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Construction Navale

Interview

R. Joassard: « Ocea réalise 95% de son activité à l’export sans délocaliser »

Construction Navale

Avec les Chantiers de l’Atlantique, le constructeur vendéen Ocea est le champion de l’industrie navale française à l’export. Dans un registre évidemment différent de celui de Saint-Nazaire, mais avec la particularité d’évoluer dans un marché encore plus concurrentiel, sur des produits où la compétition est pléthorique : patrouilleurs, navires hydrographiques, crew boats pour l’offshore, bateaux de pêche, vedettes à passagers, yachts… Or, Ocea parvient non seulement à réaliser l’essentiel de son chiffre d’affaires à l’export, mais il le fait sans délocaliser sa production, répartie entre la Vendée, la Loire-Atlantique et la Charente-Maritime. Un vrai tour de force pour une entreprise discrète, fondée il y a un peu plus de 30 ans aux Sables d’Olonne. Son secret : la modernisation de l’outil industriel pour rester compétitif, même face à des chantiers asiatiques, des produits très efficients répondant aux attentes des clients et le développement d’un savoir-faire très pointu dans le domaine des navires en aluminium.

Alors que le constructeur connait cette année un niveau d’activité historiquement élevé, nous faisons aujourd’hui le point son patron, Roland Joassard, qui a créé l’entreprise en février 1987 avec Fabrice Epaud.

MER ET MARINE : Comment se porte le marché actuellement ?

RLAND JOASSARD : On sent que ça repart, il y a un dynamisme des marchés au sens large, sur tous les segments où nous sommes positionnés. C’est une tendance générale et l’on voit les clients s’intéresser très clairement aux solutions que nous proposons.

En quoi se distinguent ces solutions ?

Nous développons des gammes de bateaux qui répondent bien aux attentes des clients. Ce sont des  navires de qualité, robustes et efficace, et en même temps des navires à faible coût de possession. Nous avons historiquement commencé ainsi avec la pêche et avons maintenu cette exigence sur toutes les gammes que nous avons développées. Aujourd’hui, la réduction des coûts de possession est un critère important mis en avant par les clients. D’autant qu’au-delà des économies réalisées, le corolaire est une réduction de l’impact environnemental, car en diminuant la consommation en carburant, on baisse mécaniquement les émissions.

La question de l’impact environnemental est vraiment importante, même dans le secteur militaire ?

Oui car il y a globalement une prise de conscience sur les questions environnementale et des engagements pris par les Etats, au niveau international, pour réduire leurs émissions de CO2. Les navires militaires peuvent aussi y contribuer. C’est pourquoi cela devient une demande du marché.

Cette réduction des coûts de possession est notamment liée à l’emploi de l’aluminium, plus léger que l’acier. Mais en même temps, le coût initial peut être plus cher…

Ce qui est important, c’est le coût sur toute la durée de vie d’un bateau. Si l’on réduit les frais d’exploitation de 20 à 30% sur 20 ans, on peut accepter un coût initial éventuellement supérieur, mais ce n’est même pas toujours le cas.

C’est ce qui vous permet d’avoir autant de succès à l’export ? Vous ne délocalisez pourtant pas votre production, qui reste en France, et faites face sur de nombreuses compétitions à des chantiers à très bas coûts de main d’œuvre…

Ocea réalise 95% de son chiffre d’affaires à l’export et cela sans délocaliser. Quand on vend des navires hydrographiques ou des patrouilleurs face à des chantiers asiatiques ou indiens, il est clair que cela ne se joue pas uniquement sur le prix des bateaux. Bien sûr que celui-ci est in fine important, mais ce que le client regarde, c’est aussi ce fameux coût de possession, les performances des solutions que nous proposons, les spécifications, l’accompagnement et le service après-vente. Dans de nombreux pays nous avons noué des relations de confiance au fil des années, cela compte évidemment.

Mais pour d’autres pays, comme l’Indonésie pour laquelle vous avez réalisé deux bâtiments hydrographiques de 60 mètres, il n’y avait pas de précédent. Comment avez-vous conquis un tel client ?

La compétition était rude, nous étions notamment face à des chantiers asiatiques. Il a fallu aller les chercher et leur démontrer les capacités de ce que nous allions leur livrer. Avec notre modèle OSV 190, mais aussi la formation des équipages et des hydrographes, ainsi qu’un partenariat avec le SHOM pour la spécification des équipements scientifiques, nous avions un package global qui permettait à l’Indonésie de produire des cartes marines aux standards internationaux. Cela a évidemment été déterminant pour le succès de l’opération, d’autant que nous avions dans ce contrat une obligation de résultats.

Le soutien du Shom a-t-il été déterminant ? Ce contrat a-t-il marqué le début d’un partenariat de long terme avec le service hydrographique de la marine française ?

C’était un élément important pour l’aide au choix des équipements et la formation des hydrographes mais ce n’est pas le Shom qui a fait pencher la balance. Ce qu’il faut comprendre, et c’est parfois compliqué vu d’ici, c’est que la France n’est pas au centre du monde. Nous souhaitons travailler avec le Shom mais, si le client veut collaborer avec un service hydrographique étranger, nous irons voir celui-ci, c’est le client qui décide.

Vos OSV 190, notamment, ont été conçus comme des plateformes très polyvalentes, qui peuvent remplir de nombreuses missions, y compris la guerre des mines avec la capacité de déployer différentes sortes de drones. Dans ce domaine, vous avez conclu en 2016 un partenariat avec ECA et DCI pour proposer des offres globales en matière de guerre des mines. Au-delà du programme belgo-néerlandais, sur lequel vous n’avez pas concouru, avez-vous des pistes sur ce marché ?

Les conditions d’accès à l’appel d’offres en Belgique étaient très particulières. Il fallait remplir un certain nombre de conditions, en particulier sur la taille de l’entreprise et le niveau de son chiffre d’affaires, qui était très élevé. C’est ce qui explique que seuls quelques gros acteurs ont pu concourir.  Mais nous sommes évidemment toujours positionnés sur ce marché et avons des projets communs avec DCI et ECA sur lesquels nous travaillons et que nous espérons voir se concrétiser.

Vous avez connu une période de trou d’air il y a quelques années, le site de La Rochelle étant notamment temporairement fermé en 2016. Tout est depuis rentré dans l’ordre ?

Nous avons été contraints, il y a deux/trois ans, de réduire un peu la taille du fait de l’interruption brutale, du jour au lendemain, de certains contrats. Depuis, nous nous sommes réorganisés et grâce au partage de travail, La Rochelle travaille sur des projets en cours.  

Je rappelle aussi que la reconstruction du site des Sables d’Olonne a conduit à réduire temporairement les capacités de production, de l’ordre de 40 à 50% pendant deux ans. Cela a évidemment eu un impact sur l’activité et le chiffre d’affaires durant cette période. Mais depuis bientôt deux ans nous sommes repartis à la hausse avec un chiffre d’affaires qui a augmenté de 50% en 2017 pour atteindre 65 millions d’euros, soit le niveau d’activité le plus haut enregistré précédemment.

Et vous allez atteindre un niveau historique cette année ?

La progression sera également d’environ 50% cette année, ce qui va nous permettre de terminer 2018 sur un chiffre d’affaires aux alentours de 90-95 millions d’euros.

Ce qui a évidemment un impact sur les besoins en personnel ?

Tout à fait. En deux ans, nous avons recruté plus d’une centaine de personnes et l’effectif a aujourd’hui dépassé la barre des 300 personnes.

La construction du nouveau chantier des Sables, qui a été la pièce maîtresse du plan d’investissement de 17 millions d’euros lancé en 2012, permet à Ocea de disposer d’un outil industriel très moderne et de réaliser des navires beaucoup plus grands qu’avant, jusqu’à 85 mètres. On imagine que ce nouveau site principal contribue énormément à ce regain d’activité…

Les investissements réalisés ont permis de nous doter d’un outil industriel et de processus de production modernes, c’est un bâtiment intelligent qui contribue à notre compétitivité et nous a permis d’élargir notre gamme de navires vers des bateaux plus grands, en particulier les patrouilleurs de haute mer. D’ailleurs, nous construisons actuellement le plus grand OPV en aluminium du monde, un bateau de plus de 80 mètres commandé par les Philippines. Un projet rendu possible par ce nouveau chantier, mais aussi notre maitrise dans la construction de bateaux en aluminium, qui est le fruit de 30 ans d’expérience, de recherche et d’innovation.

Et après les trois premiers halls ouverts à partir de 2014 un quatrième voit le jour…

Nous poursuivons le déploiement de notre programme de modernisation de l’outil industriel. Aux Sables, nous avons effectivement lancé cette année la phase 4 avec la construction d’un nouveau hall abritant toute la partie préfabrication.

Qu’en est-il de votre carnet de commandes ?

Nous avons une bonne visibilité sur notre activité, aujourd’hui sur deux ans. Nous avons par exemple livré cette année des patrouilleurs du type FPB 110 et FPB 72 pour le Nigéria et les Philippines. Nous avons en construction l’OPV 270 pour les Philippines et avons décroché la commande d’un nouveau navire hydrographique du type OSV 190 pour le Nigéria, que nous devrions livrer fin 2019/début 2020. Et puis il y a d’autres marchés dont je n’ai pas le droit de parler…

Au-delà du militaire, le marché civil est en train de repartir. En juin dernier, vous avez livré un navire à passagers de 24 mètres pour l’Irlande et vous avez enregistré des commandes à l’offshore et à la pêche. Vous avez aussi dévoilé récemment de nouveaux modèles de yachts, dont le Nemo ICE de 50 mètres conçu avec l’architecte Fulvio de Simoni et taillé pour naviguer en zones polaires…

Oui, comme je le disais précédemment la tendance générale des différents marchés sur lesquels nous sommes positionnés est à la reprise. Nous avons en effet des navires civils en construction, notamment des bateaux de pêche et des crew boats. Concernant les yachts, après une période calme, nous avons aujourd’hui de nombreux contacts. Il faut maintenant que les commandes s’engagent.  

OCEA