Marine Marchande
Reportage : La route de l'Atlantique, huit jours à bord d'un porte-conteneurs

Reportage

Reportage : La route de l'Atlantique, huit jours à bord d'un porte-conteneurs

Marine Marchande

Nous vous proposons aujourd'hui de redécouvrir un reportage réalisé sur un porte-conteneurs de la compagnie allemande Hambourg Sud. Durant 8 jours, Céline Aucher a embarqué sur le MS Eilbek pour une traversée de l'Atlantique qui l'a conduite d'Anvers à Montréal.

Samedi 10 juin

Anvers

Anvers, sa cathédrale, ses diamantaires, ses petites rues pavées. Sa vieille gare à la Eiffel où je déboule avec mon sac à dos et ma valise. On est samedi. Demain, je pars à Montréal. Pas d'un aéroport, du port de commerce. Le port d'Anvers, le quatrième du monde pour le trafic international de marchandises, le dixième pour le trafic de conteneurs. Drôle de départ pour des vacances. Un réseau de transport interne d'environ 270 km de routes, 1000 km de voies ferroviaires et 300 km d'oléoducs. Un réseau qui donne des sueurs froides aux chauffeurs de taxi. Le mien est géorgien, vit à Anvers depuis douze ans, parle anglais, flamand, un peu de russe. Le port ? Oui, oui, il connaît. Mais on tourne une bonne heure, on se perd, fait demi-tour, se perd à nouveau, avant de trouver le bon quai. C'est un pêcheur qui nous renseigne à l'aide d'une carte détaillée du port. Coût de la course : 60€.

(© : CELINE AUCHER)
(© : CELINE AUCHER)

Quai 869

Quai 869. Les grues sont des géants et les hommes des Playmobil. L'Eilbek, porte-conteneurs allemand faisant la liaison entre Anvers et Montréal, via Liverpool au retour, vient d'arriver. Une énorme bête qui s'étire sur 169 mètres et dont on ne voit la tête qu'en tordant la sienne. C'est sur elle que je m'apprête à embarquer. Sur une étroite passerelle pentue. Deux passagers sont encore sur le bateau. Un retraité de Toulouse, un peu déçu de ne pas avoir essuyé de tempête sur l'Atlantique. Et une mathématicienne du CNRS, décidée à rendre les dernières heures de son voyage excitantes, histoire d'oublier un retour en France redouté après cinq mois passés à l'université de Pittsburgh aux Etats-Unis.

(© : CELINE AUCHER)
(© : CELINE AUCHER)

Quatre passagers, vingt-deux marins

Sharon, le steward, est content. Un Philippin, comme la plupart des membres de l'équipage qui compte aussi un Estonien, un Letton, un Ukrainien et un apprenti allemand. Sharon offre une boite de Leonidas à tous les nouveaux passagers. On est quatre en plus des vingt-deux marins à bord, dont cinq officiers et le capitaine. Jean-Luc, un Français installé à Montréal, qui s'apprête à vivre sa sixième traversée et ne jure plus que par les voyages en cargo. Anne, jeune Française, immigrante sur le point de démarrer une nouvelle vie au Canada et souhaite faire de ce voyage une transition entre ses deux vies. Klaus, un Allemand de 64 ans, originaire de Hambourg qui vit là le rêve de sa vie. Adolescent empêché de prendre la mer par ses parents, il fait l'aller-retour, soit trois semaines de mer.

(© : CELINE AUCHER)
(© : CELINE AUCHER)

Du cambouis et une centrale nucléaire, le rêve !

Moi, enfin, qui vais passer une année au Canada, un visa vacances-travail en poche. J'ai toujours été attirée par les paysages industriels, le cambouis, les salopettes d'ouvriers et les moyens de transport en général. Là, j'ai la mer en plus. Mieux, l'océan. Cerise sur le gâteau, il y a même une centrale nucléaire juste en face, de l'autre côté de l'Escaut. Je ne vois pas les fumées qu'elle crache de ma cabine, la numéro 3, deck 10, après avoir monté l'équivalent d'un immeuble de quatre étages. Règle à retenir : éviter d'oublier son appareil photo dans sa chambre. En même temps, monter les escaliers intérieurs et extérieurs du bateau constitue l'un des seuls exercices physiques pour les passagers du cargo. Du pont d'amarrage jusqu'à la timonerie, tout en haut, c'est environ trente mètres d'escaliers.

(© : CELINE AUCHER)
(© : CELINE AUCHER)

Montréal au lieu de Saint-Pétersbourg

Je découvre un univers démesuré, fait de cordes et d'acier. L'Eilbek 2005 devait à l'origine assurer la liaison Anvers Saint-Petersbourg, soit environ quatre jours de voyage. Il appartient à la compagnie Hapag-Lloyd, l'une des plus importantes en Allemagne. Une compagnie qui possède surtout ses propres navires. Deck 4, un sauna et un vélo d'appartement sont à la disposition de l'équipage et des passagers. « Insuffisant pour les traversées transatlantiques, dit la capitaine. Il manque une piscine et un bar. » Prévu pour aller jusqu'à Saint-Petersbourg sans aide de brise-glace, l'Eilbek n'a aucun problème en revanche pour circuler l'hiver dans le Saint-Laurent.

(© : CELINE AUCHER)
(© : CELINE AUCHER)

Le plein à domicile

Une barge s'approche, manoeuvre pour se coller au cargo. Ça se passe comme ça dans les ports marchands. Les bateaux ne vont pas à la pompe à essence, la pompe à essence vient aux bateaux. Un type grimpe sur une échelle, Tarzan pompiste qui met plusieurs heures pour remplir les 800 tonnes du réservoir.

Doy, un des deux officiers philippins, nous fait visiter le bateau, précise les coins interdits, sauf accord du capitaine. C'est le cas de la salle des machines ou du pont quand on sera en pleine mer. Les consignes de sécurité - éviter par exemple le pont d'amarrage au départ et à l'arrivée- sont ponctuées d'anecdotes effrayantes. Tel marin dont la jambe a été coupée par un revers brutal de la corde d'amarrage, tel autre qui a perdu l'extrémité d'un doigt pris dans une des lourdes portes du navire. On monte jusqu'à la tour, on redescend jusqu'au deck 4. A côté du sauna, la machine à laver et le sèche-linge qui servent à l'équipage et aux passagers. Klaus est un peu largué. Il a beau être un touriste allemand sur un bateau allemand, il se retrouve sans amarres faute de parler la langue commune à bord : l'anglais. A table, les officiers de son propre pays utilisent la langue de Shakespeare plutôt que celle de Goethe.

17h30. C'est déjà l'heure du dîner. On mange tôt sur un cargo. Petit-déjeuner entre 7h30 et 8h30, déjeuner entre 11h30 et 12h30. Jean-Luc salue le capitaine avec qui il a fait le voyage aller il y a trois semaines. Le capitaine, Knut Wolters, veut passer par le nord de l'Ecosse plutôt que par la Manche. On se rapprochera des icebergs visibles au large de Terre-Neuve. On n'en est pas encore là. Toujours à quai dans le port d'Anvers. C'est samedi soir sur la terre belge. Et l'odeur des bars alléchante. Le capitaine propose une virée dans le centre ville avec un des officiers, allemand de Hambourg lui aussi. Jean-Luc nous accompagne. Offre une petite visite... de l'ancien port où appareillaient les