Histoire Navale
Quand le sous-marin Minerve était en construction à Nantes

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Quand le sous-marin Minerve était en construction à Nantes

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Défense

A l’occasion du 50ème anniversaire de la disparition du sous-marin français Minerve en Méditerranée, le 27 janvier 1968, nous vous proposons aujourd’hui de découvrir des images de la construction de ce bâtiment. Des clichés d’époque très rares, et pour certains inédits, que nous permet de diffuser l’Association Histoire de la Construction Navale à Nantes (AHCNN). Cette dernière œuvre depuis des années, avec la Maison des Hommes et des Techniques, à la préservation de la mémoire et du patrimoine des anciens chantiers nantais, dont elle a sauvé les archives. Cela passe notamment, pour la MHT qui gère le fonds et le met en valeur au travers par exemple d'expositions, par un travail colossal de traitement de milliers de documents et photographies historiques, notamment des navires construits en bord de Loire. 

 

La Minerve sur la Loire en 1962 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Minerve sur la Loire en 1962 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

 

C’est le cas de la Minerve, l’un des onze anciens sous-marins du type Daphné de la Marine nationale, dont les chantiers Dubigeon ont réalisé trois exemplaires, y compris la tête de série, ainsi que huit autres unités vendues à l’export.

Extrapolation des cinq Aréthuse, premiers sous-marins construits en France après la seconde-guerre mondiale, les Daphné ont vu le jour dans le cadre d’un programme dont les premières études remontent à 1952. Longs de 58 mètres pour un déplacement d’un peu plus de 1000 tonnes en plongée, ces bâtiments, plus modernes que leurs prédécesseurs, peuvent atteindre 16 nœuds. Leur appareil propulsif comprend deux groupes électrogènes, deux moteurs électriques de propulsion ainsi que deux lignes d’arbres, une configuration classique des sous-marins depuis la période d’avant-guerre. Armés par plus de 50 hommes, ils disposent de 12 tubes lance-torpilles de 550mm, soit 8 à l’avant et 4 à l’arrière.

 

La Minerve peut avant sa mise à l'eau en juin 1962 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Minerve peut avant sa mise à l'eau en juin 1962 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

 

Pour des questions industrielles et de relance économique alors que la France se reconstruit toujours après les ravages de la guerre, notamment sur les ports hexagonaux, la réalisation des Daphné est répartie en trois endroits. L’arsenal de Cherbourg, spécialisé dans les sous-marins, s’en voit attribuer six (Doris, Eurydice, Flore, Galatée, Junon et Venus), alors que Brest produira les Psyché et Sirène. Un autre chantier, privé, est lui aussi impliqué dans le programme. Il s’agit de Dubigeon, qui va réaliser les Daphné, Minerve et Diane. Une certaine compétition s’installe d’ailleurs avec Cherbourg qui met sur cale en juillet et septembre 1958 ses deux premiers sous-marins de cette série, l’Eurydice et la Doris, quelques mois après la Daphné (en mars) à Nantes, où la Minerve et la Diane sont mises sur cale dès mai et juillet 1958.

 

La Daphné et la Diane en construction en janvier 1959 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Daphné et la Diane en construction en janvier 1959 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Daphné et la Diane en construction en janvier 1959 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Daphné et la Diane en construction en janvier 1959 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

(© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

(© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Daphné à flot en 1961 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Daphné à flot en 1961 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

 

La construction des bâtiments est menée tambour battant. Le lancement de la Daphné intervient en juin 1959, alors qu’il faut atteindre mai 1960 pour voir la Doris à l’eau à Cherbourg (l’Eurydice ne le sera qu’en juin 1962, finalement précédée par la Flore et la Galatée). Les trois sous-marins nantais seront tous mis en service en juin 1964, mais ils ne sont pas les premiers de la série puisque Cherbourg réussit à faire passer devant eux la Flore, dont l’admission est prononcée par la marine le mois précédent. Les autres unités de la série suivent très rapidement, avec la Galatée, la Doris et l’Eurydice en juillet, août et septembre 1964. La Junon et la Vénus sont mises en service en 1966, puis la Psyché et la Sirène en 1969 et 1970. Ces dernières resteront en service jusqu'en 1997 et 1998, avant d'être coulées comme cibles en 2005. Seule la Flore a été préservée et transformée en musée sur l'ancienne base sous-marine de Keroman, à Lorient. 

 

La Minerve le jour de son lancement, en juin 1962 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Minerve le jour de son lancement, en juin 1962 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

 

 

Cérémonie de lancement  en juin 1962 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

Cérémonie de lancement  en juin 1962 (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Minerve remise au sec pour achèvement après son lancement (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

La Minerve remise au sec pour achèvement après son lancement (© Association Histoire de la construction navale à Nantes)

 

Comme la Daphné et la Diane, la Minerve voit le jour dans le second site historique de Dubigeon. Après la création d’un premier chantier en 1740 sur l’emplacement de l’ancienne Bourse, la célèbre famille de constructeurs nantais s’implante au milieu du XIXème siècle plus en aval de la Loire, sur la commune de Chantenay, à l’ouest de Nantes (qu’elle intègre en 1908). C’est là, au bord du fleuve, que les chantiers développent leur activité et sortent des dizaines de bateaux, d’abord des voiliers, dont le prestigieux trois-mâts Belem en 1896, puis des navires modernes. Des unités civiles, cargos et ferries notamment, mais aussi des bâtiments militaires. Avec d’abord des torpilleurs, puis des sous-marins. L’Argo et le Phoenix, deux exemplaires de la célèbre série des « 1500 tonnes », sont mis à l’eau en 1929 et 1930. Juste avant la seconde guerre mondiale, quatre des quinze nouveaux sous-marins de 1200 tonnes de la classe Créole sont commandés à Dubigeon. Trois d’entre eux sont en chantier lorsque la France est envahie. Deux seront sauvés, l’Astrée et l’Andromède, que les personnels des chantiers se débrouillent, malgré l’occupation allemande, pour ne pas terminer et préserver pour la suite. Ils seront finalement achevés en 1946, permettant au passage à Dubigeon, au sortir de la guerre, de se positionner sur le marché des sous-marins alors que les arsenaux de la marine sont dévastés. C’est ce qui justifiera la commande de trois des onze Daphné, d’autant que la flotte française veut rapidement augmenter ses capacités, ce qui explique aussi le recours à plusieurs chantiers pour accélérer la production.

Puis, alors que Cherbourg mobilise toutes ses ressources sur l’aventure du premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins, Le Redoutable, dont la construction débute en 1964, Dubigeon bénéficie de commandes enregistrées à l’export avec le modèle Daphné. Quatre sous-marins de ce type sont construits à Nantes pour le Portugal (1966-68), trois pour l’Afrique du sud (1970-68) ainsi que l’un des quatre acquis par le Pakistan (1969), les trois autres étant réalisés à La Ciotat et Brest.

 

La Daphné sud-africain Emily Hobhouse juste avant son lancement en 1969 (© AHCNN)

La Daphné sud-africain Emily Hobhouse juste avant son lancement en 1969 (© AHCNN)

 

 

La Daphné sud-africain Emily Hobhouse juste avant son lancement en 1969 (© AHCNN)

La Daphné sud-africain Emily Hobhouse juste avant son lancement en 1969 (© AHCNN)

 

Pour en revenir à la Minerve, le bâtiment est donc mis sur cale en mai 1958 et lancé en juin 1962. Ses essais d’endurance sont conduits fin 1962 en Europe du nord, jusqu’en Norvège, puis le sous-marin gagne la Méditerranée et son port base de Toulon, où il arrive juste avant Noël. Son admission au service actif est prononcée le 10 juin 1964. La Minerve conduit différents exercices et missions, puis passe l’essentiel de l’année 1967 en cale sèche pour son premier et dernier arrêt technique. Le 27 janvier 1968 au matin, alors que le bâtiment s’entraine au sud-est du Cap Sicié après avoir débarqué dans la nuit un officier atteint d'une rage de dent, il sombre corps et biens avec ses 52 membres d’équipage. Les fonds dans cette zone sont d'au moins 1500 mètres, beaucoup trop pour la coque de la Minerve, même si celle-ci semble avoir implosé bien au-delà de sa profondeur d'immersion maximale officielle (300 mètres). Siôt l'alerte donnée, de très importants moyens de sauvetage sont dépêchés, en vain. Malgré les recherches entreprises, y compris ultérieurement, l’épave n’a jamais été retrouvée.

Collision, voie d'eau, noyage via le schnorchel, défaut de l'appareil à gouverner, explosion interne... Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer le naufrage mais, faute de témoignes et de preuves matérielles, les causes exactes de l’accident, avec probablement la succession d’une chaîne d’évènements ayant conduit à la perte du sous-marin, n’ont jamais été établies avec certitude. Longtemps, le rapport d'enquête du ministère des Armées, classé confidentiel défense, a été attendu par les proches des disparus, qui espéraient y trouver des informations complémentaires. Il a néanmoins pu être consulté et, selon le fils du commandant de la Minerve, "Il ne contient rien qui n'ait été connu du public depuis 1968". 

Demain, la communauté des sous-mariniers commémorera le 50ème anniversaire de la disparition de le Minerve et de son équipage. Lors des cérémonies qui seront organisées à Toulon, à la Pointe Saint-Mathieu, à Bayeux et à Saint-Amand-les-Eaux, une perte toute aussi terrible sera dans les esprits, celle de l’Eurydice et de ses 57 marins. Un autre Daphné sur lequel, ironie de l’histoire, le général de Gaulle avait embarqué pour rendre hommage aux hommes de la Minerve. Deux ans après le naufrage de celle-ci et un an après la visite du chef de l’Etat, l’Eurydice disparaissait à son tour, le 4 mars 1970, au large de Saint-Tropez.

Ce double-drame a laissé une blessure profonde dans la Marine nationale, encore vivace aujourd’hui, non seulement pour les familles des disparus mais aussi chez tous ceux qui servaient à l’époque dans la flotte française. Beaucoup se souviennent comme si c’était hier du choc qu’ils ont ressenti lorsqu’ils ont appris ces terribles nouvelles. Un vrai traumatisme pour toute la sous-marinade française, mais aussi à l’époque le stress de ceux qui servaient à bord des bâtiments de la même série, se demandant si un éventuel défaut de conception sur les Daphné n’allait pas leur être, à eux-aussi, fatal un jour. Et puis il y a également le souvenir de tous ces marins et pilotes qui, dans l’urgence, sont partis à la recherche des disparus et ont vu, sans rien pourvoir y faire malgré tous leurs efforts, l’espoir de retrouver des survivants s’estomper rapidement.   

Quatre cérémonies de commémoration sont organisées demain samedi par l’Amicale Générale des Anciens Sous Mariniers (AGASM). Elles se dérouleront au Monument national des sous-mariniers de Toulon, au mémorial des sous-mariniers de la Pointe Saint-Mathieu, en Bretagne, ainsi qu’à Saint-Amand-les-Eaux.  

- Plus de détails sur ces cérémonies et la tragédie de la Minerve sur le site d'Hervé Fauve, fils du défunt commandant du sous-marin. 

 

 

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