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RAPIDFire / Simbad RC : Complémentaires en théorie, concurrents en pratique ?
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RAPIDFire / Simbad RC : Complémentaires en théorie, concurrents en pratique ?

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Une bataille est actuellement en train de se jouer en coulisses autour du renforcement de l’autoprotection des bâtiments de la Marine nationale. Certaines unités doivent en effet voir leurs moyens musclés afin de faire face aux nouvelles menaces, non seulement des attaques asymétriques, à l’image d’embarcations suicides ou de drones aériens chargés d’explosifs, mais aussi la probabilité de plus en plus forte de devoir contrer des missiles antinavire. Il semble en effet que ce type d’armes, notamment celles d’origine chinoise, commencent à pulluler dans certaines régions et sont devenues accessibles à des groupes armés non étatiques.

Narwhal : un bon canon mais insuffisant pour couvrir tout le spectre de menaces

Cela fait peser un risque non négligeable sur un certain nombre d’unités navales, en particulier les plateformes faiblement armées, mais pas seulement. Pour mieux lutter contre les menaces asymétriques, la flotte française a dans un premier temps opté pour des canons télé-opérés du type Narwhal. Développée par Nexter, cette arme de 20mm a remplacé les affuts manuels de même calibre sur les bâtiments de projection et de commandement (BPC) du type Mistral. Le Narwhal va également être intégré sur les frégates de défense aérienne Forbin et Chevalier Paul (trois systèmes par bâtiment), et équipe nativement les FREMM (2 pièces) ainsi que les patrouilleurs du type PLG (1 canon servant s’artillerie principale). Le porte-avions Charles de Gaulle a également, au cours de son dernier arrêt technique, été prédisposé à recevoir ultérieurement des Narwhal.  

 

Canon Narwhal, ici sur un BPC (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU

Canon Narwhal, ici sur un BPC (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Bien que considéré comme un bon canon par les marins, ceux-ci estiment que le Narwhal est finalement trop « léger » dans certaines situations. Sa portée limite la possibilité de graduer le feu et oblige en cas de menace à tirer directement au but sitôt la cible entrée dans le volume d’engagement. La puissance d’arrêt du 20mm est, de plus, jugée insuffisante contre certaines menaces. Ce type d’artillerie n’est par exemple pas conçu pour neutraliser un missile. Ce n’est pas un problème majeur pour les frégates et le porte-avions, dont la défense antimissile est d’abord assurée par des Aster. Mais cette question est beaucoup plus sensible pour les autres bâtiments, à commencer par les BPC.

 

Le système Simbad manuel, avec son servant (© : MARINE NATIONALE

Le système Simbad manuel, avec son servant (© : MARINE NATIONALE)

 

Les limites du Simbad manuel

Pour se protéger des missiles antinavire, ceux-ci disposent pour l’heure de deux Simbad, un système équipant également les bâtiments de commandement et de ravitaillement, ainsi que certains patrouilleurs de haute mer et frégates de surveillance. Doté de deux missiles Mistral prêts à l’emploi (portée de 4000 mètres), le Simbad est mis en œuvre par un servant. Avec une évidente problématique d’endurance et d’attention du militaire attelé à ce « système à bretelles », qui n’a que quelques petites secondes pour réagir en cas d’alerte. Cela, même s’il vient de passer un long et éprouvant moment à son poste, encagoulé et revêtu de sa combinaison et d’un gilet pare-balle, le tout en plein cagnard… Des conditions qui ne sont évidemment pas optimales si le bâtiment est amené à évoluer sous menace de missiles antinavire modernes. C’est d’ailleurs la raison pour lesquelles le BPC Mistral, lors de son déploiement au Liban en 2006, était escorté de très près par la frégate antiaérienne Jean Bart. Car peu avant l’arrivée du BPC au pays du Cèdre pour évacuer des ressortissants, une corvette israélienne avait été touchée par un missile C-801 chinois, tiré depuis la côte libanaise par le Hezbollah.  

La version automatique en attente de commande

Pour améliorer la réactivité, MBDA a développé le Simbad RC, une tourelle totalement automatique. Déjà vendu à plusieurs marines étrangères, ce système est proposé à la France mais, pour le moment, aucune commande n’a été notifiée, essentiellement pour des raisons budgétaires. Mais cette acquisition se fait de plus en plus urgente compte tenu de l’accroissement de la menace. Dès lors, on pensait la commande proche, notamment à l’occasion de la construction des nouveaux bâtiments logistiques de la Marine nationale, dont la tête de série doit être livrée en 2022.

 

Le RAPIDFire Naval (© : THALES

Le RAPIDFire Naval (© : THALES)

 

Le RAPIDFire Naval vient troubler le processus

C’était sans compter avec l’apparition d’un nouveau système, qui semble venir perturber le processus. Conscient des limitations du Narwhal (dont Safran a par ailleurs proposé d’améliorer la conduite de tir), Nexter s’est en effet associé à Thales pour proposer un système d’artillerie navale de moyen calibre. Il s’agit d’une adaptation du RAPIDFire développé pour les besoins terrestres et dont le canon 40CTA a déjà été retenu par les armées française, britannique et belge. Ce canon de 40mm affiche une portée accrue (4000 mètres) et peut mettre œuvre différents types de munitions. Il est présenté comme un véritable CIWS (Close-in weapon system), capable de traiter des menaces aériennes et de surface, tout en étant doté d’une allonge suffisante pour graduer les effets et permettre des tirs de semonce (voir notre article détaillé sur le RAPIDFire Naval).

Complémentarité opérationnelle

Officiellement, le RAPIDFire naval est présenté par Thales et Nexter comme « complémentaire » du Simbad RC. Ce dernier est en effet, selon MBDA, mieux adapté au traitement des missiles antinavire, tout en offrant désormais, grâce à la dernière évolution du missile Mistral, une capacité contre des embarcations rapides. Mais cette arme n’offre évidemment pas de graduation du feu. Quand on la tire, c’est pour détruire, alors que le canon peut adapter ses effets.

RAPIDFire naval et Simbad RC forment donc un excellent tandem pour répondre aux besoins actuels et assurer entre eux une précieuse redondance, en particulier sur les grands bâtiments faiblement armés et les petites unités de combat.

Concurrence budgétaire

Mais il y semble bel et bien y avoir concurrence, non pas au plan opérationnel, mais budgétaire. Alors qu’au ministère des Armées certains voient l’occasion d’ajouter le naval au marché terrestre pour fortifier une filière française des canons de moyen calibre, le développement de la version navalisée du RAPIDFire, si elle est actée, va avoir un coût. Or, chez MBDA, on redoute que cela se fasse au détriment précisément du Simbad RC. Ce dernier a pourtant été développé par le groupe pour répondre au besoin exprimé par la Marine nationale, même si les aléas budgétaires ont conduit à effectuer les premières ventes à l’export.

« Ces atermoiements ne sont pas raisonnables »

Dans un environnement financier très contraint, un tel scenario n’est malheureusement pas à exclure, ce qui serait d’ailleurs une très mauvaise chose pour les marins. Certes, ceux-ci ont un tropisme historique pour l’artillerie, et un vrai intérêt à disposer d’un calibre de 40mm. Mais sacrifier un système comme le Simbad RC au profit du développement du RAPIDFire Naval serait une erreur, certains militaires estimant que, face à un missile antinavire, l’emploi du canon « tient quoiqu’on en dise de la foi ». Autre problème de cette affaire : pendant que chacun avance ses pions et ses arguments, le projet d’amélioration de l’autodéfense des bâtiments français n’avance pas. C’est ce qui est finalement le plus grave, car on touche ici directement à la sécurité des marins sur une question qui est pourtant sur la table depuis des années maintenant. « Ces atermoiements ne sont pas raisonnables. Un jour ou l’autre on va avoir un gros problème et il est à espérer qu’on n’attende pas de se prendre une grosse baffe pour réagir », commente une source proche du dossier.

Thales MBDA Nexter Marine nationale