Marine Marchande
Que va faire la France pour assurer la sécurité maritime dans le Pas-de-Calais ?

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Que va faire la France pour assurer la sécurité maritime dans le Pas-de-Calais ?

Marine Marchande

La réaction française se précise pour maintenir, à partir de la fin de l'été, un dispositif d'assistance et de sauvetage aux navires en difficulté dans le détroit du Pas-de-Calais. La décision de la Grande-Bretagne d'abandonner d'ici la fin septembre l'ensemble de ses gros remorqueurs de sauvetage, notamment l'Anglian Monarch, co-affrété avec la France depuis 2000 pour veiller sur le détroit, impose au gouvernement français de remanier son dispositif. Suite à l'annonce du projet britannique, fin 2010, les autorités françaises ont d'abord tenté de trouver une solution commune avec Londres. Mais en février dernier, lors d'une rencontre avec son homologue britannique, Nathalie Kosciusko-Moriset, ministre de l'Ecologie et des Transports, apprend que la décision britannique est irrévocable et touchera également l'Anglian Monarch. Les Anglais considèrent, en effet, que les moyens de sauvetage privés et les remorqueurs présents dans les ports sont suffisants pour assurer des missions d'assistance et de sauvetage. Ils ne cachent pas, non plus, que leur désengagement est dicté par les réductions budgétaires drastiques imposées par le gouvernement Cameron à tous les ministères. Celui des transports, comme les autres, doit se serrer la ceinture, les remorqueurs de sauvetage faisant les frais de coupes, tout comme les MRCC (Maritime Rescue Coordination Centre), qui vont aussi être rationalisés.

L'Anglian Monarch (© : MARINE NATIONALE)
L'Anglian Monarch (© : MARINE NATIONALE)

La nécessité de conserver des moyens étatiques

Sur l'aspect sécuritaire, les Français ne partagent pas l'avis des Britanniques, considérant qu'il est indispensable de disposer de moyens spécialisés et entrainés pour secourir les navires de commerce et éviter les pollutions. Ces moyens doivent, de plus, être disponibles en permanence, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, afin de pouvoir intervenir immédiatement. Les incidents de mer peuvent, en effet, vite dégénérer et le facteur temps est primordial. En France, les préfets maritimes prennent d'ailleurs souvent les devants, ordonnant aux remorqueurs d'intervention, d'assistance et de sauvetage (RIAS) de se porter vers les navires en difficulté. Car, dans le cas d'une panne par exemple, les armateurs ont tendance à d'abord tenter, par tous les moyens, de faire réparer les avaries à bord afin d'éviter les frais liés à un remorquage et une immobilisation temporaire dans un port. Mais cela peut être beaucoup trop long et, pendant ce temps, le navire dérive en pleine mer, ce qui augmente le risque d'abordage avec d'autres bateaux. Dans ces conditions, le préfet maritime peut, légalement, mettre en demeure l'armateur de faire cesser le danger que représente son navire pour la navigation et l'environnement, et lui imposer de se faire assister par un RIAS. Il en va de même au cas où le propriétaire du navire en difficulté cherche, pour des raisons économiques, à jouer la montre pour recourir à un moyen de remorquage situé trop loin de la zone.
On comprend donc que l'approche britannique consistant à se reposer sur les capacités des compagnies privées opérant dans la région est très loin d'assurer le même niveau de sécurité et de capacité que les moyens d'Etat, positionnés au plus près des zones à risques. Quant aux moyens portuaires, s'ils peuvent constituer un bon appoint, ils sont totalement insuffisants pour mener à bien, en haute mer, le remorquage d'un gros navire.

navire coulant en Manche (© : MARINE NATIONALE)
navire coulant en Manche (© : MARINE NATIONALE)

90.000 navires par an et plus de 400 millions de tonnes de matières dangereuses

Ces enjeux sont particulièrement sensibles en Manche et mer du Nord, qui constitue l'une des principales routes maritimes mondiales. Rien que pour le détroit du Pas-de-Calais, on enregistre chaque année le passage de 90.000 navires, soit une moyenne de 246 bateaux par jour empruntant la voie montante ou la voie descendante du dispositif de séparation du trafic (DST). Ces unités de commerce transportent tous types de marchandises et ce sont, par an, près de 430 millions de tonnes de matières dangereuses (hydrocarbures, produits chimiques, explosifs...) qui transitent devant les côtes françaises. A cela s'ajoute un trafic traversier très importants, lié aux rotations de ferries entre la France et la Grande-Bretagne. Ce trafic représente, dans le détroit, 34.000 traversées par an, soit plus de 90 par jour, avec quotidiennement 40.000 passagers embarqués. Et ce gigantesque carrefour maritime voit aussi passer de plus en plus de paquebots, avec des unités toujours plus grosses, capables pour certaines d'embarquer plus de 6000 personnes. Rien que pour la voie montante du DST, sous responsabilité française, 477 navires de croisière ont été recensés l'an dernier. Enfin, comme si ce tableau ne donnait pas déjà le tournis, il faut ajouter les nombreux pêcheurs travaillant dans la zone, y compris dans le DST, et les plaisanciers, de plus en plus nombreux. Autant dire que les risques de collision, de naufrage et de pollutions sont bien réels et nécessitent des moyens de prévention et d'action adaptés.

Navire escorté par l'Abeille Bourbon (© : MARINE NATIONALE)
Navire escorté par l'Abeille Bourbon (© : MARINE NATIONALE)

Un audit sur les remorqueurs en Atlantique, Manche et mer du Nord

Contrairement à la Grande-Bretagne, la France, en raison des vents et des courants dans le secteur, est beaucoup plus explosées aux conséquences de naufrages et pollutions maritimes. D'où, pour elle, l'impérieuse nécessité de trouver une solution au désengagement britannique. Dans cette perspective, le ministère de l'Ecologie et des Transport, qui a la responsabilité de la sécurité maritime, a lancé un audit portant sur les remorqueurs de sauvetage actuellement déployés en Atlantique, Manche et mer du Nord. Il en ressort que le retrait anglais n'est pas considéré comme très problématique pour la pointe Bretagne et la Manche centrale, où veillent, depuis Brest et Cherbourg, les RIAS Abeille Bourbon et Abeille Liberté. Même si l'augmentation de la taille des navires, plus particulièrement celle des porte-conteneurs et des paquebots, pose question quant au dimensionnement des moyens, la France pense qu'elle peut, même sans les Anglais, gérer la situation en Manche centrale. « Comme l'Abeille Bourbon à Brest, l'Abeille Liberté est un très bon moyen et il n'y a pas de raison de penser, pour le moment, qu'il y a un besoin avéré en Manche centrale », explique-t-on au ministère de l'Ecologie. La continuité de la présence d'un remorqueur dans le détroit du Pas-de-Calais est, en revanche, apparue comme incontournable. Dans cette zone très dangereuse, l'Anglian Monarch s'est d'ailleurs montré actif ces dernières années, réalisant, hors patrouilles, 36 interventions (remorquages et escortes) en 2008, 30 en 2009 et une vingtaine en 2010.

L'Anglian Monarch (© : MARINE NATIONALE)
L'Anglian Monarch (© : MARINE NATIONALE)

Trois pistes étudiées

Ces derniers mois, les autorités françaises ont planché sur plusieurs hypothèses afin de maintenir un moyen de sauvetage dans le détroit. Le premier consistait à reprendre la part britannique du contrat d'affrètement de l'Anglian Monarch. En clair, la France aurait assurée seule le financement de ce bâtiment, soit un coût annuel de 3.6 millions d'euros, contre 1.8 million depuis 10 ans dans le cadre du co-affrètement avec la Grande-Bretagne. Cette option, qui présentait un certain nombre d'avantages, s'est néanmoins heurtée à des problématiques budgétaires. Car le ministère de la Défense, qui finance les moyens affrétés (via la Marine nationale), ne souhaitait pas, dans un contexte budgétaire très contraint, voir la facture des moyens de sauvetage augmenter. Une autre piste à donc été explorée autour de l'Abeille Liberté, que l'on a songé repositionner de Cherbourg au Havre, afin d'être dans une position plus centrale. Cette hypothèse semble toutefois avoir été abandonnée, le RIAS étant mieux placé à la pointe du Cotentin pour intervenir dans le rail des Casquets, où les besoins en matière d'assistance sont importants. Il a donc, enfin, été envisagé de redéployer un remorqueur situé sur une autre façade maritime.

L'Abeille Liberté remorquant l'Alyona, en 2007 (© : MARINE NATIONALE)
L'Abeille Liberté remorquant l'Alyona, en 2007 (© : MARINE NATIONALE)

Le remorqueur basé à La Rochelle « sous-employé »

S'il n'était évidemment pas question de dégarnir Brest, où la présence de l'Abeille Bourbon est indispensable pour veiller sur la sécurité maritime dans le rail d'Ouessant, l'audit mené par l'Etat a confirmé ce que les professionnels savaient depuis longtemps, à savoir que l'Abeille Languedoc, à La Rochelle, était « sous-employée ». En service depuis 1979, ce sistership de l'Abeille Flandre (désormais basée à Toulon) a été remplacé fin 2005 à Cherbourg par l'Abeille Liberté. Dès lors, elle a rejoint La Rochelle pour compléter les moyens français sur la côte atlantique. Ce puissant bâtiment, qui dispose d'une capacité de traction de 160 tonnes, devait pouvoir intervenir dans le golfe de Gascogne et assure également, ponctuellement, le remplacement à Brest de la Bourbon, lorsque celle-ci est en arrêt technique. Toutefois, plus de cinq ans après son arrivée à La Rochelle, force est de constater que l'Abeille Languedoc a eu une activité très faible. Le bâtiment, qui s'est illustré pendant des années en Manche, n'a même aucune grosse intervention de sauvetage à son actif depuis son arrivée à La Rochelle. Ses deux plus grosses opérations resteront une surveillance de l'épave du roulier Rokia Delmas, échoué devant l'île de Ré en octobre 2006, et le déséchouement du cargo Artemis, jeté suite à une tempête sur la grande plage des Sables d'Olonne, en mars 2008.

L'Abeille Languedoc et l'Artemis, en mars 2008   (© : MARINE NATIONALE)
L'Abeille Languedoc et l'Artemis, en mars 2008 (© : MARINE NATIONALE)

L'Abeille Languedoc à Dunkerque ?

A la lumière de l'activité de l'Abeille Languedoc à La Rochelle depuis 2006, le gouvernement français pourrait donc décider, logiquement, de redéployer ce moyen à Dunkerque afin de remplacer l'Anglian Monarch. « C'est la piste la plus vraisemblable », confie une source proche du dossier, qui indique que si tel est le cas, la languedoc ne sera pas remplacée à La Rochelle. En hauts lieux, on considère en effet que les interventions dans le golfe de Gascogne peuvent être menées depuis Brest par la Bourbon, qui est même presque mieux placée que la Languedoc pour atteindre le grand axe maritime situé entre la pointe Bretagne et le cap Finistère. La France peut, en outre, compter dans le secteur sur les moyens de sauvetage espagnols, les deux pays entretenant une coopération très étroite en matière de sécurité maritime, par exemple dans le cadre du Biscaye Plan, élaboré pour faire face à une catastrophe maritime dans cette partie de l'Atlantique. Enfin, les contraintes budgétaires ne permettent pas d'affréter un autre RIAS à La Rochelle, même si le retrait de l'Anglian Monarch et son remplacement par la Languedoc permettraient à l'Etat, in fine, d'économiser 1.8 million d'euros par an.
Dans les ministères comme à la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord, on indique que, pour l'heure, aucune décision n'a encore été prise concernant le futur moyen dédié au détroit du Pas-de-Calais. Le temps pressant en raison du désengagement britannique, qui sera effectif en septembre, le choix devrait toutefois être officialisé en juin.

L'Abeille Languedoc (© : MARINE NATIONALE)
L'Abeille Languedoc (© : MARINE NATIONALE)

Une solution européenne recherchée

Si la France se doit de trouver rapidement une solution pour garantir la sécurité maritime dans le détroit, le maintient, à ses frais, d'un remorqueur dans le Pas-de-Calais n'est considéré, à Paris, que comme une étape transitoire répondant à un besoin urgent. Les services de l'Etat et les ministères concernés, notamment dans le cadre de la Fonction Garde-côte, poursuivent leurs réflexions sur le sujet, dans une perspective internationale. En effet, l'essentiel du trafic maritime transitant par le détroit desservant les ports nord-européens, la France considère qu'elle ne doit pas être seule à supporter le poids financier d'un moyen de sauvetage. « La sécurité maritime est l'affaire de tous. Nous garantissons pour le moment, sur notre budget, la sécurité du détroit. Mais l'objectif est d'associer, de plus en plus, les Etats voisins ». Ainsi, le gouvernement a engagé des demandes de participation auprès de la Belgique et des Pays-Bas pour financer le remorqueur présent dans le détroit. L'Union Européenne a, également, été sollicitée. Et les négociations semblent apparemment progresser puisque la France aurait obtenu un accord de principe de la part de la Commission européenne.

L'Abeille Languedoc (© : MARINE NATIONALE)
L'Abeille Languedoc (© : MARINE NATIONALE)

Sécurité maritime