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Refoulé par l’Italie, le navire de SOS Méditerranée dans une situation délicate

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Avec à son bord 629 personnes secourues au large de la Libye, dont pourtant les deux tiers par des navires italiens qui les ont ensuite transférés à son bord, l’Aquarius était toujours à l’arrêt, hier soir, entre Malte et la Sicile. A Rome, le nouveau ministre de l’Intérieur, qui n’est autre que le leader de la Ligue du nord, le parti d’extrême droite qui s’est entendu avec le Mouvement 5 étoiles pour gouverner le pays, a mis ses menaces à exécution. Matteo Salvini refuse que le navire de sauvetage de l‘association SOS Méditerranée et Médecins sans Frontières rejoigne un port italien pour y débarquer les migrants secourus, comme l’Aquarius le fait depuis 2016.

L’Espagne propose d’accueillir l’Aquarius

L’Italie a réclamé que sa voisine Malte, avec laquelle elle nourrit un profond contentieux sur la question, les prenne en charge, ce que La Valette a refusé. C’est finalement le nouveau gouvernement espagnol qui a offert d’accueillir à Valence l’Aquarius. Une victoire politique pour Matteo Salvini, qui parvient à faire accepter à un autre pays européen d’accueillir des migrants secourus au large de la Libye. On notera par ailleurs que le président du conseil exécutif corse et le président de l’assemblée de Corse ont eux aussi proposé d'accueillir le navire : « l’Europe doit traiter de façon solidaire la question humanitaire. Compte tenu de la localisation du navire et de l’urgence, mon avis est qu’il serait naturel d’ouvrir un port corse pour porter secours à ces personnes en détresse », a twitté dans la soirée Jean-Guy Talamoni.

Pour autant, rien n’était encore acté cette nuit. Car si la proposition espagnole est ferme, le navire de SOS Méditerranée n’avait encore reçu aucune instruction du MRCC (Maritime Research Coordination Center) de Rome, qui a coordonné les opérations de sauvetage conduite dans la zone par l’Aquarius et en a donc la responsabilité. Selon les conventions internationales sur le sauvetage en mer, les autorités italiennes doivent trouver un port de débarquement sûr pour les personnes en détresse qui ont été recueillies en mer.  

 

L'un des sauvetages conduits ce week-end (© : SOS MEDITERRANEE)

 

Un navire qui ne peut garder longtemps autant de personnes à son bord

L’équivalent espagnol du MRCC peut reprendre l’opération à son compte. Reste que la situation est non seulement complexe politiquement et juridiquement, mais aussi sur le plan opérationnel. Car le navire de 77 mètres est au maximum de ses capacités et ne peut conserver autant de monde à son bord que sur de courtes périodes, soit habituellement le temps de rallier un port italien.

Dans le cas présent, s’il doit rejoindre Valence, à environ 690 milles de là, il lui faudra environ trois jours de navigation. Or, les migrants sont déjà à bord depuis ce week-end. 229 ont été sauvées samedi soir lors d’une opération de sauvetage extrêmement difficile. Puis l’Aquarius a ensuite assuré quatre transbordements, trois de respectivement 129, 64 et 88 personnes depuis des patrouilleurs de la Guardia Costiera et un autre de 119 naufragés récupérés par un navire de commerce italien. En tout, 629 personnes donc, dont 123 mineurs non accompagnés et 7 femmes enceintes.

Malte assure un avitaillement d’urgence

Se pose maintenant plusieurs problèmes. D’abord celui des vivres, limités et qui selon SOS Méditerranée devraient s’épuiser ce mardi. L’association est donc en train de s’organiser pour faire venir à bord de la nourriture et de l’eau, les autorités maltaises ayant proposé leur aide à ce sujet. Elles ont d’ailleurs envoyé un bateau hier, qui a apporté à l’Aquarius 950 bouteilles d'eau, 800 paquets de pâtes et des collations. Une aide d’urgence qui ne permettra cependant pas, selon SOS Méditerranée, de fournir plus d’un seul repas ce mardi.

 

Les migrants attendent à même le pont de l'Aquarius (© : SOS MEDITERRANEE)

 

Problèmes médicaux et de sécurité

Il y a également la situation sanitaire à bord. Aucune urgence médicale à signaler mais certaines personnes seraient quand même mal en point. L’Italie consentirait à les évacuer, et à dans cette perspective dépêché vers l’Aquarius plusieurs patrouilleurs avec des équipes médicales. Une initiative aussi politiquement habile que vicieuse puisqu’elle permettrait au gouvernement italien d’affirmer qu’il respecte les devoirs de l’urgence humanitaire, tout en refoulant la majeure partie des naufragés. Avec, pour ces derniers, le risque par exemple de voir des familles séparées et conduites dans des pays différents. Enfin, la traversée vers l’Espagne demeure complexe, car au-delà de la question des vivres, il y a celle de la sécurité, en particulier si la météo se dégrade. La plupart des 629 migrants attendent en effet sur le pont extérieur de l’Aquarius, à la merci des éléments ou encore d’un éventuel mouvement de panique.

« L'Aquarius est actuellement en stand-by dans les eaux internationales entre Malte et l'Italie, dans l'attente urgente d'instructions sur le «port sûr» qui sera désigné par les autorités maritimes compétentes. C'est une situation inédite et préoccupante qui ne doit pas se prolonger car, avec 629 personnes à bord, nous dépassons déjà largement notre capacité d'accueil maximale. La sécurité et les soins des rescapés à bord ne pourront pas être assurés au-delà de quelques heures. Nous ne pouvons pas imaginer que des préoccupations politiques prévalent sur la situation humanitaire de ces centaines de personnes tout juste sauvées d'une noyade certaine, et qui viennent de quitter l'enfer libyen», souligne Francis Vallat, président de SOS Méditerranée.

 

En deux ans, l'Aquarius a sauvé 30.000 personnes (© : SOS MEDITERRANEE - ANTHONY JEAN)

 

Vers une généralisation de telles décisions ?

Alors que l’Aquarius attend donc de connaître sa destination finale, le refus italien d’accueillir le navire et la proposition espagnole de se substituer à l’Italie constituent un vrai précédent. Les organisations humanitaires opérant en Méditerranée centrale, en complément des moyens navals européens déployés dans la zone, redoutent maintenant que de telles décisions se généralisent de la part du gouvernement italien. Ce qui reviendrait à réduire considérablement l’efficacité des navires, qui seraient obligés de débarquer les naufragés dans des ports plus lointains et risqueraient de passer l’essentiel de leur temps opérationnel en transit, et non sur les zones de sauvetage. Là où l’on estime qu’en quatre ans, au moins 15.000 hommes, femmes et enfants sont morts noyés.

Les arrivées de migrants en Italie se sont pourtant effondrées depuis l’été 2017

Cela, à un moment où, pourtant, les arrivées de migrants en Italie se sont littéralement effondrées. On est en effet bien loin des 150.000 personnes secourues en un an par la marine italienne lors de l’opération Mare Nostrum, déclenchée fin 2014. Jusqu’à l’été 2017, les flux de migrants partant des côtes libyennes étaient encore importants, le pic pour l’année dernière ayant été atteint au printemps, avec 22.250 personnes arrivées en Italie au mai et 22.645 en juin. Puis, sous l’effet de la pression internationale et européenne (liées notamment à la perspective des élections générales en Italie) sur les dirigeants libyens, ainsi que différentes mesures mises en place avec  les pays d’origine des migrants, le nombre d’arrivées s’est littéralement effondré à partir de l’été 2017 (voir notre article détaillé sur le sujet). Avec selon les chiffres de l’agence Frontex, des chutes spectaculaires comprises entre 67 et 90% d’août à décembre, par rapport à l’année précédente. Une tendance qui s’est encore amplifiée depuis le début de l’année, avec par exemple seulement 2476 migrants parvenus en Italie le mois dernier, 10 fois moins qu’en mai 2017.