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Quel avenir pour l'emploi navigant français ? Le point de vue de Francis Vallat

Interview

Quel avenir pour l'emploi navigant français ? Le point de vue de Francis Vallat

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Les compagnies peinent, de plus en plus, à recruter des personnels pour armer leurs navires. La situation est notamment très préoccupante chez les officiers. Il en manquerait 600 en France et 4000 à l'échelle de l'Europe. Avec l'essor du trafic maritime mondial, le problème ne fait que se développer, malgré la mise en place du Registre International Français. En marge de la pénurie, la question de la formation et de la modernisation de l'actuel système des Ecoles Nationales de la Marine Marchande se pose. Pour évoquer cette problématique, nous recevons, cette semaine, Francis Vallat, ancien armateur, désormais président de l'Institut Français de la Mer et du Cluster Maritime Français.
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Mer et Marine : Pourquoi l'emploi navigant français va mal? Que faut-il faire pour l'améliorer ?

Francis Vallat : Cette question pourrait ou devrait trouver une réponse plus fine auprès de chacune des fédérations maritimes concernées (armateurs, construction navale, gican etc...) qui d'ailleurs sont toutes membres du Cluster Maritime Français. Néanmoins en tant qu'Institut Français de la Mer où nous avons des experts, et par les échos qui nous remontent de nos groupes de travail CMF, nous avons une sorte d'appréciation générale qui est la suivante:
L'emploi maritime français va « mal » pour plusieurs raisons cumulatives à mon avis. Très succinctement: Il n'échappe pas à la règle générale. Le monde entier souffre d'un manque chronique, bien connu maintenant, d'officiers et de marins spécialisés (pompistes, électriciens, frigoristes...). Manque qui va durer d'ailleurs, malgré les efforts faits dans certains pays, tant le développement de la flotte mondiale est rapide. De même, à un autre niveau, quasiment toutes les industries de construction navale, en tout cas en Europe de l'Ouest, souffrent d'un déficit chronique de certains professionnels qualifiés (soudeurs, chaudronniers...), mais ce phénomène est plus important en France où l'adéquation offre-demande est moins bien organisée et où la considération donnée à certains métiers - en particulier manuels - a souvent fait défaut. Cela dit votre question portait essentiellement sur les emplois de navigants. Or l'emploi navigant maritime est touché, comme dans tous les pays développés ou industriels, par une évolution sociétale à la fois puissante et irréversible, mais qui n'est pas « fatale » pour autant :

- Le métier de marin, même dans les fonctions supérieures, impose des contraintes de moins en moins compatibles avec l'évolution de nos sociétés développées et de plus en plus gâtées ( absences longues - même si elles se sont fortement réduites ces dernières années en particulier en Europe et en France - du foyer familial; recherche beaucoup plus importante d'un équilibre travail/loisirs quotidien difficile dans ces métiers; contraintes familiales beaucoup plus pesantes qu'autrefois: souvent l'épouse ou l'époux travaille et ne veut/peut assumer seul la vie familiale, c'est le bien connu "syndrome du 2° enfant" qui voit de plus en plus le jeune officier/marin mettre sac à terre à ce moment là etc.)

- Simultanément les caractéristiques du métier, perçues comme les plus positives, voire les plus « romantiques», s'estompent. Les escales sont intensives, plus question de sorties - ou si courtes- à terre lors des touchées portuaires qui elles-mêmes engendrent stress et horaires irréguliers (pour dire le moins). Tandis qu'à la mer les horaires ne sont pas toujours... reposants.

- Toujours simultanément l'opinion publique, souvent mal informée par des médias qui jouent sur « l'émotionnel » au moment des catastrophes, fait un amalgame qui touche au prestige d'une profession naguère porteuse de rêve. Un accident honteux, une pollution même non coupable et c'est toute la profession - y compris les bons "pros" méritant d'être distingués - qui vit l'opprobre. Pire encore le navigant supérieur (au premier chef le commandant bien sûr, c'est à dire la fonction qu'un jeune légitimement ambitieux doit souhaiter atteindre) se voit susceptible d'être poursuivi pénalement en cas de faute même non intentionnelle (et la marge avec l'erreur accidentelle est faible). Cela crée un climat d'inquiétude ou de suspicion illégitime qui peut inquiéter tout jeune au moment où il doit choisir une filière professionnelle. Sur ce plan Armateurs de France comme l'AFCAN ou l'ACOMM ont hélas mille fois raison....

- La France, traditionnellement terrienne plus que maritime, où une majorité de gens ne savent pas ce qu'est le métier d'armateur, est probablement particulièrement sensible à ces évolutions, que l'on retrouve, mais moins, chez la plupart de nos "voisins" ( y compris dans les pays Vikings où pourtant l'armement maritime est une fierté nationale).

- La mise en avant du dynamisme du monde maritime français ( en particulier par le CMF) n'est qu'une initiative récente au niveau général et - même s'il faut signaler les efforts d'attractivité et de promotion de certaines grandes compagnies françaises depuis plus longtemps, cela n'a pas été suffisant ces derniers pour qu'un grand nombre de jeunes s'intéressent vraiment aux métier maritimes.

- Enfin notre pays vit, particulièrement et à l'heure actuelle, une crise morale et structurelle au niveau de son appareil de formation maritime, même si celui-ci est et reste indubitablement une bonne filière apte à former des officiers compétents pour l'exercice de leurs fonctions (avec une particularité - la polyvalence, discutée et discutable certes - mais dont beaucoup pensent qu'elle est le signe de notre capacité à "faire fort"!). Crise sensible de l'attractivité, démontrée régulièrement par le faible nombre de candidatures aux concours des ENMM; mais crise morale et de motivation aussi due à la conjonction de multiples facteurs à la fois conjoncturels et structurels: dispersion des Ecoles et des moyens pédagogiques tant humains que financiers; disparition du corps militarisé des professeurs de l'enseignement maritime ( les PEM) sans réelle lisibilité pour la suite, ce qui évidemment - malgré un dévouement certain - ne peut aider ni leur motivation ni leur foi dans l'avenir; conscience de tous qu'une réforme est nécessaire mais dans un contexte où l'indication de la voie à suivre est ( était?) sans cesse repoussée par les gouvernants; décisions gelées "en attendant Godot" etc...

- Et puis il y a un ensemble de petites maladresses qui accroissent le phénomène "de base": par exemple on veut promouvoir les carrières courtes ( c'est à dire prévoir la bonne reconversion de l'officier qui voudra rejoindre sa famille au moment de l'éducation des enfants, afin de ne pas décourager nombre de jeunes qui pourraient être intéressés mais qui redouteraient d'être "prisonniers" à vie d'un cursus maritime spécialisé, ou encore de ne pouvoir être recrutés à terre le jour où ils débarqueraient). C'est naturellement une bonne intention et probablement une approche sage sur le plan de l'attractivité globale, mais il faut veiller à ne pas le faire en déconsidérant ou en donnant l'impression à ceux qui aiment ce métier voire sont des passionnés (y compris de cette vie d'alternance bord/terre qu'ils veulent vivre jusqu'à la retraite...il y en a !) qu'ils sont des OVNI. De même pour ceux qui voudraient revenir au métier une fois les enfants éduqués...

Alors face à ce défi, probablement plus redoutable en France qu'ailleurs, faut il se décourager ?

Naturellement non il faut au contraire se battre...et il y a des solutions.
D'abord en parlant tous positivement, plus et mieux, de cet ensemble de métiers maritimes de navigant et de ses côtés passionnants: la mer bien sûr mais aussi technicité de haut niveau, ouverture internationale, responsabilités (très) importantes, aventure humaine à bord, management particulier, participation au développement de tous, appartenance à un monde solidaire, et... « garantie » d'emploi pour les bons !
Mais aussi et surtout en prenant sans plus attendre - au niveau de l'Etat - les bonnes décisions qui permettront aux chefs d'entreprise comme aux candidats "marins" potentiels de donner ou bénéficier des avantages que les fonctions de navigant méritent: rémunération/statut fiscal bien sûr, mais avant tout une structure de formation adaptée, prestigieuse, s'appuyant sur des équipes pédagogiques enthousiastes et d'origines diverses ( autour du noyau central qui doit rester proche des PEM d'aujourd'hui), avec aussi bien des échanges de compétences facilités par des jumelages étrangers que des moyens humains et financiers accrus par les apports d'un privé maritime "client" mieux associé aux orientations et aux décisions. .Et encore par la généralisation de relations permanentes avec telle université pour telle ou telle compétence spécifique, et bien sûr la concentration ou l'ouverture - sur un même site - de formations à des métiers maritimes sédentaires étroitement liés au navire etc...etc... Le tout faisant un ensemble de formation maritime de haut niveau, véritablement attractif et permettant de concurrencer les autres grandes formations "dans le coeur des jeunes".

Mais pour cela il faut regrouper les moyens et donc ne pas "coller" bêtement à une décentralisation totalement inadaptée à ce domaine de la formation maritime. Le Cluster Maritime Français a présenté cet été un rapport intitulé "Vers une Académie Universitaire Maritime?". Tout y est, toutes ces problématiques y sont abordées dans le détail et ce qui est intéressant c'est qu'il est le fruit d'un travail collectif réunissant des professionnels de toutes origines. Alors bien sûr il n'est sûrement pas parfait, peut-être même y a-t-il de meilleures idées qui n'ont pas été vues, mais ne serait-ce qu'au titre de ce travail collectif d'une nature nouvelle, il devrait vraiment être une référence incontournable !

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- Lire le rapport du CMF sur une université maritime

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