Défense
ABONNÉS

Focus

Quand Gowind devient une frégate de supériorité régionale

Défense

Les nouvelles corvettes de Naval Group, qui n’avaient déjà pas grand-chose à envier à certains bâtiments nettement plus lourds, bénéficient de nouvelles options qui permettent de muscler significativement leurs capacités. De quoi en faire de véritables frégates de supériorité régionale.

Les corvettes égyptiennes

Pour mémoire, deux versions de la famille Gowind ont pour le moment été vendues et sont en cours de production. Le modèle initial, adopté par l’Egypte en 2014, porte sur un bâtiment de 102 mètres de long pour 16 mètres de large et 2600 tonnes de déplacement en charge. Capable d’atteindre 25 nœuds et franchir 4500 milles à 15 nœuds avec une propulsion diesel-électrique, cette corvette, armée par 65 marins et pouvant accueillir 15 personnels supplémentaires, est conçue pour mettre en œuvre 8 missiles antinavire Exocet MM40, un système surface-air VL Mica (16 cellules), une tourelle de 76mm, deux canons de 20mm, des turbes lance-torpilles et un hélicoptère de 10 tonnes. Côté électronique, elle dispose notamment d’un système de combat SETIS, d’un radar SMART-S, d’un ensemble de moyens de guerre électronique (dont des lance-leurres Sylena), d’un sonar de coque de la famille Kingklip et d’une antenne remorquée Captas 2. Construite par le site Naval Group de Lorient, la première corvette égyptienne du type Gowind, l’Efateh, a été livrée en 2017. Les trois unités suivantes sont réalisées en transfert de technologie à Alexandrie, la première en étant au stade de la mise à l’eau. Les discussions se poursuivent dans le même temps entre Paris et Le Caire pour la commande de deux unités supplémentaires, qui seraient produites à Lorient.

 

L'Elfateh, première Gowind égyptienne (© NAVAL GROUP)

 

La variante malaisienne

Le second pays à se doter de Gowind est la Malaisie, qui est en fait historiquement le premier client de la corvette française puisque le contrat remonte à 2011. Dans ce cas, il s’agit de construire six bâtiments intégralement en transfert de technologie, le contrat étant porté par un industriel local, en l’occurrence le chantier Boustead Naval Shipyard de Lumut, au nord-ouest de Kuala Lumpur.

Pour répondre aux besoins de la marine malaisienne, qui souhaite une vitesse et des capacités d’emport en personnel plus élevées, le modèle de base a été agrandi. Ainsi, les Gowind malaisiennes atteignent 111 mètres de long pour un déplacement en charge atteignant 3100 tonnes, la largeur restant inchangée. Equipées d’une propulsion classique (CODAD) avec quatre moteurs MTU pour une vitesse maximale de 28 nœuds, elles seront armées par 118 marins et disposeront de logements pour un total de 134 personnes. Système de combat, radar principal et sonars seront identiques aux moyens des Gowind égyptiennes. Il y a en revanche des différences concernant l’armement puisqu’en dehors des VL Mica, les corvettes malaisiennes seront dotées de missiles antinavire NSM, d’une tourelle de 57mm sous carénage furtif et de deux canons de 30mm. 

 

Le modèle retenu par la Malaisie (© NAVAL GROUP)

 

La première des six Gowind malaisienne, le Maharaja Lela, a été mise à l’eau l’été dernier. Toujours en achèvement à flot, elle ne devrait pas débuter ses essais en mer avant 2019. Alors que son premier sistership est en cours d’assemblage, la troisième unité de la série a été mise sur cale en décembre 2017.

 

La première Gowind malaisienne en août 2017 (© MARINE MALAISIENNE)

 

Une plateforme modulaire pouvant atteindre 114 mètres

Ces deux premiers programmes montrent la forte adaptabilité de la plateforme à différents besoins. « La Gowind a été imaginée pour être très modulaire, en allongeant sa coque, ce qui offre différentes options et permet d’accroître les capacités tout en facilitant l’ingénierie », explique-t-on chez Naval Group.

Et il y a encore de la marge par rapport au modèle malaisien puisque la longueur de la Gowind peut encore être allongée pour atteindre 114 mètres, soit seulement 7 mètres de moins que les futures frégates de taille intermédiaire (FTI) de la marine française (qui seront toutefois sensiblement plus lourdes, avec 4300 tpc).

Aster et MdCN

Une extension qui permet de proposer un doublement du nombre de lanceurs verticaux sur la plage avant, soit en tout 32 armes. Le VL Mica n’est par ailleurs pas le seul missile dont la corvette peut être dotée. Si les clients le souhaitent, Naval Group a fait en sorte de pouvoir l’équiper d’Aster 15, et même, en cas d’accord intergouvernemental, d’Aster 30. Le bâtiment peut même être adapté à la mise en œuvre de missiles de croisière navals (MdCN), lui conférant une capacité de frappe dans la profondeur équivalente à celle de frégates lourdes et inédite sur des bâtiments de surface occidentaux de ce tonnage. On notera que cette option peut permettre à l’industriel français de répondre à la concurrence de certains produits russes.

« On ne se refuse rien »

En matière d’artillerie, le 76mm est le calibre maximal conseillé, le 127mm est parfois demandé mais se révèle évidemment très lourd pour un tel bâtiment. Les contraintes d’une telle adaptation, qui nécessiteraient probablement de réduire le nombre de lanceurs verticaux et de disposer d’un nombre bien plus réduit d’obus en soute, suffisent apparemment à écarter dès les premières discussions une telle option. Toutefois, comme on le souligne chez Naval Group, « on ne se refuse rien ». En clair, le client est roi et s’il souhaite tel ou tel équipement, les ingénieurs français trouveront, dans les limites techniques du bateau, le moyen de l’intégrer. Y compris si un système de combat et de l’armement américains sont souhaités.

En plus de systèmes d’artillerie légère télé-opérés, de 12.7mm à 30mm, la Gowind peut aussi être équipée d’un CIWS (close-in weapon system), la solution conseillée étant l’Oerlikon Millennium de 35mm optimisé pour la défense antiaérienne rapprochée. Il est toutefois possible d’intégrer, si le client l’exige, d’autres systèmes, comme le Phalanx.

Drones aériens

En matière de moyens aériens, les Gowind sont dimensionnées pour accueillir et soutenir une machine d’environ 10 tonnes, comme le NH90 ou le Seahawk. Elles peuvent également mettre en œuvre des drones aériens, qui font actuellement l’objet d’un vif intérêt afin d’accroître les capacités de surveillance des bâtiments. Dans ce domaine, Naval Group est bien placé, étudiant depuis une décennie maintenant l’intégration d’engins autonomes, qu’il s’agisse de drones légers ou de machines plus lourdes. A ce titre, l’industriel collabore désormais avec Airbus Helicopters pour développer et commercialiser le nouveau VSR 700, dont le démonstrateur doit être qualifié en 2021 (voir notre article détaillé sur ce drone).

Guerre des mines

Afin de répondre à d’autres demandes, Naval Group travaille par ailleurs sur des solutions permettant aux Gowind de disposer de capacité de lutte contre les mines. Une première demande en ce sens est apparue avec le projet de nouvelles corvettes polonaises, d’autres marines se montrant depuis sensibles à ce sujet. Pour cela, l’idée est d’intégrer sur la plateforme différents moyens, qui peuvent aller du sonar d’évitement de mines à la mise en œuvre d’engins autonomes. A cet effet, les niches prévues pour accueillir de grandes embarcations semi-rigides pourraient, par exemple, servir à l’emport de drones de surface (USV) ou encore de drones sous-marins (AUV) et robots télé-opérés (ROV) pour la détection, l’identification et la neutralisation d’engins explosifs, qu’il s’agisse de mines ou d’IED maritimes.

Cyber-sécurité et défense rapprochée

Alors que les armées modernes sont de plus en plus connectées, les Gowind, comme l’ensemble des bâtiments conçus par Naval Group, vont bénéficier des nouvelles offres développées par l’industriel français en matière de cyber-sécurité. Des évolutions de la corvette sont également à l’étude pour tenir compte des besoins en matière de défense rapprochée. Il s’agit d’un sujet sensible pour de nombreuses forces navales, susceptibles d’être confrontées en zones côtières à des menaces soudaines à courte distance. A cet effet, un nouveau module gérant la défense rapprochée pourrait être ajouté au système de combat, des réflexions étant également en cours pour aménager un espace dédié séparé du CO, comme ce sera le cas sur les FTI.

Electronique

Concernant l’électronique, le bâtiment est conçu pour embarquer un mât intégré modulaire développé par Naval Group, le PSIM (Panoramic Sensors and Intelligence Module). Cet ensemble réalisé en un seul bloc regroupe la mâture avec l’essentiel des senseurs et moyens de communication, le Central Operation ainsi que les locaux techniques associés. Le radome du PSIM abrite un radar de veille tournant, ainsi qu’une suite de guerre électronique.

 

Le PSIM (© MER ET MARINE / NAVAL GROUP)

 

Techniquement, il est possible de proposer un mât équipé d’un radar à faces planes, mais cela renchérirait le coût du bâtiment et inciterait plutôt à s’orienter vers une frégate au lieu d’une corvette. Idem dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, puisqu’il serait certes envisageable d’intégrer un sonar remorqué Captas 4 Compact plutôt qu’un Captas 2, mais ce dernier demeure plus cohérent avec la taille et les capacités du bateau.

Répondre aux besoins des marines régionales

Cela étant, ce raisonnement traditionnel est surtout valable pour les grandes marines, appelées à se déployer longtemps et loin de leurs bases. Or, le marché a évolué ces dernières années avec l’émergence de forces navales régionales désireuses de se doter de bâtiments puissants et très armés, mais de taille limitée. Cela peut tenir à des questions d’infrastructures portuaires et de logistiques, mais aussi de contraintes en matière de personnel puisque certains pays ont des difficultés de recrutement et doivent pouvoir armer ces plateformes avec des équipages très réduits. C'est le cas par exemple au Moyen-Orient, où l’on a notamment vu le Qatar préférer des corvettes à des frégates. D’autres, comme les Emirats Arabes Unis, s’orientent dans la même direction. Au-delà de la problématique des ressources humaines, le profil opérationnel des navires joue également beaucoup. Dans ces cas, on parle de bateaux qui sont essentiellement dévolus à la protection des approches et espaces maritimes de ces petits pays, ou à des interventions régionales pour défendre leurs intérêts proches. La part des opérations littorales est très importante, plaidant pour l’acquisition de bâtiments compacts. Il en va de même dans d’autres zones, comme l’Asie du sud-est, territoire marqué par la présence de nombreux archipels et de faibles fonds, où là encore les forces navales ont tendance à préférer les petites unités, qui peuvent plus facilement évoluer et se fondre dans le paysage.

Un excellent compromis

La corvette représente donc un compromis idéal pour répondre au souhait de nombreux clients d’acquérir des navires solidement équipés dans tous les domaines de lutte, parfaitement à l’aise en zones côtières tout en étant capables d’intervenir en haute mer. Le tout, comme c’est le cas pour Gowind, avec une plateforme conçue aux normes militaires, c’est-à-dire très résiliente aux avaries et donc apte à être engagée dans des combats de haute intensité. S’y ajoute, enfin, la possibilité via des liaisons de données tactiques sécurisées et adéquates, d’évoluer dans des opérations interarmées et internationales, nécessitant de fortes capacités d’interopérabilité et d’intégration avec des forces alliées.

C’est la naissance du concept de frégate de supériorité régionale, presqu’aussi armée voire équivalente en force de frappe à une unité lourde. Cette dernière, comme la FREMM ou même la FTI, devient plutôt une frégate expéditionnaire, taillée du fait de son gabarit et de son autonomie supérieurs pour passer d’un océan à l’autre dans le cadre de missions lointaines et de longue durée.

Un marché très actif mais ultra-concurrentiel

Du fait de l’accroissement des tensions en de nombreux points du globe, la corvette lourde est en tous cas devenue un objet très prisé. « La taille des bateaux a augmenté ces dernières années au sein des marines régionales. On est passé de patrouilleurs armés à des corvettes de 80/90 mètres, maintenant de plus de 100 mètres, avec une allonge, un confort et des capacités militaires accrues, ainsi qu’un hélicoptère organique. Ces corvettes deviennent les flagships de ces forces navales, ce sont de petites frégates avec des capacités pouvant être équivalentes ».

Le marché des corvettes est néanmoins « hypercompétitif », explique-t-on chez Naval Group. « De nombreux acteurs européens sont positionnés sur ce segment, mais aussi des Coréens et des Chinois ». Face aux industriels asiatiques, les occidentaux ont encore « une image de qualité » qui constitue un véritable atout. Mais la pression s’accroît, Coréens  Chinois essayant de monter en gamme tout en conduisant une action politique et commerciale de plus en plus forte.

D’autres opportunités en Asie ?

Cela dit, si les chantiers asiatiques ont une activité croissante dans de nombreuses zones, leur sphère commerciale traditionnelle semble aujourd’hui un peu plus accessible aux Européens. En Extrême-Orient, le contexte stratégique a en effet sensiblement évolué et certains pays souhaitent clairement se défaire de la « tutelle » d’autres nations, à commencer par celle de la Chine. Il y a donc manifestement des opportunités nouvelles en Asie, où les produits occidentaux sont par ailleurs mieux connus. Cela, sous l’effet notamment de certains programmes récents, comme celui des corvettes de la famille SIGMA vendues par le Néerlandais Damen à l’Indonésie, ou encore les Gowind en Malaisie, qui avait précédemment acquis deux sous-marins du type Scorpene.

Europe, Moyen-Orient et Amérique latine

En dehors de l’Asie, où pour le moment rien de formel n’est annoncé, Naval Group avance dans d’autres régions. Alors que les discussions continuent avec l’Egypte pour deux unités supplémentaires, un accord a été annoncé l’an dernier avec les Emirats Arabes Unis en vue de la commande de deux à quatre Gowind. Les négociations se poursuivent aujourd’hui en vue de la signature d’un contrat.

En Europe, la Pologne a pour le moment suspendu son processus d’acquisition de corvettes, priorité étant semble-t-il donnée aux sous-marins, projet sur lequel Naval Group est aussi en compétition avec son Scorpene. En attendant de pouvoir revenir à la charge sur ce dossier, l’industriel français est en course avec ses Gowind dans le cadre des appels d’offres de la Roumanie et la Bulgarie.

Des perspectives intéressantes semblent également se dessiner en Amérique latine, où le groupe tricolore propose sa corvette à plusieurs pays, dont la Colombie, le Pérou et le Brésil.

Faire mieux que les A69 et les La Fayette

Quoiqu’il en soit, Gowind est déjà un beau succès pour Naval Group, qui à ce jour en a déjà vendu 10 exemplaires, dont 9 en transfert de technologie. Cela, avec un bâtiment qui, pourtant, n’avait pas été préalablement développé pour la flotte française mais, dès le départ, pour l’export. Un pari difficile, car l’industriel n’avait pas œuvré sur le segment des corvettes depuis les avisos du type A69 construits dans les années 70 et 80. De plus, avec Gowind, il ne pouvait pas, auprès de ses premiers clients, justifier d’un produit éprouvé à la mer et « labellisé » par la Marine nationale. Mais Naval Group a su convaincre, avec un bâtiment très polyvalent offrant des capacités de premier plan. Et surtout un bateau modulaire adapté à l’évolution du marché et répondant bien aux besoins de nombreuses marines.

L’objectif est maintenant d’en faire la nouvelle « success story » du groupe, en vendant plus de Gowind que d’A69 et de frégates de la famille La Fayette, ces deux catégories de navires ayant été chacune vendue à 20 exemplaires.

 

Naval Group (ex-DCNS)