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Rafale : Et maintenant, la marine indienne ?

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La France et l’Inde ont signé le 23 septembre, à New Delhi, le contrat finalisant l’achat de 36 avions de combat Rafale, destinés à renouveler les moyens de l’Indian Air Force (IAF). Après l’Egypte et le Qatar, qui ont acquis chacun 24 appareils en 2015, c’est un succès majeur pour Dassault Aviation et ses partenaires, au premier rang desquels Thales et Safran. Mais, avant tout, c’est une nouvelle preuve de confiance dans le Rafale, dont plus personne ne remet désormais en cause les capacités ni les performances, largement démontrées au travers des multiples interventions menées ces dernières années par l’armée de l’Air et l’aéronautique navale françaises, que ce soit en Afghanistan, en Libye, au Mali, en Irak ou encore en Syrie.

N’en déplaise à ses détracteurs, qui l’ont depuis 15 ans si souvent et injustement brocardé, omettant sciemment ou par méconnaissance, l’environnement politique et géostratégique encadrant les commandes, ainsi que les aléas et durées de montée en puissance inévitables pour des programmes aussi complexes. Le Rafale est, n’ayons pas peur des mots, une formidable réussite, qui s’impose, enfin, comme une fierté pour la France et son industrie, au sein de laquelle le programme mobilise quelques 500 entreprises et 7000 salariés.

 

Rafale Air (© DASSAULT AVIATION - K. TOKUNAGA)

Rafale Air (© DASSAULT AVIATION - K. TOKUNAGA)

 

Lauréat d’une âpre compétition internationale

Le contrat indien vient couronner de la meilleure des manières les atouts opérationnels et commerciaux du Rafale, ce qui n’a d’ailleurs, peut-être, pas été suffisamment souligné. Car il ne s’agit pas d’une commande où l’aspect politique, bien que crucial, fut prépondérant. Ce contrat est d’abord le fruit d’un processus compétitif extrêmement sévère initié par l’Inde à partir de 2001. Le projet MRCA, basé sur les besoins opérationnels de l’IAF, s’est traduit par un appel d’offres international, dont toutes les phases ont été scrupuleusement suivies par l’administration du pays. A l’origine, le « marché du siècle », comme on l’appelait, portait sur 126 avions plus une option pour une soixantaine d’appareils supplémentaires. En 2009, le Rafale faisait face à l’ensemble de ses concurrents internationaux : F-16 Falcon, F/A-18 Super Hornet, MiG-35, Eurofighter Typhoon et Gripen. Après une âpre compétition et une longue phase d’évaluation des différents modèles, le Rafale s’est retrouvé en finale face au Typhoon en 2011 puis, l’année suivante, l’Inde désignait l’avion français comme lauréat et débutait des négociations exclusives avec les industriels tricolores.

De 126 à 36 appareils : le choix de la raison

Le fameux contrat des 126 avions ne verra finalement pas le jour, les négociations bloquant sur le transfert de technologie total voulu par l’Inde, qui souhaitait réaliser sur son sol l’ensemble des appareils à partir du 19ème. Le fait que Dassault Aviation refuse de garantir les appareils produits localement était directement lié à l’impossibilité pour l’industrie indienne, bien que comprenant d’excellentes compétences dans le domaine aéronautique, de relever au pied levé un tel challenge. Localement, industriels et militaires en avaient d’ailleurs parfaitement conscience et, lorsque l’Inde a changé de premier ministre en mai 2014, ces acteurs ont immédiatement plaidé auprès de Narendra Modi pour trouver une solution alternative réaliste, permettant d’opérer un transfert de technologie plus progressif. C’est ainsi que l’appel d’offres MRCA a été abandonné, l’Inde décidant de négocier un nouveau contrat avec la France. En mai 2015, à Paris, le premier ministre indien annonçait que son pays souhaitait acheter 36 Rafale « prêts à voler ».

 

L'usine d'assemblage de Mérignac (© DASSAULT AVIATION - A. FEVRIER)

L'usine d'assemblage de Mérignac (© DASSAULT AVIATION - A. FEVRIER)

 

Le début d’un nouveau partenariat à long terme

Désormais, il s’agit donc d’appareils qui sortiront tous de l’usine de Mérignac, soit 28 monoplaces (Rafale C) et 8 biplaces (Rafale B), avec néanmoins une part importante de contreparties vers l’industrie indienne. Ainsi, la moitié du contrat, estimé à quelques 8 milliards d’euros, doit être réinvesti dans des entreprises locales. Une condition qui ne pose cette fois aucun problème à Dassault, Thales et Safran, qui ont développé en Inde un large réseau de partenaires, notamment dans le cadre du programme de rénovation des Mirage 2000 de l’IAF. Systèmes embarqués, composants électroniques, pièces de moteur… les industriels français peuvent s’appuyer sur de solides compétences en Inde et ne manifestent, très clairement, aucune inquiétude quant aux contreparties fixées par le contrat, d’autant que le choix leur est laissé dans les acquisitions à réaliser localement.

Le contrat signé vendredi dernier constitue en fait la base d’un partenariat industriel de long terme et son ampleur pourrait être à l’avenir bien plus importante. En effet, 36 avions ne suffisent bien évidemment pas à répondre aux besoins de renouvellement des forces aériennes indiennes, comme en témoignait le premier marché MRCA avec sa cible de 126 à près de 200 nouveaux appareils. Le futur parc de Rafale indiens sera donc probablement amené à grossir. 

 

Rafale Marine appontant sur le Charles de Gaulle (© MARINE NATIONALE - A. MANZANO)

Rafale Marine appontant sur le Charles de Gaulle (© MARINE NATIONALE - A. MANZANO)

 

Discussions autour du Rafale Marine

D’autant qu’en plus des escadrons de l’IAF, la France se propose également de renouveler la chasse embarquée de la marine indienne. Celle-ci a, en fait, manifesté dès le début des années 2010 son intérêt pour la version navalisée de l’appareil, mise en œuvre par le porte-avions Charles de Gaulle. Dassault Aviation avait, notamment, confirmé la possibilité d’embarquer le Rafale Marine sur les nouveaux porte-avions indiens. Ces derniers sont comme leur homologue français équipés d’une piste oblique et de brins d’arrêt pour les manœuvres d’appontage. En revanche, ils ne disposent pas de catapultes. Malgré tout, la puissance du Rafale lui permet de pouvoir décoller sur ces plateformes courtes munies d’un tremplin. En configuration air-air, un tel emploi ne change quasiment rien. Quant à la configuration air-sol, l’absence de catapultes réduit logiquement la capacité d’emport, mais à un niveau acceptable, sachant qu’il serait également possible de proposer une configuration nominale en dotant l’avion de deux moteurs de 9 tonnes de poussée, en lieu et place des machines du type M88 de 7.5 tonnes chacune actuellement en service.

 

Exercice franco-indien Varuna en 2015 (© MARINE NATIONALE)

Exercice franco-indien Varuna en 2015 (© MARINE NATIONALE)

 

Un projet qui devait attendre la conclusion du contrat pour l’IAF

L’intérêt des marins indiens pour le Rafale, renforcé par les exercices conjoints menés avec le Charles de Gaulle lors de ses déploiements réguliers en océan Indien, est resté jusqu’ici discret, tout comme les études menées par Dassault sur ce potentiel marché. La priorité allait évidemment à la conclusion du programme de l’IAF et, dans un pays qui fonctionne encore assez peu en interarmées, la fusion des deux projets n’était pas envisageable. Suivant le principe du « chaque chose en son temps », Français et Indiens se sont donc d’abord concentrés sur le Rafale Air. Mais, maintenant que le programme est sur les rails, on s’attend à Paris à ce que les discussions repartent autour du Rafale Marine et que ce projet émerge dans le sillage du succès qui vient d’être enregistré. Au-delà de l’intérêt évident offert par de possibles mutualisations (soutien industriel et maintenance optimisés, supply chain commune…) avec le Rafale Air, la version marine de l’appareil présente une vraie plus-value opérationnelle et stratégique pour la flotte indienne, en pleine modernisation face à l’impressionnant développement des forces navales chinoises.

 

Le Vikramaditya (© INDIAN NAVY)

Le Vikramaditya (© INDIAN NAVY)

 

Le MiG-29K ne donne pas entière satisfaction

Compte tenu de la nature de certains projets et de contraintes calendaires, l’Indian Navy a, dans un premier temps, fait le choix du MiG-29K russe. Sorti en 2010, cet appareil est une version navalisée du chasseur-bombardier MiG-29M, développé à la fin des années 80 pour les forces aériennes russes. Il n’était donc pas conçu, dès le départ, pour un emploi sur porte-avions, qui implique pourtant des différences structurelles très importantes. 45 exemplaires ont été commandés par l’Inde à la Russie (le dernier doit être livré cette année) afin de constituer le cœur du groupe aérien embarqué des nouveaux porte-avions indiens. D’abord le Vikramaditya, qui n’est autre que l’ex-Gorshkov russe, datant de 1987. Profondément refondu, le bâtiment n’a été livré qu’en 2014 à la marine indienne après d’importants retards et surcoûts. S’y ajoutera le nouveau Vikrant, tout premier porte-avions construit en Inde (avec l’assistance italienne, le design étant dérivé du Cavour), mis à l’eau en 2013 et qui devrait être opérationnel d’ici 2019. Alors qu’en attendant la relève, le vieux porte-aéronefs Viraat (ex-Hermes britannique) continue de mettre en œuvre les vénérables Sea Harrier à décollage court et appontage vertical, le Vikramaditya monte progressivement en puissance avec ses MiG-29K. Or, le moins que l’on puisse dire, c’est que les retours des marins indiens sont loin d’être excellents. Si le MiG-29K est sans doute à la base un bon avion, le taux de disponibilité des appareils de la flotte indienne n’est semble-t-il pas satisfaisant, avec des problèmes de maintenance et d’approvisionnements en pièces détachées, ainsi qu’une avionique présentant, dit-on, quelques faiblesses. Tant et si bien que les marins, déjà agacés par les déboires ayant marqué la refonte du Vikramaditya, livré avec cinq de retard, ne cachent pas leur déception quant aux avions russes.

 

Mig-29K sur le Vikramaditya (© INDIAN NAVY)

Mig-29K sur le Vikramaditya (© INDIAN NAVY)

 

La clé du soutien technique et logistique

Ce qui favorise naturellement la candidature du Rafale Marine comme possible fer de lance de la future aéronautique navale indienne. Au-delà du fait que l’appareil français est technologiquement plus avancé et supérieur en termes de capacités, avec une polyvalence unique pour un appareil embarqué, les Indiens sont également très sensibles à la question du soutien technique et logistique. Or, le succès du programme de modernisation des Mirage 2000 indiens, signé en 2011 et dont les deux premiers avions ont été livrés l’an dernier, a encore accru la confiance des militaires indiens dans la capacité de Dassault et ses partenaires, qui travaillent en Inde depuis les années 50, à assurer une assistance efficace sur le long terme.

 

Rafale Marine au catapultage sur le Charles de Gaulle (© MARINE NATIONALE)

Rafale Marine au catapultage sur le Charles de Gaulle (© MARINE NATIONALE)

 

Un outil de supériorité face à l’aéronavale chinoise

Enfin, le Rafale Marine correspond parfaitement à l’ambition indienne de répondre à la stratégie navale expansionniste de Pékin, en disposant d’un outil de supériorité aéromaritime face aux appareils embarqués chinois de conception russe ou largement copiés.   

Alors que l’Armée Populaire de Chine a réceptionné son premier porte-avions en 2012, en a un à deux autres en construction et souhaite se doter d’un grand bâtiment à propulsion nucléaire au cours de la prochaine décennie, l’Inde a d'ailleurs revu ses projets de nouvelles plateformes.

 

Le Vikrant lors d'une mise à l'eau technique en 2015 (© INDIAN NAVY)

Le Vikrant lors d'une mise à l'eau technique en 2015 (© INDIAN NAVY)

 

Vers un nouveau porte-avions indien à catapultes

La construction du sistership du Vikrant, d’abord présenté comme un porte-avions de défense aérienne, a été abandonnée au profit d’un projet plus ambitieux portant sur un bâtiment conçu pour mener des opérations de projection de puissance. Connu sous le nom de Vishal, le troisième porte-avions indien sera plus grand que son aîné et probablement du type CATOBAR, c’est-à-dire avec catapultes et brins d’arrêt. Pour mener à bien ce nouveau projet, New Delhi envisage de coopérer avec un industriel étranger qui a des compétences en matière de porte-avions. C’est là qu’intervient DCNS, seul industriel au monde à avoir étudié un nouveau design de porte-avions, le DEAC, répondant à ces besoins.

DCNS propose un design

Long de 272 mètres pour un déplacement de 52.000 tonnes en charge, le DCNS Evolved Aircraft Carrier (DEAC) a tout pour servir de base aux discussions. Il s’agit d’un porte-avions de nouvelle génération compact, imaginé pour permettre au pays qui en dispose de réaliser des opérations de projection de puissance analogues à celles que peut mener la Marine nationale avec le Charles de Gaulle. A cet effet, les ingénieurs français ont accru au maximum les capacités aéronautiques de la plateforme. Celle-ci offre une surface de pont d’envol de 13.500 m² et deux catapultes de 90 mètres autorisant la mise en œuvre d’avions plus lourds. Les flux de matériels et de munitions, tout comme le ravitaillement en carburant et les manœuvres des appareils sur le pont d’envol et vers le hangar ont été optimisés pour faciliter les opérations aériennes et permettre 75 sorties journalières. Doté de deux ascenseurs de 36 tonnes, le DEAC intègre une piste oblique avec trois brins d’arrêt et une barrière d’urgence. Il peut mettre en œuvre une quarantaine d’aéronefs et est armé par 900 membres d’équipage, la capacité d’accueil pouvant monter à 1770 personnes avec le personnel du groupe aérien et un état-major.

Capable d’embarquer 400 tonnes de munitions et 8400 tonnes de carburant, le DEAC présente une autonomie conséquente, soit 8000 milles à 20 noeuds. Capable d’atteindre une vitesse maximale de 28 nœuds, il est proposé avec différents types de propulsion à deux lignes d’arbres, notamment CODLAG (Combined diesel-electric and gas) ou COGAG (Combined gas turbine and gas turbine). 

 

Le DEAC (© DCNS)

Le DEAC (© DCNS)

 

Plusieurs pays consultés mais de gros atouts pour les Français

Des discussions ont donc débuté en vue d’envisager une coopération franco-indienne, DCNS espérant capitaliser sur le bon déroulement du programme des sous-marins indiens du type Scorpene, réalisés en transfert de technologie à Mumbai et dont le premier exemplaire, le Kalvari, doit être livré en 2017.

Evidemment, les Indiens consultent d’autres pays mais la France, avec le tandem DEAC/Rafale Marine, offre une solution sûre et optimale répondant aux besoins indiens. En termes de capacités, de savoir-faire et de technologie, Russes, Britanniques et Italiens ne peuvent rivaliser, du fait entre autres qu’ils n’ont aucune expérience récente des porte-avions à catapultes. Quant aux Américains, leurs porte-avions sont trop gros et coûteux. La France présente aussi l’avantage, non négligeable, de donner à ses clients toutes les clés leur permettant d’utiliser les équipements comme bon leur semble, ce qui est crucial en termes de liberté d’action et de souveraineté.

 

(© HESJA)

(© HESJA)

Marine indienne Dassault Aviation Naval Group (ex-DCNS)