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Réactualisation de la LPM : De bonnes nouvelles mais pas de quoi pavoiser…

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Réactualisation de la LPM : De bonnes nouvelles mais pas de quoi pavoiser…

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Alors que la Commission de la Défense de l’Assemblée nationale a adopté le 27 mai le texte portant réactualisation de la Loi de Programmation Militaire 2014 – 2019, celle-ci va maintenant être votée par les députés.

Rallonge budgétaire et solution pour les recettes exceptionnelles

Même si la réactualisation n’intervient que deux ans après le vote de la loi initiale, le gouvernement, fait unique depuis bien longtemps, a décidé d’attribuer des moyens supplémentaires aux armées. De 2015 à 2019, la France va consacrer un peu plus de 162 milliards d’euros à sa défense, soit 3.8 milliards de plus que prévu. Outre cette rallonge, Jean-Yves Le Drian est également parvenu à mettre un terme au serpent de mer que constituaient les fameuses recettes exceptionnelles (vente d’empruntes foncières, cession de fréquences radio…),  que le ministère attendait désespérément depuis 2010 pour boucler son budget. Le problème est désormais solutionné puisque 5.2 des 6.1 milliards de recettes exceptionnelles prévues sur la période ont été converties en crédits budgétaires. Après cinq ans d’incertitudes, la Défense respire donc et, dans ces conditions, peut enfin espérer sérieusement respecter ses engagements.

 

La frégate Forbin (© MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

La frégate Forbin (© MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

 

Lutte contre le terrorisme et OPEX

L’Elysée a accordé ces moyens supplémentaires pour plusieurs raisons. D’abord, le nécessaire renforcement de la lutte contre le terrorisme, qui nécessite la présence de milliers de militaires pour protéger le territoire national. Ainsi, après les attentats de janvier à Paris, 10.000 soldats ont été mobilisés, contre un millier jusque là. Un effort incompatible avec les nouvelles réductions de personnel actées en 2013. Il a donc été décidé de préserver 18.750 postes, sur les près de 34.000 qui devaient être supprimés d’ici 2019. Cela a évidemment un coût, évalué à 2.8 milliards d’euros. Dans le même temps, le poids des opérations extérieures a significativement augmenté, la France, qui avait prévu de réduire la voilure, intervenant finalement sur de nombreux théâtres. Pour répondre aux besoins, des matériels supplémentaires vont être acquis (dont 13 hélicoptères - 7 Tigre et 6 Caïman - pour l’armée de Terre), 500 millions d’euros de plus seront consacrés à la maintenance des équipements alors que les fonctions de renseignement et de cyberdéfense vont être musclées.

La bouffée d’oxygène des contrats à l’export

Les excellents résultats des ventes à l’export ont aussi offert d’importantes marges de manœuvre au ministère de la Défense puisqu’ils permettent de jouer sur les plans de charge des industriels. Des contrats, notamment pour le Rafale, avaient d’ailleurs été anticipés lors de l’élaboration de la LPM il y a deux ans, permettant de remplacer sur les chaînes de production des avions français par des appareils étrangers. Rafale vendus à l’Egypte, au Qatar et bientôt en Inde, frégate et corvettes achetées par la marine égyptienne… Les bonnes nouvelles se sont enchaînées depuis un an et la  France devrait en 2015 battre un record, avec 15 milliards d’euros de ventes d’armes à l’export, soit trois fois plus qu’en 2012. Une réussite à mettre en grande partie au crédit de Jean-Yves Le Drian, qui de l’avis de tous a magistralement joué son rôle de VRP, appuyé très efficacement par la politique de diplomatie économique portée depuis le Quai d’Orsay par Laurent Fabius.

L’ensemble permet donc de réviser positivement la LPM, ce qui est une très bonne chose pour les militaires comme les industriels. Cela étant, il faut quand même raison garder et tempérer l’enthousiasme général suscité par ces annonces, soutenues par un excellent plan de communication, comme on a pu, par exemple, le voir en Bretagne en fin de semaine dernière.

 

Jean-Yves Le Drian à Lann-Bihoué vendredi (© LE TELEGRAMME)

Jean-Yves Le Drian à Lann-Bihoué vendredi (© LE TELEGRAMME)

 

Le constat : Une démultiplication des missions confiées à la marine

Jean-Yves Le Drian est en effet venu vendredi sur la base d’aéronautique navale de Lann-Bihoué pour détailler les implications de la LPM révisée sur les forces navales et les industriels français. « Plus que jamais, dans un environnement stratégique qui s’est fortement dégradé, notre Marine prend la figure d’un navire au milieu des avis de tempêtes », a affirmé gravement le ministre, évoquant de nombreuses menaces, dont le terrorisme, les trafics illicites, la traite d’être humains jetant sur la mer des milliers de migrants, mais aussi le spectre d’un retour des conflits entre Etats. « Les périls sont là, comment le nier ? D’un côté, nous devons affronter une menace terroriste, qui a pris une ampleur inédite et grave, sur de nombreux théâtres, au plus loin comme au plus près. Dans le même temps, la crise ukrainienne a ravivé le spectre des menaces de la force, c’est-à-dire de conflits interétatiques sur le continent européen lui-même. Les récentes démonstrations de puissance de forces navales étrangères (russe, chinoise) jusqu’à nos approches maritimes sont là pour nous le rappeler », a déclaré Jean-Yves Le Drian. Selon lui, « la Marine est un acteur essentiel de notre posture de protection » car, a-t-il dit, « chacun en conviendra, la mer est aujourd’hui le lieu d’expression d’une violence de plus en plus forte, ce que nous ne saurions tolérer ».  

Une marine engagée sur toutes les mers du globe, avec un niveau d’activité record qui va bien au-delà du contrat opérationnel fixé par le dernier Livre Blanc. « De fait, dans ce contexte dégradé, la Marine connaît un déploiement quasi-permanent sur cinq zones maritimes, alors qu’une à deux seulement étaient prévues par le livre blanc. C’est aujourd’hui l’Atlantique nord, la Mer noire, la Méditerranée, l’Océan indien et le golfe de Guinée. J’y ajoute le golfe arabo-persique, avec le retour il y a quelques jours du porte-avions et de son escorte au terme d’un engagement remarqué dans l’opération Chammal en Irak ».

 

La FREMM Aquitaine (© MARINE NATIONALE)

La FREMM Aquitaine (© MARINE NATIONALE)

 

La réalité : Une diminution significative du format

Avec un tel constat, on pourrait s’attendre à un renforcement des moyens navals français, ou du moins à un arrêt de leur réduction imposée par la dernière LPM. Il n’en sera rien. Car, si convaincants puissent être certains discours, saupoudrés de quelques annonces de commandes destinées notamment à embellir les articles de la presse locale, la réalité des faits est implacable.

Réactualisation ou pas de la Loi de Programmation Militaire, la flotte française va voir ses moyens significativement réduits alors que le contexte et les enjeux, comme le rappelle si bien Jean-Yves Le Drian, justifieraient largement de casser cette trajectoire baissière. Car, même si les bâtiments de nouvelle génération offrent des capacités et une disponibilité bien supérieures à celles de leurs aînés, encore faut il que la marine ait suffisamment de « passerelles » pour pouvoir se déployer partout où on a besoin d’elle. Et cela va devenir de plus en plus difficile. Le ministre en est parfaitement conscient et aimerait probablement y remédier. Seulement voilà, les marges de manœuvre budgétaires ne sont pas suffisantes pour corriger le tir.

Concrètement, le nombre de frégates de premier rang va passer de 18 à 15 (24 jusqu’en 2009) ; alors que les flottes de bâtiments de projection et de ravitailleurs vont être réduites chacune de 4 à 3 unités. Pour ce qui concerne les patrouilleurs, seuls quelques bâtiments seront remplacés au cours de la LPM (deux PLG vont succéder aux P400 guyanais), la dizaine d’autres arrivant en bout de course devant attendre la prochaine décennie et le futur programme BATSIMAR. Certains ne tiendront évidemment pas jusque là et il y aura, comme disent les marins, des « trous dans la raquette ». En clair, une surveillance moindre de pans entiers du territoire maritime français pour une durée plus ou moins longue. Alors que la marine estime qu’il lui faudra une quinzaine de BATSIMAR pour remplir ses missions, il est d’ailleurs inquiétant de constater que le Livre Blanc, qui propose un format détaillé de la flotte à l’horizon 2025, ne s’aventure pas à avancer un chiffre pour ces unités pourtant cruciales.

 

Caïman et Rafale Marine (© MARINE NATIONALE)

Caïman et Rafale Marine (© MARINE NATIONALE)

 

L’aéronautique navale n’est guère mieux lotie que la flotte de surface puisque seuls 15 avions de patrouille maritime Atlantique 2 seront rénovés, sur un parc comprenant 21 appareils (quatre autres seront tout de même gardés pour de simples missions de surveillance maritime). La chasse embarquée, elle, ne disposera que de 40 Rafale Marine au lieu des 60 prévus avant 2013. Seule la flotte d’hélicoptères va se maintenir, 27 Caïman Marine succédant aux 22 Lynx et 2 EC225, sachant que les nouvelles machines remplacent également les anciens Super Frelon, retirés du service en 2010 et dont 8 exemplaires étaient encore en parc précédemment.

A l’exception des sous-marins, dont le format, opérationnellement incompressible, est maintenu en l’état (quatre SNLE et six SNA), les principales composantes de la marine vont donc être amputées de 18 à 33% en nombre de bâtiments et avions. Et cette réduction de format sera opérée bien avant 2025. Elle est en place dès cette année pour les bâtiments de projection et les ravitailleurs, suite au retrait anticipé du Siroco et de la Meuse, le sera d’ici 2022 pour les frégates et avant la fin de la décennie pour l’aéronautique navale.

 

Le BPC Tonnerre (© MARINE NATIONALE)

Le BPC Tonnerre (© MARINE NATIONALE)

 

Le gros des nouveaux investissements renvoyés à la prochaine LPM

Si l’actualisation de la LPM voit le lancement anticipé du programme des cinq frégates de taille intermédiaire (FTI), dont la tête de série sera livrée en 2023, on rappellera que ces bâtiments ne feront que remplacer nombre pour nombre les La Fayette. Et que dans le même temps le programme FREMM est réduit de 11 à 8 unités pour respecter le format fixé par le Livre Blanc. Il faut aussi noter que l’essentiel du budget nécessaire aux FTI ne sera engagé que sur la prochaine LPM, ce qui sera également le cas pour les trois futurs bâtiments logistiques (FLOTLOG) et la force de guerre des mines de nouvelle génération (SLAMF), constituée de quatre plateformes déployant des drones et cinq bâtiments bases de plongeurs démineurs.

En dehors de FTI, qui doit avant tout permettre aux industriels, DCNS et Thales en tête, de disposer d’une nouvelle plateforme pour répondre à la concurrence internationale et compléter la gamme française entre la frégate lourde et la corvette, l’actualisation de la LPM n’apporte quasiment rien de plus en termes de matériel. Seule la construction d’un quatrième bâtiment multi-missions (B2M), qui faisait l’objet d’une option au contrat notifié  en 2013, a été décidée.

 

B2M (© KERSHIP)

B2M (© KERSHIP)

 

Pour le reste, il ne s’agit que d’une confirmation des décisions déjà entérinées il y a deux ans. Y compris le programme des bâtiments de surveillance et d’assistance hauturiers (BSAH), qui va être notifié ce mois-ci à Kership, avec deux unités fermes (livrables en 2017) et deux options, le financement de ces dernières étant prévu dans la LPM. L’échec de la mise en place d’un partenariat public-privé sur ce programme a débouché sur une acquisition patrimoniale. Les quatre autres BSAH prévus initialement pour remplacer les bâtiments de soutien, d’assistance et de dépollution (BSAD) ne seront pas réalisés. La Marine nationale conserve pour le moment, en lieu et place, le principe des contrats d’affrètement avec des opérateurs privés.

 

Fusilier-marin (© MARINE NATIONALE)

Fusilier-marin (© MARINE NATIONALE)

 

1050 postes créés

Sur le plan des ressources humaines, la Marine nationale va bénéficier de créations de postes. Alors que la LPM en prévoyait plus de 2000 de moins (avec le reliquat de la précédente LPM), 800 fusiliers-marins vont venir grossir les rangs de la FORFUSCO, avec pour objectif de renforcer la protection des sites sensibles. 250 autres postes vont voir le jour pour disposer au sein de la marine d’une force de spécialistes destinée à soutenir les industriels dans les programmes export, à commencer par les frégates. On notera en revanche que, si les commandos marine vont bénéficier d’une nouvelle unité de soutien (constituée à partir de postes existants), aucune création de poste n’est prévue en termes de « forces combattantes ». 

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