Vie Portuaire
Remorquage : 24 heures avec les Abeilles

Reportage

Remorquage : 24 heures avec les Abeilles

Leurs rotations annoncent toujours départs et arrivées de grands navires. Créées il y a 30 ans, les Abeilles International arment 60 remorqueurs en France mais aussi en Afrique et en Amérique du sud. A Saint-Nazaire, l'essaim compte 6 navires...
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Avant port de Saint-Nazaire. 6 heures du matin. Derrière la jetée, cinq remorqueurs sont amarrés. Les étoiles qui annoncent une claire journée vont bientôt disparaître avec le lever du soleil. Entre le Belle-Île et le Pornichet, chef mécanicien et bosco discutent en fumant, au frais, une cigarette. Les vibrations qui se répandent au travers de la coque annoncent l’appareillage. Il s’agit ce matin d’accueillir un ferry qui achève ses premiers essais en mer. Malgré ses quatre propulseurs, le commandant a besoins des remorqueurs pour l’aider à rentrer dans la forme Joubert, où les ouvriers des Chantiers de l'Atlantique achèveront les derniers travaux avant la livraison du bâtiment.
A 6 H 30, les abeilles appareillent. Spectacle superbe que cette file silencieuse s’avançant vers un horizon obscur. Au loin, on distingue quelques lumières. La radio brise le silence. Le pilote prend contact avec les remorqueurs et leur indique leur position respective : « Pornichet, bâbord arrière, Belle-Ile, tribord arrière et Saint Denis, tribord avant ». Les trois navires confirment et s’immobilisent, attendant l’arrivée de la « grosse baille » dont on devine à présent la silhouette. Sur la plage arrière du Pornichet, Patrick et Eloïs se préparent à passer la remorque : « C’est toujours une opération délicate, il y a à peine 20 mètres entre les deux remorqueurs. Une fois le câble tendu, nous allons freiner le bateau mais les remous de ses hélices peuvent nous projeter violemment sur le côté ». Il faut donc avoir confiance dans le matériel et surtout, dans le capitaine.

La remorque, une guillotine

A la timonerie, Dominique Barrier les observe et épie les moindres mouvements extérieurs: « Il faut être vigilant et toujours avoir un œil sur les gars. Outre les risques d’abordage, c’est la remorque la plus dangereuse. Si elle se rompt, c’est une véritable guillotine ». Pour le capitaine, commander une abeille demande de la pratique et surtout de l’expérience : « Au début, c’est impressionnant. Face à un pétrolier de 200.000 tonnes, on ne pèse pas lourd et la première fois, on serre un peu les fesses », confie-t- il, un sourire au coin de la lèvre. Avec 23 ans de métier, Dominique Barrier se rappelle qu’autrefois, les manœuvres étaient beaucoup plus périlleuses: « Quand j’ai commencé, on travaillait sur les remorqueurs que l’on voit dans les albums de Tintin. Il y avait une commande à la passerelle et un répétiteur aux machines, où le mécano répercutait les ordres ». Aujourd’hui, fini les « en avant lente » et « en arrière toute » ordonnés par la timonerie et exécutés par les mécaniciens. Les machines sont désormais automatisées et gérées depuis la passerelle où le capitaine, assis dans son siège, commande via deux manettes les mouvements de son bateau. Un navire qui répond au doigt et à l’œil avec une étonnante souplesse : « C’est beaucoup plus sécurisant. On a gagné énormément en puissance, en manoeuvrabilité et en efficacité ».
Surgis de la nuit, tel un fantôme, « le client » des abeilles arrive déjà à hauteur du Pornichet. Il avance vite et les remorqueurs doivent rapidement s’engager dans son sillage. A l’arrière du ferry, on lance une corde sur laquelle on fera passer la remorque. Le câble d’acier est accroché à la verrine et tendu par un gros enrouleur. Franck et Elois se mettent alors à l’abri des superstructures au cas où la remorque se briserait. Les trois remorqueurs « tiennent » à présent les 20.000 tonnes du navire et le guide jusqu’à l’entrée de la forme Joubert. Une manœuvre de précision. A la radio, le pilote coordonne l’action des Abeilles : « Encore un mètre… 50 cm… ». A 7 H 15, la manœuvre est terminée. Le Pornichet, le Belle-île et le Saint-Denis reviennent s’amarrer dans l’avant port. Certains marins restent à bord, d’autres rentrent chez eux dormir. La nuit prochaine s’annonce en effet bien chargée.

Supertanker dans l’estuaire

Lendemain matin, 5 H 45. Dans un peu plus de deux heures, un pétrolier devrait pointer son étrave à l’entrée de l’estuaire. Le Pornichet, lui, a déjà appareillé, parti tard dans la nuit au devant d’un gigantesque méthanier. Restés au port, les trois autres remorqueurs reprennent vie peu à peu. Du quai, on devine derrière un hublot un marin qui se brosse les dents. Pendant que Jacky, le bosco du Saint-Denis, descend les ordures, le chef, Philippe, en profite pour prendre une douche. Chambres, cuisines, sanitaires et salle à manger… Pour ces hommes, leur bateau est une deuxième maison. Il faut dire que dans le remorquage, on ne parle pas en heures mais en marées, et ces dernières ne tiennent évidemment pas compte du jour ou de la nuit. Certaines semaines, les manœuvres s’enchaînent et les marins n’ont pas le temps de rentrer chez eux. C’est le cas depuis quelques jours sur le Saint Denis qui a effectué 18 sorties contre une dizaine habituellement. A 8H00, le pilote signale l’arrivée du pétrolier qui navigue à hauteur de Villès, la pointe nord de Saint-Nazaire. Cinq minutes plus tard, les amarres sont larguées. Le Saint Denis, suivi du Croisic, longe la jetée au moment où le soleil se lève. Le lourd tanker, chargé de pétrole, prend la direction du port de Montoir, en amont du chenal. Les deux remorqueurs le rejoignent par bâbord, le Croisic restant sur son arrière alors que le Saint-Denis remonte l’énorme coque bleue pour se placer à la proue. A 9 H 20, le Nord Atlantic est croché. Le convoi longe les terminaux rouliers et gaziers où l’on retrouve deux amis. Le Pornichet est là, en compagnie du Belle-île. Les deux remorqueurs aident le méthanier arrivé quelques heures plus tôt pendant son amarrage.
Le temps est splendide, pour le plus grand plaisir de Jean Luc Pirio, capitaine du Saint-Denis : « Notre mission consiste à maintenir le pétrolier dans l’axe du chenal et le guider au milieu des bancs de sable. Aujourd’hui, il fait beau mais quand il y a de la brume, il arrive qu’on ne voit même pas la coque du navire que l’on remorque. La manœuvre est alors compliquée, d’autant qu’il y a toujours du courant en Loire et que ces grosses bêtes n’ont presque pas d’eau sous la quille. Certains rasent littéralement le fond!»
Pour éviter les échouages et faciliter la remontée du fleuve, les pétroliers viennent à l’étale de pleine mer, c'est-à-dire à marée haute, lorsque le niveau de l’eau est le plus élevé et que le courant de la Loire est presque annulé par celui de la mer. Comme son collègue du Pornichet, Jean Luc Pirio est un homme expérimenté qui, malgré les années, reste prudent : « Je crois que le plus grave, c’est la routine. Si on laisse l’habitude s’installer, on va à l’accident ». Outre la rupture de câble, pour le capitaine du Saint-Denis, le principal danger reste la panne de moteur. Face au monstre que rien ne semble pouvoir freiner, une avarie de la propulsion ne laisserait d’autre issue au petit remorqueur que d’aller s’encastrer dans la proue du Nord Atlantic.

Sur toutes les mers du monde

Le pétrolier arrive à présent devant son poste d’amarrage. A l’arrière, le Croisic tire pour stopper sa progression. Le Pornichet et le Belle-île, après en avoir fini avec le méthanier, arrivent en soutien. Lentement, ils viennent s’appuyer sur le travers de sa coque pour le pousser contre le quai. Dans le château du pétrolier, le pilote commande les remorqueurs : « Poussée maximum, revenir de 50cm ». L’eau bouillonne autour du Saint Denis qui fait donner ses 3000 chevaux. La manœuvre est délicate. Il est bientôt 10 heures et le courant va s’inverser : « A marée descendante, ses propres mouvements peuvent le déstabiliser. Les pétroliers ont 14 mètres de tirant d’eau et il y a de la vase le long des quais. Lorsque le niveau de la Loire baisse, ils peuvent glisser et casser les aussières ». Pour éviter cela, le Croisic, puis le Saint Denis lâchent leurs remorques et viennent aider les deux autres remorqueurs à pousser le géant contre le quai. L’opération va durer une bonne heure, le temps que le navire soit solidement arrimé. Une heure d’attente mise à profit par Jacky pour faire le ménage. Aspirateur, serpillière, quand le Saint-Denis prend la route du retour, la timonerie est flambante neuve. Reste le chef qui peste contre ses collègues fumeurs en rappelant, pour la vingtième fois depuis l’appareillage, que la loi Evin s’applique aussi sur un bateau. Philippe est toutefois de bonne humeur. Dans quelques minutes, il pourra profiter de quelques jours de repos sans cigarette et surtout, en famille.
Cette famille, beaucoup n’ont pas eu le loisir de la voir souvent au début de leur carrière. C’est le cas de Jean Luc Pirio qui faisait du remorquage entre l’Europe et le Brésil avant d’entrer au sauvetage du côté des Açores et des Bermudes : « Au bout d’un moment, on a envie de se poser. Certaines missions duraient cinq mois ce qui ne laisse pas beaucoup de temps pour voir grandir les enfants ». Aujourd’hui, le capitaine du Saint-Denis profite de ce qu’il appelle « une vie de presque terrien », tout en observant l’évolution de son métier. Si le trafic dans l’estuaire de la Loire ne cesse de croître, les bateaux sont de plus en plus modernes. Avec leurs multiples propulseurs, les grands porte-conteneurs n’ont même plus besoins d’aide pour accoster et l’activité des Abeilles s’en trouve bien évidemment affectée. Et puis, il y a cette crainte de la concurrence, de l’arrivée sur le marché des pays de l’Est. On en cause dans les carrés, on s’interroge et puis on se dit que finalement, la journée est plutôt belle. Ciel bleu, mer d’huile et surtout, femme et enfants qui attendent à la maison.

BOURBON