Marine Marchande
Reportage : Au coeur de l'évacuation d'un ferry en feu

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Reportage : Au coeur de l'évacuation d'un ferry en feu

Marine Marchande

C'est ce que l'on peut considérer comme un « scénario catastrophe ». Une mer froide, un ferry privé de propulsion balloté par les flots d'automne, un incendie non maîtrisé et des centaines de personnes, dont de nombreux blessés, à évacuer avant qu'il ne soit trop tard... Chaque jour, des dizaines de ferries traversent la Manche, coupant l'une des principales routes maritimes du monde. A bord, des dizaines de milliers de passagers et des risques qu'il faut, sinon maîtriser totalement, du moins anticiper. Collision avec un autre bateau, avarie de propulsion, incendie... En cas de catastrophe, il ne s'agit pas de venir en aide aux quarante passagers d'un autocar. La mobilisation de moyens pour un accident routier de cette nature est déjà impressionnante. Imaginons l'espace d'un instant ce que serait une évacuation à grande échelle de 1000 ou 1500 personnes, en pleine mer, là où blessés et survivants ne peuvent pas attendre sur le bord de la route l'arrivée des secours... Par chance, les accidents impliquant des ferries sont rarissimes en Manche. Mais, comme l'écrit Laurent Merrer dans son livre, « Préfet de la Mer », cela arrivera sans doute un jour.

Hélicoptère Dauphin et en arrière plan le Seven Sisters   (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Hélicoptère Dauphin et en arrière plan le Seven Sisters (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

Des moyens considérables

Pour se préparer à cette éventualité, les services de l'Etat et les sauveteurs bénévoles de la SNSM s'entrainent en permanence et, régulièrement, organisent un exercice majeur, visant à recréer au plus près les conditions d'un tel scénario. A l'occasion de Manchex 2008, Mer et Marine a pu suivre le déroulement de l'exercice, qui s'est déroulé mercredi au large de Dieppe. « Encore un exercice » diront certains ? Non, simplement la preuve que sans personnels compétents, sans moyens adéquats et sans entrainement, l'Etat pourrait avoir, un jour, à assumer un véritable désastre. A l'instar d'autres Manchex réalisés avec des navires de SeaFrance ou Brittany Ferries, c'est le Seven Sisters, de LD Transmanche Ferries, qui a joué cette fois-ci le rôle du bateau en difficulté. Capable de transporter 600 passagers, le Seven Sisters assure sa rotation entre Dieppe et Newhaven lorsqu'un incendie se déclare dans le compartiment machines. Devant l'étendue des dégâts et dans l'incapacité de réduire seul le sinistre, l'équipage demande assistance au Centre Régional Opérationnel d'Assistance et de Sauvetage. Le CROSS, en l'occurrence Gris-Nez, va coordonner les opérations, sous la responsabilité du préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord. Il s'agit d'un exercice très complexe, une évacuation de grande envergure nécessitant de très nombreux moyens. Marine nationale, SNSM, Sécurité Civile, Affaires maritimes, Douane, Gendarmerie maritime... Les bateaux, aéronefs et équipes de nombreuses administrations doivent être requis et leur action coordonnée, sans oublier le recours possible à d'autres moyens, comme des remorqueurs portuaires, des pilotines, des navires de commerce ou des bateaux de pêche. Dans le cadre du Manche-Plan, plan d'urgence franco-britannique auquel sont associées la Belgique et l'Irlande, les autorités françaises peuvent également demander le renfort d'unités étrangères, qui s'insèreront dans le dispositif.

Le Themis des Affaires Maritimes et un hélicoptère de la Sécurité Civile   (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Le Themis des Affaires Maritimes et un hélicoptère de la Sécurité Civile (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

Une équipe d'évaluation est hélitreuillée sur le ferry   (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Une équipe d'évaluation est hélitreuillée sur le ferry (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

Etablir la situation avant d'envoyer l'armada

Toutefois, avant de déployer cette armada, la première des priorités est d'établir une situation la plus précise possible du navire. Que s'est-il passé ? Y a-t-il des blessés ? Le ferry est-il encore capable de flotter ? Est-ce que le feu progresse ? Quel est la position du bateau ? Le maximum d'informations est recueilli par le CROSS au moyen de ses contacts avec les officiers en passerelle. Sans attendre, les gros remorqueurs d'intervention, d'assistance et de sauvetage (RIAS) spécialement basés en Manche, comme le Français l'Abeille Liberté ou le Britannique Anglian Monarch, peuvent être dépêchés sur zone. Les autres services de l'Etat et les stations de sauvetage de la SNSM sont, dans le même temps, alertés. Mais, pour intervenir le plus efficacement possible avec tous les moyens nécessaires, il faut en savoir plus. Le CROSS dépêche donc une équipe d'évaluation et d'intervention. Cette unité, mixte, est composée de marins-pompiers et de médecins du SMUR. Acheminée à bord par hélicoptère, elle va réaliser un état des lieux précis de la situation, tant au niveau matériel (état du bateau et progression du sinistre), que médical (nombre de blessés et pathologies). Les personnels médicaux pourront également dispensés les premiers secours, alors que les pompiers aideront l'équipage à lutter contre l'incendie.

 Le SAMU 76B coordonne les opérations médicales   (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Le SAMU 76B coordonne les opérations médicales (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

Le SAMU maritime assure la coordination médicale

En fonction des retours de l'équipe d'évaluation, le préfet va décider des moyens à mettre en oeuvre. Pour cela, il est notamment conseillé par le centre de coordination médicale du SAMU maritime. Basé au Havre, avec des antennes sur la côte, le SAMU 76B s'appuie sur les moyens mobiles du SMUR, fort d'une vingtaine de médecins et une soixantaine de personnels paramédicaux. Ces équipes, qui oeuvrent la plupart du temps à terre, reçoivent tous une formation pour intervenir en milieu maritime et côtier. Elles disposent notamment d'équipements adaptés, comme des combinaisons étanchent, et s'entrainent régulièrement aux hélitreuillages, notamment avec la SNSM. « Il faut adapter le matériel à la nature des victimes à traiter. C'est le travail de l'équipe d'évaluation. Au niveau médical, elle va faire un premier bilan du nombre de victimes, et donc des moyens à mobiliser pour l'évacuation, et des moyens matériels pour leur prise en charge. Dans le cas d'un incendie, nous auront par exemple à faire face, notamment, à des brûlures et des intoxications par fumées », explique Christian Drieux, directeur du SAMU du Havre.

 Transfert d'un blessé sur la Liberté   (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Transfert d'un blessé sur la Liberté (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

L'Abeille qui pouvait recueillir 300 naufragés

Pour les blessés les plus graves, une prise en charge immédiate est nécessaire. Lorsque le sinistre peut être maîtrisé, un poste médical avancé est déployé sur le navire en difficulté. Mais, mercredi, la situation du Seven Sisters était si grave qu'il fallait trouver une solution intermédiaire avec la terre. Le PMA a donc été installé sur l'Abeille Liberté. Livré il y a deux ans, ce superbe remorqueur de BOURBON, affrété par la Marine nationale, a été spécialement conçu pour l'assistance et le sauvetage en mer. Capable de remorquer les grands navires de commerce en difficulté, il dispose de moyens de lutte contre les incendies et de nombreux locaux permettant l'accueil des naufragés. « Manchex nous a permis de valider notre spécificité d'accueil de naufragés, qui est de 300 personnes. Mercredi, grâce à une cinquantaine d'élèves de l'Ecole de la Marine marchande du Havre, qui jouait le rôle de plastron, nous avons eu jusqu'à 96 personnes à bord, en plus de l'équipage. L'autre grand point a été la fonction de support à l'aide médicale en mer qu'a assuré l'Abeille Liberté », précise Pascal Potrel, l'un des deux commandants, avec Patrick Cartron, du RIAS.

 Premiers soins dans le PMA installé sur la Liberté   (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Premiers soins dans le PMA installé sur la Liberté (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

Disposant d'une infirmerie, le remorqueur a mis à disposition des locaux adjacents pour les besoins des cinq médecins et infirmiers présents à bord. « Nous avons déployé sur la Liberté, par hélicoptère, le matériel et l'équipe médicale nécessaires à l'installation d'un PMA afin d'organiser la prise en charge des personnes évacués. Un tri est alors réalisé afin de catégoriser les victimes entre celles qui peuvent attendre et les urgences. Les blessés les plus grave sont immédiatement pris en charge à bord, d'où le besoin de matériel adapté à la situation », souligne Christian Drieux.

 Transfert de matériel médical sur la Liberté   (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Transfert de matériel médical sur la Liberté (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

 Transfert de matériel médical sur la Liberté   (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Transfert de matériel médical sur la Liberté (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

 Francis Lesire, Directeur des Soins Médicaux du Samu 76B  coordonne les opérations avec Pascal Potrel, commandant de l'Abeille    Liberté (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Francis Lesire, Directeur des Soins Médicaux du Samu 76B coordonne les opérations avec Pascal Potrel, commandant de l'Abeille Liberté (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

Noria d'hélicoptères

L'Abeille Liberté a, également, servi de base flottante pour la coordination des moyens aériens. En haute mer, l'évacuation des passagers les plus gravement blessés se fait en effet par hélicoptères. Pour Manchex, les hélicoptères Dauphin de la marine, basés au Touquet et Maupertus, ainsi que les machines de la Sécurité Civile (EC 145) et de la Douane (EC 135) basées au Havre, ont été mobilisés. Alors que l'équipe médicale « conditionnait » les blessés, un officier et un officier marinier assuraient, depuis l'Abeille Liberté, la coordination des vols et des hélitreuillages.

Coordination des vols hélicos (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Coordination des vols hélicos (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)



 Préparation pour un hélitreuillage de civière   (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)
Préparation pour un hélitreuillage de civière (© : MER ET MARINE - ERIC HOURI)

Les victimes ont ensuite été transférées vers l'aérodrome de Dieppe, où des ambulances ou d'autres hélicoptères les prenaient à leur tour en charge. Dans ce genre de situation, sauf cas de force majeure ou proximité immédiate de centre médicaux, les hélicoptères intervenant en mer, dont le nombre et l'autonomie restent limités, se contentent d'assurer la rotation avec la terre. Les victimes sont ensuite dispatchées vers les hôpitaux sous la responsabilité du préfet terrestre. Ce dernier est également à la barre du dispositif d'accueil mis en place par le Service Départemental d'Incendie et de Secours (SDIS) et le SAMU 76 dans le port vers lequel les blessés les moins touchés sont transférés par voie maritime (Dieppe mercredi). La coordination entre le préfet maritime et son homologue terrestre est donc primordiale. C'est pourquoi, durant toute l'opération, une équipe joue, depuis le CROSS, le rôle d'interface pour s'assurer que les informations circulent bien entre les deux autorités.
Il en va de même au niveau médial, le PMA embarqué mettant à jour progressivement une base de données sur les victimes, de leur identité à leur état. Les équipes terrestres savent donc, avant même que les blessés n'arrivent à terre, à quoi s'attendre et comment s'organiser en fonction des cas. C'est d'ailleurs l'une des évolutions du Plan ORSEC maritime. Il ne s'agit plus, comme autrefois, de mener de simples évacuations en mer mais, le plus possible en amont, de traiter les cas les plus graves via le PMA et de préparer depuis le large le travail des équipes terrestres.

Photos : Eric Houri. Texte : Vincent Groizeleau.

 L'Abeille Liberté   (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)
L'Abeille Liberté (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

Sauvetage et services maritimes