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Robert Gates tire une bordée contre l'US Navy

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Robert Gates tire une bordée contre l'US Navy

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La marine américaine est-elle dans le collimateur de la Maison Blanche ? Début mai, les propos du secrétaire américain à la Défense ont provoqué des remous et inquiétudes au sein de l'US Navy. En effet, devant un parterre d'officiers de marine et d'industriels, Robert Gates s'en est pris au format et au coût de la marine américaine. « Avons-nous vraiment besoin de 11 porte-avions, pendant encore 30 ans, alors qu'aucun autre pays n'en a plus d'un ? », s'est-il interrogé. Devant l'auditoire, le secrétaire à la Défense a même renchéri sur ce qu'il a présenté comme une disproportion des moyens face à certaines menaces : « Comme nous l'avons appris l'an dernier, vous n'avez pas nécessairement besoin d'un destroyer lance-missiles d'un milliard de dollars pour poursuivre et arrêter une bande de pirates adolescents, armés d'AK-47 ». Si la réduction de la flotte ou la remise en cause de nouveaux programmes n'a pas été évoquée, l'intervention très brutale de Robert Gates a jeté le trouble. De nombreux experts et militaires se sont, à juste titre, empressés d'atténuer ces propos. La mission première de l'US Navy n'est, en effet, pas de faire la chasse aux pirates. Les bâtiments qui participent à cette mission, en océan Indien, sont avant tout déployés dans la région dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et le maintien d'une force aéronavale destinée à appuyer la politique américaine, notamment vis-à-vis de l'Iran. Ainsi, un porte-avions et son escorte sont présents en permanence dans le secteur du golfe Persique, la seule présence de cette armada ayant déjà, à plusieurs reprises, tempérée les prétentions de Téhéran.

Le porte-avions, un outil indispensable

On sait d'ailleurs bien, à Washington, que le porte-avions reste le meilleur outil pour intervenir rapidement en cas de crise. Flexibles et profitant de la liberté des mers, les groupes aéronavals permettent au pouvoir politique de frapper où bon lui semble et quand il le souhaite, ce qui est loin d'être le cas de l'US Air Force et, par extension, de n'importe quelle force aérienne opérant depuis une base terrestre. Pour déployer un groupe d'avions, il faut en effet s'assurer de pouvoir traverser les espaces aériens séparant la base du théâtre d'opération. En cas de conflit, les autorisations sont extrêmement difficiles à obtenir, tout comme les accords permettant de baser des appareils dans un pays riverain. En clair, il faut des semaines, voire des mois, avant que l'aviation puisse intervenir. D'où l'avantage du porte-avions, qui peut parcourir 1000 kilomètres par jour sans contrainte, puisqu'il navigue dans les eaux internationales. Une fois sur place, il met en oeuvre son groupe aérien embarqué en toute autonomie, ses installations lui permettant d'assurer la maintenance, la réparation et le chargement en munition des appareils. Les stocks, une fois épuisés, sont recomplétés par la flotte logistique. De l'ex-Yougoslavie à l'Afghanistan, en passant par l'Irak, l'histoire récente a prouvé l'avantage des porte-avions, premiers à intervenir et réalisant, au final, la majeure partie des frappes aériennes.

Une flotte cohérente

Evidemment, le porte-avions ne se déplace pas seul et, pour assurer sa protection, tant au dessus qu'au dessous de la mer, une escorte imposante est nécessaire. D'où la présence en grand nombre, au sein de l'US Navy, de croiseurs, destroyers et sous-marins d'attaque. Ces unités assurent, par ailleurs, de plus en plus de missions, allant du renseignement à la mise en oeuvre de forces spéciales, en passant désormais par la défense contre missiles balistiques. C'est également à partir des bâtiments de surface et des sous-marins nucléaires d'attaque (SNA) qu'ont été mis en oeuvre, durant les crises récentes, l'essentiel des missiles de croisière tirés par les Américains. Comme les porte-avions mais avec un cadre d'emploi différent, ces bâtiments dotés du Tomahawk servent à dissuader un éventuel agresseur ou à frapper à tout moment une cible située loin dans les terres. Là encore, ni l'Air Force ni l'Army ne peuvent offrir une telle capacité.
A ces unités, il convient évidemment d'ajouter les bâtiments de débarquement, qui permettent de projeter une force aéroterrestre depuis la mer ; les ravitailleurs indispensables au soutien logistiques et les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), fer de lance de la force de dissuasion des Etats-Unis. Pour être mis en oeuvre en toute sécurité ces composantes, le parapluie offert par les porte-avions et les bâtiments de surface est nécessaire. En revanche, il manque à la Navy une flotte de patrouilleurs hauturiers ou de corvettes, peu complexes, à même de remplir des missions de surveillance et, par exemple, de lutte contre la piraterie. Un destroyer 9000 tonnes doté d'une centaine de missiles n'est, certes, pas très approprié pour intercepter un esquif de quelques mètres occupé par de jeunes somaliens armés de mitrailleuses. Mais, faute d'unités spécialisées, comme la plupart des autres marines d'ailleurs, l'US Navy assure ces missions avec ses gros bâtiments. Le programme LCS, qui doit voir la réalisation de plus de 50 navires, devrait répondre à ce besoin. Il en est au stade de l'évaluation des deux prototypes. Ces unités, très polyvalentes et modulables (avec l'emport de conteneurs spécialisés suivant la mission) semble néanmoins présenter un coût assez élevé, du moins si on les compare avec des frégates européennes.

Des problèmes de coûts et de disponibilité ?

Pour assurer toutes ces missions, l'US Navy dispose actuellement d'environ 300 bâtiments, dont 11 porte-avions, 14 SNLE, 4 sous-marins nucléaires lance-missiles de croisière, 53 SNA, 22 croiseurs, 68 destroyers, 29 frégates, 2 Littroral Combat Ships (LCS), 14 chasseurs de mines, 2 bâtiments de commandement, 10 porte-hélicoptères d'assaut, 21 transports de chalands de débarquement et 36 unités logistiques (bâtiments de soutien, ravitailleurs, transports de munitions). La flotte américaine, très imposante, demeure et de loin la plus puissante du monde. L'ampleur de ces effectifs doit, toutefois, être nuancée car le taux de disponibilité des bâtiments n'est pas au meilleur niveau. Ainsi, seule une grosse moitié des porte-avions est généralement opérationnelle.
L'autre faiblesse de l'US Navy réside aussi, sans doute, dans les coûts très élevés de ses programmes. Généralement, on constatera que les Européens, sans doute historiquement confrontés à des contraintes de coûts plus fortes, se révèlent moins onéreux, tant sur la construction que sur la maintenance. Si le format de l'US Navy semble donc relativement bien équilibré, il y a en revanche, probablement, des marges de manoeuvres financières au niveau des programmes et de la maintenance.

Une force océanique plus que jamais essentiel

Aux Etats-Unis comme dans d'autres pays occidentaux, l'émergence de nouvelles menaces et l'évolution du combat, notamment en Irak et en Afghanistan, poussent les gouvernements à adapter leur outil de défense. Aujourd'hui, la priorité est donnée à des moyens souples et spécialement adaptés au contexte rencontrés sur les actuels théâtres d'opérations. Dans cette perspective, un porte-avions, un sous-marin ou un destroyer peuvent paraître forts onéreux comparés aux besoins plus légers, mais évidemment plus urgents, des soldats sur le terrain. Les budgets étant toujours plus serrés, la tentation est donc de tailler dans les grands programmes, à première vue moins « utiles ». Mais le danger est aussi grand de mettre de côté l'hypothèse d'un conflit de haute intensité. Si, depuis une petite dizaine d'années, les Etats-Unis ne sont pas confrontés à des armées régulières, personne ne peut prédire que cela ne sera pas le cas demain. La « menace iranienne » est souvent évoquée, mais la montée en puissance d'autres pays et les tensions persistantes entre certains Etats poussent à réfléchir. En Asie, la situation reste tendue entre les deux Corées, d'autant qu'il parait de plus en plus plausible que la corvette sud-coréenne Chon An, coulée fin mars, a été victime d'une torpille, probablement tirée par un sous-marin nord-coréen. Le développement impressionnant de la Chine, toujours en délicatesse avec ses voisins japonais et taïwanais, pousse également les Etats-Unis à ne pas se laisser distancer. Pékin ne cache plus, en effet, ses prétentions régionales et océaniques qui passent, pour le régime chinois, par l'acquisition de porte-avions. La marine chinoise, en plus de l'achèvement de l'ex-Varyag russe, prévoit, ainsi, de se doter dans la prochaine décennie de deux porte-avions classiques de 64.000 tonnes et d'une unité à propulsion nucléaire de 93.000 tonnes. Pour maintenir l'équilibre, cela forcerait l'US Navy à maintenir, au moins, 4 à 5 porte-avions dans le Pacifique.

US Navy / USCG