et les préoccupations maritimes de 1976. Cette année-là, la communauté internationale s’intéresse à la prévention des pollutions maritimes, alors que le pétrolier Olympic Bravery fait naufrage à Ouessant. On discute aussi frontières maritimes, la décision par les Etats-Unis d’instaurer la bande des 200 milles allant préfigurer la création des zones économiques exclusives, actée à la conférence internationale de Montego Bay en 1982. Il est question d’installer une station météorologique à Saint-Pierre et Miquelon et la station de radionavigation Oméga voit le jour à La Réunion, où sous l’impulsion du premier ministre Raymond Barre on décide également de créer ce qui deviendra le Port Est. 

Concernant les marines militaires, le shah d’Iran veut doter son pays d’une puissante flotte, l’US Navy met sur cale son premier SNLE du type Ohio, les marins du destroyer soviétique Storojevoï se mutinent et la Marine nationale ne peut que constater l’échec de son Plan Bleu. Un épais mystère entoure la marine chinoise, dont l’avenir et le rôle interrogent alors que Mao décède cette année-là. Autre disparition, celle de l’amiral américain Eliot Morison, l’un des plus grands historiens navals du XXème siècle. 1976 marque aussi le 10ème anniversaire du retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN, ainsi que celui de l’inauguration de l’usine marémotrice de la Rance par le général de Gaulle, le 15ème anniversaire la première patrouille d’un SNLE, l’USS George Washington, et le 40ème de la signature de la convention de Monteux sur les détroits turcs. Ces sujets d’actualité, d’histoire et de géopolitique, et bien d’autres sur des sujets techniques ou la vie courante des marins et leurs traditions, comme le mythique Passage de la Ligne, sont à découvrir dans ces 48 chroniques de Pierre Deloye publiées dans le Télégramme de janvier à décembre 1976.

L'échéance

Article paru dans Le Télégramme du 06/01/76

 

On se souvient que le 2 novembre 1973, à Londres, une conférence internationale, réunie par l'Organisation maritime consultative intergouvernementale, adoptait une nouvelle convention pour la prévention de la pollution des mers par les navires. Or, précisément, l'une des recommandations de la convention arrive à échéance le 1er janvier de cette année: tous les pétroliers de plus de 70 000 tonnes, commandés à partir de cette date, devront être munis de ballasts séparés. Ainsi, au lieu que les mêmes cuves soient remplies alternativement de pétrole au cours du voyage en charge et (partiellement) d'eau pour asseoir le navire pendant le retour à vide, les cuves ne serviront plus qu'au pétrole, et il y aura des ballasts spécialement réservés à l'eau de mer pour le trajet de retour. On conçoit que ce dispositif élimine complètement les rejets dans l'eau de ballastage, rejets qui malgré le système du Load on Top, étaient et continuent d'être une source régulière et importante de pollution.

En ce qui concerne son importance, d'ailleurs, il est difficile de s'en faire une idée exacte; la plupart des évaluations concordent aux environs d'un million de tonnes par an; mais l'ennui est qu'on ne sait pas à quelques millions de tonnes près, l'ampleur totale des déversements, car on ne sait pas grand-chose des émissions naturelles des fonds marins et encore moins des retombées des imbrûlés de combustion en suspension dans l'atmosphère; si bien qu'en valeur relative, la pollution imputable au ballastage peut varier, selon les estimations entre 5 et 20 % du total.

Le plus ennuyeux, c'est que la convention de 1973, à notre connaissance, n'est pas encore ratifiée, et n'est probablement pas près de l'être; que les commandes à passer ne sont déjà pas nombreuses et que le coût supplémentaire des ballasts séparés fera hésiter les armateurs. Si bien que l'échéance actuelle n'est pas une aube radieuse, mais une toute petite lueur au bout d'un long tunnel.

Omega

Article paru dans Le Télégramme du 13/01/76

 

C'est ce mois-ci que commencent les essais de la station de radionavigation du système Omega implantée dans l'île de la Réunion. On sait que ce système a été conçu il y a une vingtaine d'années par la Marine américaine, à une époque où il était difficile d'imaginer les prodigieuses possibilités des satellites dans ce domaine; il se présentait d'ailleurs tout naturellement comme une extrapolation des systèmes hyperboliques déjà en service, avec cette nouveauté qu'il devait avoir une couverture mondiale, grâce à l'emploi d'horloges atomiques, de fréquences très basses et surtout de plusieurs stations judicieusement réparties à la surface du globe.

C'est cette dernière condition qui devait donner le plus de fil à retordre aux promoteurs du projet, d'abord parce que les entreprises multinationales sont toujours pleines de difficultés, mais surtout parce que le système exige des antennes de très grandes dimensions, de préférence accrochées en surplomb d'une vallée abrupte, ou à défaut sur un pylône. En ce qui concerne la Réunion d'ailleurs, c'est la première solution qui avait été examinée dès 1966 et lorsque quatre ans plus tard, en octobre 1970, M. Michel Debré, alors ministre d'Etat chargé de la Défense nationale, décidait de lancer officiellement l'étude, c'est encore la solution qui paraissait la meilleure.

Le site choisi était le débouché du Cirque Mafate et plus exactement le "Dos d'Ane" où devait s'ancrer une antenne de 850 mètres, qui, à cet emplacement, était supposée offrir une bonne résistance aux cyclones. Mais les schistes pourris du Dos d'Ane et les difficultés d'accès devaient finalement faire renoncer à cette solution au profit d'un pylône érigé dans la plaine Chabrier. Et ce n'est pas une petite affaire qu'un pylône de 427 mètres, haubané pour résister à des vents de plus de 250 km/h.

Tout cela n'est pas gratuit évidemment, mais c'est une grande satisfaction de voir que notre pays montre assez d'intérêt aux choses de la navigation pour participer, même s'il ne s'agit que du site, du béton, et du personnel de surveillance, à un projet international de cette ampleur.

Note de la rédaction (NDLR) : l’antenne est mise en service en 1976 et cesse d’émettre en 1997. Elle est démantelée en 1999.

 

L'USS George Washington lors de son lancement en 1959 (© US NAVY)

L'USS George Washington lors de son lancement en 1959 (© US NAVY)

L'usure

Article paru dans Le Télégramme du 20/01/76

 

C'est le 20 janvier 1961, il y a 15 ans exactement, que le sous-marin nucléaire américain George Washington faisait surface à la fin d'une patrouille opérationnelle de 66 jours et 10 heures, avec à son bord 16 missiles Polaris A1 de 1200 nautiques de portée. Avec cette première patrouille historique, la dissuasion nucléaire prenait un aspect entièrement nouveau: ce sous-marin tapi quelque part dans la mer était la garantie qu'un agresseur ne pourrait plus attaquer par surprise sans s'exposer  lui-même à de très graves dommages, et cela même s'il arrivait à détruire dans une première frappe tous les missiles adverses dans leurs silos à terre. C'est le concept de deuxième frappe que venait de matérialiser cette première patrouille du George Washington.

Ces nouvelles perspectives étaient si attrayantes que malgré le coût et la difficulté, tous les pays qui purent se lancer dans l'aventure s'y précipitèrent. Les Russes avaient étudié la question dès 1957 et leurs premiers sous-marins, type Yankee firent leur apparition en 1968. Le Resolution britannique entra en service en octobre 1967 (avec des missiles américains) et Le Redoutable, comme l'on sait, en décembre 1970.

Aujourd'hui, 98 grands sous-marins nucléaires lanceurs d'engins sont en service ou sur le point de l'être: 4 en France, autant en Angleterre, 41 aux Etats-Unis et 49 en Union Soviétique (avec 15 autres en construction).

Si l'on compte seulement un sous-marin sur trois à la mer en permanence, il y a donc aujourd'hui au moins 4000 hommes simultanément en patrouille, quelque part sous la mer, 4000 hommes qui vivent en ce moment même cette vie extraordinairement artificielle. Faut-il croire, comme le publiait il y a deux ans l'hebdomadaire Time que ces équipages souffrent de frustration sexuelle, d'ennui, d'angoisse, et même de paranoïa? La Marine américaine en tous cas a pris la chose assez au sérieux pour interrompre, depuis un an, certaines patrouilles par une escale d'aération.

Tout ce qu'on peut ajouter, c'est qu'autant qu'on puisse en juger dans un domaine où les responsables ne sont pas bavards, ce genre d'escale n'est ni à notre portée, car nous n'avons pas 41 SNLE, ni peut-être aussi nécessaire, car nous n'avons pas encore l'usure psychologique de 15 ans de patrouille.

Confidentiel

Article paru dans Le Télégramme du 27/01/76

 

Il y a trois semaines, le 7 janvier, la première chaîne de télévision consacrait une heure à un sujet peu connu du public, tout au moins en, France: la cryptographie et le chiffre. En fait l'émission ne donnait aux spectateurs que des notions élémentaires, comme celle de transposition et de substitution, et la vue sur quelques équipements dignes du musée. Curieusement, le chiffre figurait aussi au sommaire du numéro de décembre du mensuel Play-boy (publicité gratuite) et sous une signature tout à fait sérieuse, puisqu'il s'agit de David Kahn, l'auteur d'un ouvrage considérable sur ce sujet, publié en 1968 et intitulé "The code breakers (malheureusement pas traduit en français) Il y a eu également l'année dernière "The Ultra secret" de F.W. Wintherbotham consacré au même sujet. Ce qui frappe à la lecture de ces ouvrages, c'est qu'à les croire les procédés de chiffrement les plus perfectionnés de la dernière guerre, allemands ou japonais, ont été régulièrement percés, ce qui explique d'ailleurs certains succès militaires comme la bataille de Midway qui serait autrement inexplicable. Qu'en est-il aujourd'hui? On sait que la National Security Agency (NSA) américaine dispose de gros moyens informatiques, d'un gros budget et d'un personnel nombreux. Mais on n'en saura rien de plus à moins que des fuites aussi graves que celles qui ont atteint récemment la CIA ne se produisent.

L'institution militaire a bien entendu besoin du secret, mais pas toujours pour les bonnes raisons. Qui dira combien de mentions confidentielles se justifient plus par la crainte des journalistes malicieux ou satiriques que par celle des oreilles de l'ennemi, omniprésentes comme l'on sait. L'on s'habitue ainsi à couvrir du secret ou de la confidence des choses bien anodines. Mais à l'inverse, il arrive des affaires qui révèlent de grandes légèretés : en août dernier par exemple, l'état-major des armées norvégien (des gens sérieux, pourtant) reconnaissait piteusement que tout le courrier destiné à l'ambassade d'Allemagne de l'Ouest à Oslo avait atterri à celle de l'Est. Pendant huit mois! Une simple erreur d'adresse ! Espérons simplement que les carnets d'adresses postales sont mieux tenus à Paris qu'à Oslo.

André Patou

Article paru dans Le Télégramme du 03/02/76

 

Il y en a qui disent que les articles d'Antoine Sanguinetti, c'est très bien, c'est contestataire en diable, mais enfin qu'il a attendu d'être écarté du poste de chef

Propos maritimes | chronique sur l'actualité maritime parue dans Le Télégramme de 1973 à 2008