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Quel bilan pour la lutte contre la piraterie au large de la Somalie ?

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Quel bilan pour la lutte contre la piraterie au large de la Somalie ?

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Nous faisons le point, aujourd'hui, sur les moyens engagés et l'évolution des actes de piraterie au nord de l'océan Indien. Depuis l'explosion des attaques, en 2008, au large de la Somalie, les marines militaires ont considérablement renforcé leurs effectifs dans la zone. Actuellement, pas moins d'une trentaine de bâtiments surveille le trafic maritime, notamment dans le golfe d'Aden. Ces navires sont engagés soit au travers d'opérations interalliées, soit de manière nationale (Russie, Chine, Inde, Malaisie...). L'OTAN déploie notamment une force navale, alors que la TF 150, chargée depuis 2001 de la lutte contre le terrorisme dans la zone, compte depuis quelques mois une composante spécialisée, la TF 151. Les Européens, de leur côté, ont lancé en décembre 2008 l'opération Atalante, dédiée à la lutte contre la piraterie. La force européenne compte actuellement trois avions de patrouille maritime et 13 bâtiments, soit 1200 militaires. L'Allemagne participe avec les frégates Rheinland-Pfalz et Emden, ainsi que le pétrolier ravitailleur Berlin. La flotte françaises est présente avec les frégates Nivôse et Aconit, ainsi que le patrouilleur Albatros. La Suède déploie pour sa part la corvette lance-missiles Malmö et le bâtiment base Trossoe. La force européenne comprend aussi la frégate grecque Nikiforos Fokas, la frégate italienne Maestrale et le pétrolier-ravitailleur espagnol Marqués de la Ensenada. L'objectif d'Atalante est la protection du trafic commercial dans le golfe d'Aden et la l'accompagnement des convois humanitaires du Programme Alimentaire Mondial (PAM) vers la Somalie. Les bâtiments ont une mission de dissuasion, de prévention et la répression des actes de piraterie.

Pirates interceptés (© US NAVY)
Pirates interceptés (© US NAVY)

135 attaques depuis janvier, dont une sur six a réussi

En 2007, 35 attaques avaient été recensées au large de la Somalie, 12 navires marchands étant détournés. L'année suivante, le phénomène avait atteint son paroxysme, avec 168 tentatives d'abordage et 43 captures. L'amplification de la piraterie et ses conséquences sur l'une des principales routes commerciales du monde avaient, alors, incité la communauté internationale à réagir. Plusieurs résolutions des Nations Unies ont été adoptées, dont une permettant aux forces navales de poursuivre les pirates dans les eaux territoriales somaliennes. D'un point de vue juridique, des accords ont également été conclus, permettant déférer les pirates capturés devant des tribunaux. C'est, notamment, le cas avec le Kenya.
Malgré la présence de moyens militaires conséquents, les attaques n'ont pourtant pas cessé, loin s'en faut. Depuis le 1er janvier, on compte 135 tentatives de détournement dans la région. Sur ce total, 24 attaques ont réussi, 16 navires marchands et 166 marins étant actuellement retenus en otage. Malgré la surveillance, les pirates parviennent donc toujours à s'emparer de bateaux de commerce. Mais les succès sont moins nombreux. Par rapport à 2008, où une tentative sur quatre se soldait par une capture, la proportion de navires détournés par rapport au nombre d'attaques est passée à près d'un sur six.

Escorte dans le golfe d'Aden (© MARINE NATIONALE)
Escorte dans le golfe d'Aden (© MARINE NATIONALE)

2/3 des navires transitant par le golfe d'Aden sous protection européenne

Les moyens européens ont largement contribué à la baisse, au moins en proportion, du nombre de capture. Dans le golfe d'Aden, principale zone concernée, les deux tiers des navires de commerce de passage ont bénéficié d'une protection de l'Union Européenne, indique-t-on à l'Etat-major des Armées. Selon l'EMA : « 99% des bateaux ayant sollicité la protection et ayant suivi les conseils de sécurité transitent sans encombre dans le golfe d'Aden ». Pour bénéficier d'une protection et de conseils sur les mesures de prudence et de sécurité à adopter, l'Union Européenne a notamment mis en place un site Internet, sur lequel 4700 navires civils se sont enregistrés depuis l'activation d'Atalante. Depuis le mois de janvier, la force navale de l'UE a déjoué 31 attaques. Pas moins de 250 pirates ont été interceptés, dont 61 par la marine françaises, particulièrement active dans la lutte contre la piraterie.
Concernant les convois du PAM à destination de la Somalie, aucun détournement n'est intervenu, alors que les cargos chargés de fret humanitaires étaient auparavant une cible prioritaire des pirates. En tout, Atalante a permis 25 escortes de convois, dont un tiers par des navires français. Quelques 190.000 tonnes de nourriture ont été acheminées, permettant de nourrir quotidiennement et pendant six mois 1.8 million de Somaliens.

Interception d'un bateau mère (© US NAVY)
Interception d'un bateau mère (© US NAVY)

Une lutte de longue haleine

Les résultats de la lutte contre la piraterie sont donc encourageants. Mais il convient de rester très prudent. D'abord, les attaques n'ont pas cessé, y compris dans le golfe d'Aden, pourtant très surveillé. Les tentatives se sont même multipliées (168 pour toute l'année 2008 et déjà 135 en 2009 avant même d'être arrivé au mois de juillet). Ensuite, les groupes les mieux équipés et les plus rôdés, face à la menace d'une interception, ont élargi leur champ d'action. Employant des « bateaux mères » (souvent des grands boutres de pêche ou même des remorqueurs et chalutiers détournés) à plus forte autonomie, ils opèrent désormais à plus de 1000 kilomètres des côtes somaliennes. Se faisant passer pour d'innocents pêcheurs, ils attendent leurs proies et, dès que celle-ci est repérée, lancent sur elles des skiffs (embarcations rapides) dans lesquels des hommes armés et dotés de grappins ne mettent que quelques minutes à rejoindre la « victime ». Les attaques récemment enregistrées au large des Seychelles, comme la capture du superpétrolier Sirius Star surpris en novembre dernier à 450 nautiques au sud-est de Mombasa (Kenya), prouvent que les pirates peuvent frapper loin et très fort. Or, la surface à surveiller est immense. Elle représente plus d'un million de km², soit deux fois la superficie de la France. « Ce qui veut dire qu'avec vingt bateaux en permanence - une flotte qu'on rêverait de réunir -, chaque unité, sous réserve que leurs actions soient coordonnées, aurait la charge d'un carré de 225 kilomètres de côté. Avec dix bateaux, on passe à un carré de 320 kilomètres. Ces chiffres donnent des ordres de grandeur destinés à illustrer la difficulté de l'exercice. Imagine-t-on notre pays entièrement surveillé par cinq véhicules de gendarmerie ou de police répartis sur l'ensemble du territoire ? », note le vice-amiral d'escadre (2S) Laurent Mérer, dans son dernier livre (Moi Osmane, Pirate somalien).

Le voilier français Ponant détourné, en avril 2008, devant les côtes somaliennes (© EMA)
Le voilier français Ponant détourné, en avril 2008, devant les côtes somaliennes (© EMA)

La solution plus que jamais à terre

Ce roman, particulièrement intéressant et écrit à partir de la réalité historique et inspiré de faits réels, explique comment la piraterie est née en Somalie. Des années de guerre civile, une déstructuration de l'Etat abourissant au pillage des réserves halieutiques et au déversement de déchets toxiques le long des côtes somaliennes... Et puis le tsunami de décembre 2004, passé de ce côté de l'océan Indien totalement inaperçu. Pourtant, la vague meurtrière est bien arrivée jusqu'aux côtes somaliennes, a ravagé les villages de pêcheurs et fait remonté à la surface les bidons de produits toxiques dont les effets sanitaires furent catastrophiques. La misère, la faim... Voilà comment, apparemment, de simples pêcheurs en sont venus à devenir pirates. Dans son livre, Laurent Mérer ne justifie pas leurs actes, mais il donne à réfléchir sur la complexité du problème et sur une conclusion que partagent tous les experts : La seule réponse durable à la piraterie se trouve à terre. Elle réside dans la restauration d'un Etat de droit et le développement économique, seuls capables de maîtriser un territoire et d'apaiser les populations, en leur offrant une vie « normale ». En cela, l'aide de la communauté internationale est essentielle. Mais, après 20 ans de troubles et des pratiques qui sont aujourd'hui entrées dans les moeurs, le retour à la stabilité en Somalie s'annonce difficile. Pour Laurent Mérer : « Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour redresser la situation. Des dizaines d'années certainement. Il convient de s'y atteler avec résolution par des initiatives des organisations internationales, des grandes puissances, de l'Europe en particulier, traditionnellement sensible aux questions africaines, même si les intérêts des uns et des autres ne sont pas toujours convergents. Mais aucun pays n'a intérêt à voir des populations entières partir à la dérive, livrées à leurs sinistres démons. En attendant, il n'y a pas le choix, il faut lutter résolument contre la piraterie pour assurer la sûreté de la navigation. Elle est une véritable gangrène qui met en péril la vie des marins, qui entrave la liberté des échanges désormais indispensables au bon fonctionnement de notre planète ».

 (© EDITIONS KOUTOUBIA)
(© EDITIONS KOUTOUBIA)

En librairie depuis le 7 mai, le dernier livre de Laurent Mérer est un docu-fiction, ouvrage original où la fiction la plus Romanesque est suivie d'une analyse claire et rigoureuse de la situation en matière de piraterie maritime.
L'histoire : Osmane échappe miraculeusement aux commandos marine, qui pourchassent un groupe de pirates en fuite après l'échange d'une rançon.
Comment ce jeune Somalien est-il devenu un pirate ? Quel tragique destin l'a conduit de Mogadiscio en ruine jusqu'au village de Garaacad, où il partage la rude vie des hommes de la côte. Pourquoi ces modestes pêcheurs sont-ils aujourd'hui des bandits qui défient les flottes des plus grandes puissances ?
Dans une première partie, Laurent Mérer nous plonge au coeur d'une dramatique histoire d'aujourd'hui. Puis laissant là le roman, l'auteur, marin et spécialiste de l'océan Indien, nous brosse dans un bref essai le tableau actuel de la piraterie dans le golfe d'Aden et le long des côtes de la Somalie.
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MOI, OSMANE, PIRATE SOMALIEN

Par Laurent Mérer

Editions KOUTOUBIA, 2009.
Prix : 16.5 euros.


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