Histoire Navale
Propos maritimes : l’année 1980

Focus

Propos maritimes : l’année 1980

Histoire Navale

Mer et Marine rediffuse les Propos maritimes écrits par Pierre Deloye et publiés de 1973 à 2008 dans les colonnes du quotidien breton Le Télégramme. Aujourd'hui, nous vous proposons une immersion dans l'actualité et les préoccupations maritimes de 1980. Cette année-là, la France vend des avions de combat Super Etendard à l’Argentine, ceux-là mêmes qui frapperont durement, trois ans plus tard, la flotte britannique durant le conflit des Malouines. Le contrat géant Sawari I, portant sur la vente de quatre frégates et deux ravitailleurs à l’Arabie Saoudite, est également conclu, de même que la commande d’un pétrolier-ravitailleur du type Durance par l’Australie, après des années de crispations avec ce pays autour des essais nucléaires en Polynésie.

A l’étranger, les Etats-Unis retirent du service le célèbre Nautilus, premier sous-marin à propulsion nucléaire qui avait intégré l’US Navy en 1955. Alors que Ronald Reagan s’installe en fin d’année à la Maison Blanche, succédant à Jimmy Carter, qui avait tenté de freiner pendant son mandat les dépenses américaines en matière d'armement, la compétition avec l’Union soviétique est relancée. On commence même à parler de réactiver les quatre cuirassés du type Iowa. Car en face, Moscou achève son premier croiseur à propulsion nucléaire, le Kirov, et on découvre l’existence des sous-marins géants des types Typhon et Oscar.

Alors que la Royal Navy dit adieux à ses derniers porte-avions et doit se contenter des petits porte-aéronefs de la classe Invincible, la Marine nationale échappe à cette erreur stratégique, le président Giscard d’Estaing actant en septembre 1980 le projet de construction de deux nouveaux porte-avions à propulsion nucléaire pour remplacer le Clemenceau et le Foch. On espère alors que le premier, qui deviendra le Charles de Gaulle, entre en service sous dix ans…

En Méditerranée, la situation géopolitique demeure compliquée, entre les tensions en mer Egée entre la Grèce et la Turquie et les prétentions maritimes de la Libye contestées par Malte.

En 1980, on célèbre aussi différents anniversaires, comme le 150ème du débarquement français en Algérie, conduit par l’amiral Duperré et le 75ème de la bataille de Tsushima qui vit la marine japonaise écraser la flotte russe. Tout en relatant comme à son habitude des usages et traditions de la marine, Pierre Deloye revient par ailleurs sur différents personnages, dont trois sont morts 50 ans plus tôt : l’amiral allemand Tirpitz, l’avionneur américain Curtiss et Alfred Wegener à qui l’on doit la théorie de la dérive des continents.

1970-1980

Article paru dans Le Télégramme du 10/01/80

 

Dix ans, c'est un chiffre rond et c'est une bonne occasion de jeter un regard en arrière. Pendant ces dix ans, la Marine aura connu cinq chefs d'état-major : les amiraux Patou, Storelli, de Joybert, Joire-Noulens et Lannuzel. Elle a souffert quelques malheurs : un escorteur d'escadre et un sous-marin (*) ont été perdus en mer par accident. L'aéronautique navale a perdu deux Neptune, deux Super Frelon, deux Alouette et une demi-douzaine d'Etendard. Ayons une pensée pour les lieutenants de vaisseau Debray, de Truchis, Dardouillet, Jannique, Sirinelli, Manaud, mais la place nous manque évidemment pour citer l'ensemble, c'est-à-dire la centaine des victimes.

Des personnalités nombreuses ont disparu. Un ancien ministre, M. Félix Gaillard, a péri en mer, tout comme le grand professionnel de la voile qu'était Alain Colas. Le constructeur Félix Amiot, l'écrivain maritime Henri de Monfreid, les historiens maritimes Le Masson et Lepotier, l'ancien marin devenu le célèbre comédien Jean Gabin, sont morts pendant cette période ; morts également les amiraux Cabanier et La Haye, de Laborde et Gensoul, tous plus ou moins connus du public à des titres divers. Et puisque nous parlons d'amiraux, rappelons que l'un d'eux a démissionné de son poste de chef d'état-major, et qu'un autre a été rayé des cadres par mesure disciplinaire.

Les marins ont eu, comme les autres militaires, de nouveaux statuts, et un nouveau décret sur la discipline. La flotte a été rééquilibrée, c'est-à-dire que Brest a vu partir les deux porte-avions, le croiseur et les deux frégates lance-missiles. Un décret a fixé la composition à long terme de notre marine et il est tombé presque aussitôt dans l'oubli.

L'événement de loin le plus marquant de cette période a été l'échouement sur nos côtes d'un grand pétrolier étranger et l'immense pollution qui en est résulté. Il en est résulté aussi la découverte de la nécessité des garde-côtes, rôle que notre marine pourrait d'ailleurs remplir tout aussi bien que d'autres, si elle reçoit les moyens convenables.

(*) note de la rédaction : Il s’agit du sous-marin Eurydice, qui a coulé le 4 mars 1970 avec ses 57 membres d’équipage, et l’escorteur d’escadre Surcouf, abordé par un pétrolier soviétique et coupé en deux le 6 juin 1971, l’accident faisant neuf victimes sur le bâtiment français.

Les petits cadeaux

Article paru dans Le Télégramme du 15/01/79

 

La saison des cadeaux vient de s'achever, et c'est l'occasion de rappeler qu'il fut une époque où c'était l'habitude d'en offrir aux chefs militaires qui quittaient leur commandement, sans doute pour leur donner une preuve des regrets et de l'amour de leurs subordonnés.

C'est ainsi qu'au début des années soixante, une vaste quête avait été organisée dans l'Armée de l'air dans le dessein d'offrir au chef d'état-major général une voiture automobile (plus exactement une DS 19). Bel exemple d'enthousiasme collectif au service d'une grande cause. Hélas ! comme toujours il y eut quelques salopards pour regimber contre ces sollicitations et on me dit que ces mœurs de satrape ont disparu chez nos estimables frères d'armes.

Dans la marine, à ma connaissance, on ne s'est jamais porté à de telles extrémités, et les cadeaux sont toujours restés plus modestes. Certains ont tout de même laissé de vifs souvenirs : à la fin des années cinquante, par exemple, les sous-marins et les escorteurs du groupe d'action anti-sous-marine, basé à Toulon, pouvaient lire avec stupeur une circulaire les informant « qu'il avait été décidé » d'offrir à l'amiral, pour son départ, un confiturier en argent, et fixant la contribution financière de chacun à cette offrande. Hélas! là encore il y eut quelques fausses notes au milieu de l'enthousiasme et on raconte qu'un commandant de sous-marin aurait même eu l'insolence d'écrire qu'il se bornerait à financer la confiture. L'affaire s'ébruita jusqu'à Paris, et il en est sorti une circulaire interdisant tous les cadeaux ayant une valeur marchande quelconque. Si les subordonnés tenaient absolument à manifester leur amour, ils devraient se limiter aux choses symboliques, tapes de bouche, rubans légendés et autres babioles.

Il ne faut pas croire que ces problèmes soient propres à notre époque, ils sont sans doute vieux comme le monde. Il y a au Journal Militaire Officiel de 1847, une circulaire qui rappelle qu'aucun don ou hommage ne peut être accepté sans l'autorisation du chef de l'Etat, et en 1853 une autre circulaire qui regrette que ces dispositions soient tombées dans l'oubli.

Dix pour cent

Article paru dans Le Télégramme du 22/01/80

 

Dans son homélie du 1er janvier, le Pape a parlé de la guerre nucléaire. Il a dit, en se fondant sur des études sérieuses, que ce serait un cauchemar, une apocalypse. Il y a douze ans déjà, le Pape Paul VI avait, devant un auditoire il est vrai plus restreint, formulé le vœu que toute mesure soit prise pour prévenir, pour conjurer la fabrication et l'emploi de ces armes. Mais aucune de ces déclarations n'est une condamnation ferme et sans équivoque de l'emploi de la bombe, comme celle de Mgr Riobé, en juillet 1973. Il ne faut d'ailleurs pas s'en étonner, car rien n'est plus embarrassant pour l'Eglise que de prendre position sur la guerre d'une façon générale. Il est bien vrai que l'Eglise primitive, interprétant à la lettre le message évangélique, n'hésitait pas à condamner la guerre et même toute forme de violence. Hélas! la méchanceté humaine allait vite rendre cette position intenable, et l'Eglise a dû se résigner aux compromis. Elle professe depuis saint Thomas qu'on peut faire la guerre pourvu que la cause soit juste et l'intention droite. Ce sont des conditions suffisamment vagues pour ne gêner personne.

La presse n'a pas consacré une grande place à cette homélie : c'est que la menace nucléaire ne fait plus recette; on ne voit plus de films sur ce sujet, on n'édite plus de livres: c'était un bon sujet il y a une quinzaine d'années, mais aujourd'hui cela ennuie. Et d'ailleurs on s'habitue très bien à la perspective de millions de morts (les spécialistes parlent de mégamorts, ça va plus vite). Dans une interview d'octobre 1977, M. Brzezinski, qui est un des conseillers du président Carter, faisait remarquer que si les Américains et les Russes tiraient toutes leurs armes, on arriverait à tuer dix pour cent de l'humanité, pas plus; c'était donc absolument faux de parler de la destruction de l'humanité, ce n'était qu'un slogan.

Tout de même, quelle déception ! Entre 1914 et 1918, on avait réussi péniblement à tuer 8 à 9 millions de personnes. Entre 1938 et 1945 on était arrivé au chiffre beaucoup plus encourageant de 38 à 40 millions. Et aujourd'hui qu'on pourrait en zigouiller deux à trois cents millions en quelques heures, il faut se résigner à penser qu'on aura raté les neuf dixièmes du total. Il y a donc encore d'immenses progrès à faire.

Le fouet

Article paru dans Le Télégramme du 29/01/80

Les manœuvres de force sont d'un usage courant dans la marine. Un brin d'appontage, une élingue de catapulte, un garant de bossoir, un câble de grue, une aussière, une remorque, autant d'objets qui peuvent subir en fonctionnement des tensions énormes, et qui sont alors aussi chargés d'énergie qu'une bombe. Que survienne une rupture, ou la rupture d'un point fixe, ou l'échappement du câble, et c'est le coup de fouet, capable de tuer ou d'estropier tout ce qui se trouve sur son passage.

Ces évidences me sont revenues en lisant une brève dépêche de l'agence United Press International datée du 15 janvier et qui signalait la mort du commandant d'un sous-marin nucléaire d'attaque américain dans des circonstances bien particulières : au cours d'une manœuvre d'amarrage, près de l'île San Stéphano, en Sardaigne, une aussière a fouetté et frappé le malheureux officier en plein visage, le tuant net; deux matelots sont également blessés. Si l'on en croit la dépêche, le sous-marin s'appelle le Gilmore, mais il est probable que l'informateur de l'UPI s'est un peu mélangé les crayons, ou que le téléphone était mauvais, puisqu'en épluchant les annuaires on trouve sous ce nom non pas un sous-marin mais bien un ravitailleur de sous-marins nucléaires. Cette réserve faite, voilà une affaire qui ne manquera pas de faire du bruit dans la marine américaine et qui mérite peut-être aussi de retenir l'attention dans les autres marines.

En janvier 1976, il s'était produit à bord du Vendéen, à Toulon, un accident assez semblable, avec cette différence que ce n'est pas le coup de fouet de l'aussière qui était à l'origine du drame, mais la rupture et la projection consécutive d'un rouleau de chaumard sur la victime. Et on se souvient peut-être qu'il y a tout juste cinq ans, en janvier 1975, l'officier des équipage Diverrès avait été décapité par la remorque du Tenace, un fil d'acier de 44 mm de diamètre, qui avait fouetté après s'être échappé du chaumard à rouleau axial, au cours d'un exercice de remorquage du Maillé-Brézé.

Cyclones

Article paru dans Le Télégramme du 05/02/80

Propos maritimes | chronique sur l'actualité maritime parue dans Le Télégramme de 1973 à 2008