Histoire Navale
Propos maritimes : l'année 1977

Focus

Propos maritimes : l'année 1977

Histoire Navale

Mer et Marine rediffuse les Propos maritimes écrits par Pierre Deloye et publiés de 1973 à 2008 dans les colonnes du quotidien breton Le Télégramme. Aujourd'hui, nous vous proposons une immersion dans l'actualité et les préoccupations maritimes de 1977. Cette année-là, le premier sous-marin nucléaire d’attaque du type Los Angeles entre en service dans l’US Navy, qui manque de peu d’abandonner son programme d’hydroptères lance-missiles et continuent de tester le missile de croisière Tomahawk alors que les missiles antinavire sont quant à eux en train de proliférer à travers le monde, faisant peser une lourde menace sur les marines. L’US Coast Guard achète quant à elle des avions de surveillance maritime à la France, en l’occurrence des Falcon 20, les paquebots transatlantiques sont définitivement supplantés par les avions de ligne. Sur le plan international, les tensions sont vives entre Moscou et Tokyo autour des droits de pêches dans les eaux des îles Kouriles, le brise-glace nucléaire soviétique Arktika devient le premier navire à atteindre le pôle nord et l’URSS Moscou travaille déjà à développer la route maritime du nord. On commémore le 10ème anniversaire du naufrage du pétrolier Torrey Canyon alors que les marées noires se multiplient et que la règlementation pour la protection de la mer continue d’évoluer, avec notamment la question du rejet des eaux sales. C’est aussi le 25ème anniversaire de la disparition du sous-marin Sybille, alors que le quatrième SNLE français, L’Indomptable, entre en service 10 ans après le lancement du Redoutable à Cherbourg. Djibouti devient indépendant et l’on se demande si la marine française pourra y conserver durablement un point d’appui. Il y a également des disparitions en 1977, dont celle d’Oskar Morgenstern qui avec John von Neumann avait publié en 1944 la « Théorie des jeux ». Décèdent également Georges Houot l’un des grands noms de l’aventure des bathyscaphes, ainsi que l’amiral Jean de Laborde, qui ordonna le sabordage de la flotte française à Toulon en novembre 1942. En plus de l’actualité et des commémorations, Pierre Deloye revient également largement sur le quotidien des marins et les sempiternelles évolutions règlementaires.

Iachino

Article paru dans Le Télégramme du 04/01/77

 

C'est par une brève dépêche d'agence que l'on apprenait le mois dernier, le 2 décembre exactement, la mort de l'amiral Angelo Iachino, à Rome, à l'âge de 87 ans. Avec lui s'éteint l'un des derniers acteurs, acteur malheureux, il est vrai, des grandes batailles navales de la Deuxième Guerre mondiale.

L'amiral Iachino commandait la flotte italienne lorsqu'il reçut l'ordre, en mars 1941, de faire un raid contre les navires anglais entre l'Egypte et la Grèce. Il avait mis sa marque sur le beau cuirassé Vittorio Veneto et sa force de raid comportait 6 croiseurs lourds armés de canons de 203. Le raid ne rencontra rien, mais il fut aperçu au retour par un avion de reconnaissance britannique. Aussitôt, l'amiral Andrew Cunningham (marque sur le Warspite)  prenait la mer avec le Barham et le Valiant, tous cuirassés de la classe Queen Elizabeth, suivis du porte-avions Formidable. En réalité, les Anglais avaient bien peu de chance de rattraper les Italiens en retraite lesquels de leur côté étaient loin de se douter qu'ils avaient une pareille force à leurs trousses. Rien ne permettait donc de penser qu'il y aurait rencontre et encore moins qu'elle serait décisive. Cependant, les avions du Formidable, dans la journée du 28 mars, parvenaient à endommager le Vittorio Veneto, et le croiseur lourd Pola, qui dut stopper.

C'est à ce moment que Iachino commit l'erreur fatale qui devait le faire entrer dans l'histoire... par la mauvaise porte. Il donna l'ordre à deux autres croiseurs lourds, le Zara et le Fiume, de rester en compagnie du Pola.

Le groupe des trois croiseurs fut découvert dans la nuit par le radar du Valiant, au large du cap Matapan (au sud du Péloponnèse). Les trois cuirassés britanniques, armés chacun de 8 canons de 380 approchèrent en silence jusqu'à la portée incroyable de... 3 800 yards ! Les Italiens n'avaient pas de radar. Ils furent littéralement pulvérisés sans avoir jamais vu l'ennemi. C'est la guerre!

L'amiral Iachino avait 52 ans à l'époque. Cunningham en avait 58. Il est mort en 1963, à Londres. Il avait été fait par la reine premier Vicomte Cunningham of Hyndhope.

Trop cher

Article paru dans Le Télégramme du 11/01/77

 

C'est par une dépêche d'agence de 25 mots qu'on apprenait l'entrée en service, le 13 novembre dernier, du sous-marin nucléaire d'attaque SSN 688 Los Angeles, le premier d'une nouvelle série qui devrait compter 26 unités.

Ce nouveau sous-marin est intéressant à plus d'un titre. D'abord, simple curiosité, il porte un nom de baptême réservé traditionnellement aux croiseurs dans la marine américaine. Ensuite, il faut noter le retard considérable dont il a souffert. Il a été mis sur cale en janvier 1972 et on parlait alors d'une mise en service en 1974. L'échéance allait reculer de 27 mois sur les prévisions initiales.

Il est vrai que le Los Angeles présente des particularités remarquables : d'abord sa taille (6 900 tonnes en plongée) tout à fait inhabituelle pour un sous-marin d'attaque et supérieure à celle de certains sous-marins stratégiques. Sans doute cette taille extraordinaire était-elle nécessaire pour loger non plus le classique réacteur Westinghouse S5W de 15 000 CV qui équipe presque tous les sous-marins nucléaires américains, mais le General Electric D2G, beaucoup plus puissant (30 000 CV) ou tout au moins une version adaptée de ce réacteur pour navires de surface (il équipe déjà les croiseurs Bainbridge et Truxtun). Ce gain de puissance permettrait au nouveau sous-marin des vitesses données officiellement comme supérieures à 30 noeuds, quoique de combien supérieures on ne sache pas au juste. Quant au bruit rayonné, il ne semble pas que les constructeurs se soient ralliés pour le réduire, à la formule expérimentée sur le Glennard P. Lipscomb, de la transmission électrique. Le Los Angeles n'aura, comme tous ses prédécesseurs, que des turbines à engrenage.

En tous cas le nouveau sous-marin n'a pas eu jusqu'ici que des partisans dans la marine américaine. On peut même dire que l'amiral Zumwalt, qui a quitté le poste de chef des opérations navales en juin 1974, n'en pensait rien de bon. "Comme tous les projets où Rickover participait, écrit-il, il y avait des complications, conduisant à des ramifications résultant en des embrouillamini". Surtout le projet était à ses yeux trop compliqué et à 300 millions de dollars pièce, trop cher.

Notes de la rédaction : l’USS Los Angeles (SSN 688) avait en réalité été mis en service deux mois plus tôt, en novembre 1979. Il a été officiellement retiré du service en février 2011. En tout, 62 SNA de ce type ont été mis en service dans la marine américaine entre 1976 et 1996. A l’été 2021, seuls 28 sont encore opérationnels.

Friocourt

Article paru dans Le Télégramme du 18/01/77

 

Je l'ai retrouvée, pleine de poussière, dans un coin de l'armoire aux documents nautiques, cette bonne vieille table. Depuis combien de temps n'avait-elle pas servi? Il faut dire que c'était un bien bel ouvrage que ces "tables de logarithmes à six décimales et tables de navigation, par G. Friocourt, capitaine de frégate, licencié es-sciences mathématiques, ancien professeur de calculs nautiques à l'Ecole Navale". La page de garde avertissait le lecteur que l'ouvrage était "réglementaire pour les examens de la Marine marchande" (je me demande s'il l'est toujours) et "adopté par l'Ecole Navale de Livourne et par les écoles de navigation d'Italie". Suivaient 288 pages assez arides de logarithmes à six décimales et 104 pages de tables quelquefois déconcertantes: on y trouvait, par exemple, le temps approximatif qu'un astre met à s'élever ou à s'abaisser de 60 minutes près de l'horizon, ou le coefficient de Pagel dont, j'avoue, à ma grande honte, que je n'ai jamais bien su à quoi il sert.

Et pourtant, en faisait-on des calculs nautiques, avec la table de Friocourt, à l'Ecole Navale d'il y a quelques années, oui, quelques bonnes années! C'était même l'unique méthode réglementaire pour calculer n'importe quoi. Il existait bien des tables élaborées par les Américains (H.0. 214) qui permettaient de résoudre le fameux triangle sphérique sans aucun calcul, par simple lecture (avec quelques interpolations, il est vrai). Mais cette réduction de l'effort était considérée comme tellement débilitante et pernicieuse que l'usage de ces tables était rigoureusement interdit aux élèves.

C'est en songeant à ces joyeusetés passées que je me suis fait expliquer par un midship le fonctionnement de sa calculatrice de poche (personnelle) avec laquelle il expédie en un tournemain les calculs de crépusculaires (il doit tout de même charger le programme, ce qui lui prend une bonne minute). Comme j'étais un peu effrayé par ce progrès diabolique, il m'a pleinement rassuré: on se sert toujours des tables de Friocourt pour les calculs nautiques à l'Ecole Navale.

US Coat Guard

Article paru dans Le Télégramme du 25/01/77

 

On apprenait, il y a quinze jours que la firme américaine Falcon Jet Corporation, qui est une filiale de la Société générale aéronautique Marcel Dassault, allait vendre 41 exemplaires de l'avion Falcon 20 G, lequel n'est autre que le petit avion d'affaires biréacteur Mystère XX, à l'administration des Coast Guards (*). Le marché serait de 205 millions de dollars.

Cette nouvelle porte tout naturellement l'attention sur ces mêmes Coast Guards, qui ne sont peut-être pas très bien connus dans notre pays. A l'origine, en 1790, c'est tout simplement un service des douanes (Revenue cutter service). Ce service fusionnait en 1915 avec un organisme de sauvetage, le "Life saving service" pour prendre son nom actuel de Coast Guard ; il devenait alors une organisation militaire et une branche des forces armées tout en gardant des liens avec le ministère des Finances. En 1939, il absorbait le service des phares et balises et, en 1967, il y a dix ans, il était rattaché au ministère des Transports, qui venait d'être créé.

Les Coast Guards disposent pour remplir leurs missions d'une quarantaine de "cotres" (cutters) de 1000 à 3000 tonnes, d'environ 80 patrouilleurs, 10 brise-glace, etc. Ils mettent aussi en oeuvre plus de cent hélicoptères et une cinquantaine d'avions (pour moitié des Hercules et pour moitié des Albatros. Le personnel comprend 30000 hommes et plus de 4000 officiers. Il existe une école d'officiers particulière aux Coast Guards, installée à New-London, dans le Connecticut.

Ce qui frappe l'observateur français dans cette organisation très différente de la nôtre c'est la façon dont les choses de la mer y sont réparties de manière simple et efficace: tout ce qui concerne la Défense est du ressort de la Marine milit

Propos maritimes | chronique sur l'actualité maritime parue dans Le Télégramme de 1973 à 2008