Histoire Navale
Propos maritimes : l’année 1981

Focus

Propos maritimes : l’année 1981

Histoire Navale

Mer et Marine rediffuse les Propos maritimes écrits par Pierre Deloye et publiés de 1973 à 2008 dans les colonnes du quotidien breton Le Télégramme. Aujourd'hui, nous vous proposons une immersion dans l'actualité et les préoccupations maritimes de 1981. Cette année-là, la guerre Iran-Irak se poursuit, le président américain Ronald Reagan continue de muscler les forces américaines, et entérine notamment la refonte des cuirassés de la classe Iowa, le premier SNLE du type Ohio entre en service et un quatrième porte-avions nucléaire est mis sur cale. La France, elle livre des patrouilleurs du type La Combattante à l’Iran et retient ceux destinés à la Libye, tout en achetant pour sa marine des avions de liaison Xingu au Brésil. L’actualité est par ailleurs marquée par l’échouement d’un sous-marin soviétique à quelques kilomètres de la base suédoise de Karlskrona, le naufrage d’un caboteur japonais suite à une collision avec le sous-marin USS George Washington ou encore un attentat contre le destroyer espagnol Marqués de la Ensenada. 1981 correspond, par ailleurs, au 200ème anniversaire des batailles de la Chesapeake et de La Praya, au 75ème de la mise en service du cuirassé britannique HMS Dreadnought et au 50ème de la mort du britannique Parsons, l’inventeur de la turbine à gaz et de l’allemand Walter, qui créa la turbine à eau oxygénée pour sous-marin. Cette année là également décède l’amiral Dönitz, le célèbre commandant de la flotte sous-marine allemande durant la seconde guerre mondiale. En plus des sujets d’actualité et historiques, Pierre Deloye écrit aussi sur les us et coutumes de la marine et de l’armée, n’oubliant jamais, comme à son habitude, d’égratigner quelques bizarreries administratives.

Dönitz

Article paru dans Le Télégramme du 06/01/81

 

L'amiral Dönitz est mort dans la nuit de Noël, à Aumuehle, près de Hambourg, à l'âge de 89 ans. Avec lui disparaît sans doute le dernier des grands amiraux de la dernière guerre. Un amiral qui n'a jamais exercé son commandement à la mer, mais toujours d'un P.C. souterrain, et qui a fini par être battu. Mais sa réputation reste immense : elle est inscrite dans le granit de l'extraordinaire monument de Kiel, où les Allemands ont patiemment gravé les noms de chacun des 28.000 sous-mariniers qui sont morts sous ses ordres, et aussi les 3000 silhouettes des navires qu'ils ont envoyés par le fond pendant six ans.

Il y a des souvenirs de Dönitz sur toute notre côte atlantique, et en particulier à Kernével où il avait installé son poste de commandement dès 1940, et à Lorient où, comme il l'écrit dans ses mémoires, « l'arsenal se révéla beaucoup plus capable de réparer les sous-marins que les arsenaux allemands surchargés de travail ». A la demande de Dönitz l'organisation Todt allait faire sortir de terre en quelques mois les trois immenses blocs de béton de Kéroman qui abritent encore aujourd'hui nos propres sous-marins (*). Les pavillons passent, le béton reste.

Après la guerre, Dönitz, qui avait succédé pendant vingt jours à Hitler, allait être jugé à Nuremberg, et malgré les efforts du procureur soviétique et du procureur français qui avaient requis la peine de mort, le tribunal se contenta de lui infliger dix ans de forteresse. Il sortit de Spandau en 1956 et peu après il publiait son premier livre de mémoires, « Dix ans et vingt jours », qui sont pleins d'intérêt pour l'histoire militaire. Mais Albert Speer, l'ancien ministre de l'armement du Reich, condamné pour sa part à vingt ans en jugeait assez différemment : « Dönitz, écrit-il, ne dit rien dans son livre de son attitude politique, de ses rapports avec Hitler, ni de sa foi enfantine dans le national-socialisme. Sur tout cela il jette le voile en racontant des histoires de marin. Son livre est l'œuvre d'un homme dénué de jugement ».

(*) Note de la rédaction : la Marine nationale ferme définitivement la base de Keroman en 1997, après le départ du sous-marin Sirène.

Economies d'énergie

Article paru dans Le Télégramme du 13/01/81

 

L'énergie facile c'est bien fini, le Premier ministre a fait une circulaire là-dessus en 1977, le ministre a fait une instruction subséquente en 1978 : maintenant tout est en place. On a désigné un responsable qui coordonne, on fait des états de prévision et d'autres états pour constater qu'on a respecté les prévisions, on sensibilise le personnel, etc. ; mais au fond on ne songe pas sérieusement aux vraies économies : généraliser l'emploi de la bicyclette, supprimer l'eau chaude et couper le chauffage.

Et pourtant, il fut un temps où on employait volontiers ces excellentes méthodes dans la Marine. Ainsi au centre de formation d'Hourtin, il y a une trentaine d'années, on pouvait observer tous les matins, au moment de la cérémonie des couleurs, une mise en oeuvre remarquable du vélocipède. Au commandement de « Rendez l’appel ! », un second-maître fusilier enfourchait sa machine et d'un coup de pédale majestueux remontait le front des compagnies alignées ; il recueillait au passage, en saluant gravement, la nouvelle que chaque compagnie était complète, et à la fin de sa course, après un freinage adroit, il mettait pied à terre devant l'officier de garde et lui présentait avec un dernier salut l'information synthétique de la présence générale. J'ignore si ce cérémonial est toujours en vigueur à Hourtin, mais je le donne ici en exemple de ce que l'on arrive à faire avec un tant soit peu d'imagination créatrice.

Pour ce qui est de l'eau chaude, je n'ai jamais vu de système plus efficace que celui qui était en vigueur sur le « Guichen », ex-« Scipione Africano », et navire-amiral de l'Escadre légère, il y a une vingtaine d'années : les pommes de douche étaient percées de trous si microscopiques, il en sortait une eau si finement pulvérisée, un brouillard si ténu, qu'avec un litre on arrivait à laver ou plutôt à humecter tout un équipage.

Mais le système le plus radical d'économie, on pouvait l'observer sur certains escorteurs côtiers de Brest il y a une dizaine d'années. Ils étaient équipés d'une chaudière de chauffage avec un régulateur qu'on ne fabriquait plus. Quand ce régulateur était cassé, on ne chauffait plus. Quant aux chaufferettes d'appoint, la DCAN n'en avait plus. Curieusement d'ailleurs personne à bord n'avait l'air de s'en porter plus mal. Sauf peut-être un des commandants qui se trouva victime d'une pneumonie, mais par esprit de contradiction sans doute, au cours d'une permission !

Vincent et les autres

Article paru dans Le Télégramme du 20/01/81

 

C'est dans deux jours la fête de saint Vincent, diacre de Saragosse, qui est le patron des marins, car son corps fut jeté à la mer lesté d'une meule par le bourreau, et qu'il flotta quand même. Les marins peuvent aussi invoquer saint Raymond qui fit de son manteau une barque pour traverser la mer ou encore saint François Xavier qui apaisa une tempête, dans la mer des Moluques, en y trempant son crucifix. Les timoniers, les radios, les transmetteurs invoquent l'archange Gabriel, qui fut le plus illustre des messagers ; quant aux canonniers et aux missiliers, ils ont recours à sainte Barbe, vierge et martyre, qui fut décapitée par son propre père, que Dieu frappa de la foudre pour ce forfait.

Malgré ces prestigieux patronages, il faut bien admettre qu'il y a peu de navires de combat qui portent des noms de saints dans les marines d'aujourd'hui. A peine peut-on citer les destroyers « San Giorgio » (italien), « Santissima Trinidad » (argentin) ou « Santa Catarina » (brésilien). Même si l'on compte les remorqueurs, les auxiliaires, et les noms de saints qui sont en fait des noms de ville, comme San Francisco, on n'arrive qu'à une trentaine de noms dans le monde entier. C'est peu.

En France, rien. Même Jeanne d'Arc, qui est pourtant canonisée* depuis plus de soixante ans, continue à patronner notre navire-école en quelque sorte en civil et sans son titre. Il n'en a pas toujours été ainsi : à la bataille de Béveziers, par exemple, l'armée navale de Tourville ne comptait dans ses rangs rien de moins que le « Saint-Louis », le « Saint-Philippe » et le « Saint-Michel ».

La piété de nos aïeux n'allait cependant pas sans réalisme. On connaît l'histoire du comte de Forbin, pris dans une tempête sous les côtes d'Irlande, un an avant Béveziers, précisément. Tout son équipage priait pendant que le navire faisait eau. Forbin leur crie : « Sainte Pompe ! Sainte Pompe ! C'est à elle qu'il faut s'adresser ! C'est elle qui nous sauvera ! ». Et en effet, ils pompèrent et ils furent sauvés.

(*) Le postulateur de la cause de sa béatification fut Mgr Sabadel (1850-1914)

Sous-marins diesel

Article paru dans Le Télégramme du 27/01/81

 

On apprenait au début de décembre que le gouvernement hollandais avait autorisé la vente de deux sous-marins à Taiwan. La Chine communiste a vivement protesté contre ce projet mais le 14 janvier les Hollandais confirmaient le marché quitte à réduire, autant qu'il le faudra, leurs relations avec Pékin.

Bien que la presse n'ait pas donné de détails, il est probable que les deux sous-marins seront du même type que le «Walrus» et le «Zeeleeuw» actuellement en construction à Rotterdam pour la Marine royale néerlandaise. Ces unités de 1900 tonnes doivent remplacer le «Dolfijn» et le «Zeehond» qui ont vingt ans, mais elles ne reprendront pas la formule très originale de la coque épaisse en trois cylindres qui était caractéristique de cette série. Elles auront par contre la particularité d'emprunter beaucoup à la technique française puisque la coque épaisse sera en acier Marel et que la propulsion sera assurée par trois diesels SEMT Pielstick, dérivés des moteurs de nos propres sous-marins.

Avec cette vente à Taiwan, les Hollandais renouent avec une tradition ancienne : on se souvient en effet qu'avant la guerre ils avaient fourni deux unités à la Pologne et deux autres à la Turquie, construites d'ailleurs par la compagnie Rotterdam Dockyards, celle-là même qui, au sein du groupe Rijn-Schelde-Verolme, construira les deux sous-marins taïwanais. Les constructeurs d'avant-guerre avaient bonne réputation et à juste titre : dès 1932, ils inauguraient la soudure de coque, et en 1939 ils expérimentaient, les premiers au monde, sur le schnorchel.

Le club des exportateurs de sous-marins compte donc un septième membre ; six autres pays construisent pour leur propre usage, sans acheter ni vendre ; trente-neuf nations dans le monde mettent en oeuvre des sous-marins diesel. Depuis 1970, dix de ces nations ont doublé leur parc, et cinq autres se sont décidées à tenter l'aventure. On voit que 25 ans après l'apparition de la propulsion nucléaire, les sous-marins diesel sont loin d'avoir cédé la place. On dit même que les Etats-Unis vont se remettre à en construire (*).

(*) NDLR : Ce ne sera finalement pas le cas, les trois derniers sous-marins diesels américains (classe Barbel), mis en service en 1959, étant désarmés entre 1988 et 1990.

Rançons

Article paru dans Le Télégramme du 03/02/81

 

On peut voir à Tbilissi, qui est la capitale de la République soviétique de Géorgie, le mausolée d'Alexandre Sergéievitch Griboïedov, écrivain et diplomate. Griboïedov était ministre plénipotentiaire du tsar, résidant à Téhéran, lorsque le 11 février 1829, une foule hurlante de musulmans fanatiques le massacra avec tout son personnel et détruisit la mission de fond en comble. On voit que les Persans ont une tradition déjà ancienne dans le traitement des diplomates, et on ne peut q

Propos maritimes | chronique sur l'actualité maritime parue dans Le Télégramme de 1973 à 2008