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Quels noms pour les futurs ravitailleurs et patrouilleurs de la marine française ?
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Quels noms pour les futurs ravitailleurs et patrouilleurs de la marine française ?

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La France lancera cette année la construction du premier d’une série de quatre nouveaux bâtiments logistiques destinés à la Marine nationale. Développés sur la base du design du nouveau Vulcano de la flotte italienne, les bâtiments ravitailleurs de forces (BRF) mesureront 194 mètres de long pour 27.4 mètres de large, leur déplacement atteignant 31.000 tonnes à pleine charge (environ 16.000 lège), ce qui en fera les plus lourdes unités de la marine française après le porte-avions Charles de Gaulle. Le troisième et le quatrième pourraient même être plus gros si le ou les futur(s) porte-avions français ne sont pas à propulsion nucléaire. Placés sous bannière européenne (programme Logistic Support Ships – LSS) au titre d’une coopération franco-italienne, les BRF ont été confiés à l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAR), qui a notifié leur commande en janvier 2019 à un groupement comprenant les Chantiers de l’Atlantique (mandataire) et Naval Group. Ils seront coréalisés avec Fincantieri, qui au-delà des plans du Vulcano largement modifiés pour les besoins français, doit produire la section avant de ces ravitailleurs en Italie. Saint-Nazaire assurera leur assemblage au reste de la coque, l’armement de l’ensemble puis les essais en coopération avec Naval Group, qui se chargera de l'intégration du système de combat. Les Chantiers de l’Atlantique prévoient de lancer la construction du premier BRF au début du mois de mai, mais l’interruption temporaire de la production depuis le 17 mars en raison de la crise du coronavirus pourrait décaler légèrement la découpe de la première tôle. La livraison de ce navire est à ce stade prévue fin 2022/début 2023, son premier sistership devant suivre en 2025 et les deux autres en 2027 et 2029 (voir notre article détaillé sur les BRF). 

Ces quatre nouvelles plateformes logistiques remplaceront une unité déjà désarmée, le pétrolier-ravitailleur Meuse (1980-2015), ainsi que les trois bâtiments de commandement et de ravitaillement (BCR) encore en service, le Var, la Marne et la Somme, navires de 157 mètres et 18.000 tpc respectivement mis en service en 1983, 1987 et 1990.

De grands ingénieurs pour nommer les BRF

De longue date, les ravitailleurs et certains bâtiments de soutien de la Marine nationale portent des noms de fleuves et rivières françaises (et si l’on remonte un peu de fleuves des anciennes colonies, comme le pétrolier Mékong). Avec les BRF, la tradition va changer, du fait notamment qu’une nouvelle série de navires porte déjà des noms de cours d’eau hexagonaux, en l’occurrence les bâtiments de soutien et d’assistance métropolitains (BSAM) Loire, Rhône, Garonne et Seine. Mais aussi parce que la Marine nationale a souhaité rendre hommage à des personnages marquants de son histoire moderne sur le plan technologique. Mer et Marine a ainsi appris que les BRF devraient être baptisés en l’honneur d’anciens ingénieurs français du génie maritime et de l’armement. Deux des plus fameux ont déjà été attribués : Dupuy de Lôme (Henri, 1816-1885), qui a conçu le premier vaisseau à vapeur, le Napoléon (1850) puis le premier cuirassé, la Gloire (1852), est porté par un bâtiment collecteur de renseignements mis en service en 2006. Quant à Laubeuf (Maxime, 1864-1939), considéré comme l’un des pères des sous-marins modernes, son nom a été donné au chantier de construction de sous-marins édifié à Cherbourg dans le cadre du programme des SNLE du type Le Triomphant.

D’autres noms ont donc été proposés à la ministre des Armées, qui doit valider les propositions dans les semaines ou les mois à venir. Selon nos informations, la liste comprend notamment Gustave Zédé (1825-1891), inventeur du Gymnote, premier sous-marin torpilleur français lancé à Toulon en 1888 (et premier au monde avec celui de l’ingénieur espagnol Isaac Peral mis à l’eau au même moment). Plusieurs bâtiments de la Marine nationale ont porté le nom de Gustave Zédé, le dernier étant un ancien aviso allemand datant de 1936 et saisi à la fin de la seconde guerre mondiale. Remis en service en 1947 dans la flotte française, il est d’abord nommé Marcel Le Bihan mais ce bâtiment servant de support aux interventions sous-marines (notamment de bathyscaphes) est rebaptisé Gustave Zédé en 1978. Il sera désarmé en 1986.

Avec les BRF devrait aussi revenir le nom d’Emile Bertin (1840-1924), l’un des plus brillants ingénieurs navals français, à qui l’on doit de nombreuses innovations (autour notamment de la ventilation, de la résistance et de la stabilité des coques, du compartimentage…) et qui a conçu environ 150 bâtiments de surface (torpilleurs, croiseurs et cuirassés notamment). C'est aussi lui qui a créé le bassin d'essais des carènes de Paris, construit en 1906 et qui fut, avec ses 160 mètres de long, le premier et le plus grand bassin de traction au monde. Mais bien avant cela, sa renommée était déjà telle que Tokyo demanda ses services au gouvernement français. Louis-Emile Bertin fut ainsi détaché de 1885 à 1990 au Japon, pour lequel il conçut et supervisa la construction d’une flotte moderne, socle du développement de la marine impériale dans les décennies qui suivirent. Un seul bâtiment de la Marine nationale a porté jusqu’ici son nom, le croiseur Emile Bertin, lancé en 1933 à Saint-Nazaire. Un bâtiment de 177 mètres et 6000 tonnes doté d’une propulsion de plus de 100.000 cv et qui décrocha le titre de croiseur le plus rapide du monde en franchissant la barre des 40 nœuds lors de ses essais.

Quant aux deux autres BRF, on s’orienterait à l’instar des nouvelles frégates de défense et d’intervention (FDI) vers des personnages plus récents de l’histoire navale française.

L’un d’eux pourrait ainsi prendre le nom de Jacques Chevallier (1921-2009), figure de la propulsion nucléaire. On lui doit en particulier la motorisation du Redoutable, le premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) français, mis à l’eau à Cherbourg en 1967 et opérationnel de 1971 à 1991.

Les BRF devraient enfin rendre eux aussi hommage à la Résistance. A ce titre, le nom d’un ingénieur parait évident, celui de Jacques Stosskopf (1898-1944). Patron de la construction navale à Lorient au début de la guerre, il voit après l’armistice les Allemands faire du port morbihannais l’une de leurs principales bases de sous-marins sur la façade atlantique. En 1941, l’ingénieur intègre la résistance et profite de sa position pour livrer de précieuses informations sur les activités allemandes à Lorient, la construction des bunkers de Keroman comme les mouvements et des évolutions techniques des sous-marins de l’amiral Dönitz. Des renseignements cruciaux pour les Britanniques dans la bataille de l’Atlantique. Mais à la suite de l’infiltration du réseau Alliance auquel il appartenait, de nombreux résistants sont arrêtés à partir de l’automne 1943. Jacques Stosskopf est démasqué en février 1944. Il est déporté au Struthof, seul camp de concentration en France, qui se trouvait dans une Alsace alors annexée par l’Allemagne. Il y est exécuté le 1er septembre 1944, moins de deux mois avant la libération de Strasbourg par les Alliés. Après-guerre, la Marine nationale avait donné son nom à la base sous-marine de Lorient, qu’elle a utilisé jusqu’en 1997.

 

Vue des futurs POM (© SOCARENAM - MAURIC)

Vue des futurs POM (© SOCARENAM - MAURIC)

 

Hommage à la Résistance et à la France combattante pour les futurs POM et PO

Comme c’est le cas aussi avec deux des cinq futures FDI (Amiral Nomy et Amiral Cabanier), l’hommage aux résistants et aux combattants de la France libre pendant la seconde guerre mondiale se poursuivra, toujours d’après les informations que nous avons recueillies, avec les nouveaux patrouilleurs de la Marine nationale. Seize sont prévus, soit six patrouilleurs d’Outre-mer (POM) commandés en décembre 2019 et livrables entre 2022 et 2025, ainsi que dix patrouilleurs océaniques (PO) dont la notification est attendue l’année prochaine, en vue d’un achèvement des deux premières unités en 2024 et 2025. Ils remplaceront les derniers P400, Le Malin et L’Arago pour les POM, puis les patrouilleurs de haute mer (PHM) du type A69 et les patrouilleurs de service public (PSP) du type Flamant pour les PO.

Dans la lignée des avisos du type A69

Concernant les noms de baptême, ces nouveaux bâtiments s’inscriront dans la lignée des anciens avisos du type A69, dont les six derniers exemplaires (Premier-maître L’Her, Commandant Blaison, Enseigne de Vaisseau Jacoubet, Commandant Ducuing, Commandant Birot, Commandant Bouan), reclassés PHM en 2009, doivent prendre leur retraite entre 2023 et 2028. Pour mémoire, dix-sept A69 ont été réalisés entre 1972 et 1984 à Lorient pour la marine française (quatre ont été déjà désarmés, un cinquième le Lieutenant de Vaisseau Le Hénaff le sera cette année et six ont été cédés à la Turquie entre 2000 et 2002). Il avait été décidé d’attribuer à ces bâtiments des noms de figures de Français libres, des officiers de marine ayant notamment appartenu aux FNFL, à l'exception de Jean Moulin (*) . A n’en pas douter, certains des noms des A69, et même une bonne partie, vont revivre avec les nouveaux patrouilleurs français. Mais il pourrait aussi y en avoir de nouveaux, et pourquoi pas notamment des grandes femmes de la Résistance ? Elles furent en effet pendant longtemps les grandes oubliées des hommages nationaux et de la mémoire collective. Une situation qui heureusement évolue, la décision de François Hollande de faire entrer au Panthéon en mai 2015 Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz, aux côtés de Jean Zay et Pierre Brossolette, symbolisant la volonté de redonner sa juste place à l’action de nombreuses femmes dans la guerre clandestine contre l’occupation, le nazisme et la collaboration.

Un tel choix serait en tous cas une évolution importante dans les traditions de la Marine nationale, dont, en dehors de la mythologie, bien peu de navires ont porté des noms de personnages féminins, si ce n’est Jeanne d’Arc et à demi-mesure l’ancien sous-marin Curie, baptisé en l’honneur de Pierre et Marie Curie.

(*) D’Estienne d’Orves, Amyot d’Inville, Drogou, Détroyat, Jean Moulin, Quartier-maître Anquetil, Commandant de Pimodan, Second-maître Le Bihan, Lieutenant de Vaisseau Le Hénaff, Lieutenant de Vaisseau Lavallée, Commandant L’Herminier, Premier-maître L’Her, Commandant Blaison, Enseigne de vaisseau Jacoubet, Commandant Ducuing, Commandant Birot, Commandant Bouan

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