Marine Marchande
Routage : « Je connais les contraintes des marins, on parle le même langage »

Interview

Routage : « Je connais les contraintes des marins, on parle le même langage »

Marine Marchande

Maxime Le Roux a fondé Circum Ocean, société spécialisée dans le routage météo. Depuis Landéda, dans le Finistère, il conseille armateurs, équipages et assureurs pour que navires et infrastructures puissent travailler sans encombre et optimiser leur rendement.

MER ET MARINE : En quoi consiste votre activité ?

MAXIME LE ROUX : Je fais du routage. Cela signifie que je suis, d’un point de vue météo, différents convois maritimes, dans l’offshore pétrolier ou le marine de commerce, qui sont sensibles ou fragiles. Cela peut être du remorquage ou du transport de colis un peu spéciaux qui ne supportent pas certaines fréquences de houle, par exemple. Récemment, j’ai fait le routage d’une barge sortant d’un chantier qui devait traverser l’Atlantique. Il y a deux aspects principaux pris en compte : la sécurité des convois et l’optimisation pour améliorer le rendement.

Au quotidien, j’envoie une communication par mail, un rapport météo. Dans ce bulletin, je donne la situation générale attendue. Il est envoyé aux différentes parties : l’armateur, le bord et l’assureur. Je synthétise de très nombreuses données météo et je suggère la solution la plus sécurisée. J’ai un rôle de conseil, d’aide à la décision opérationnelle.

Vous êtes officier de marine marchande formé par l’ENSM. Comment en êtes-vous venu à vous spécialiser dans ce domaine ?

Je m’intéresse à la météo depuis longtemps et j’ai eu affaire au routeur Pierre Lasnier (MeteoMer) qui nous a sorti de la panade lors d’un voyage en voilier. Aujourd’hui en retraite, il faisait du routage pour la course au large avec de nombreux faits d’armes, mais 80% de son activité se concentrait sur le commerce. Passionné par ce qu’il faisait, je l’ai rencontré. Il m’a formé, transmis énormément de choses et j’ai commencé à faire du routage pour des grands voiliers, comme le Bel Espoir, ou pour des connaissances. Le réseau aidant, j’ai maintenant ma propre société, Circum Ocean, et je fais ça professionnellement depuis 4 ans.

 

Maxime Le Roux (© CIRCUM OCEAN)

Maxime Le Roux (© CIRCUM OCEAN)

 

Vous travaillez seul ?

J’ai commencé seul, mais nous sommes maintenant plusieurs. Je travaille avec un océanographe qui me permet de faire de l’hindcast. Il s’agit de traiter le passé et les statistiques. Quand un projet est dans la tête des ingénieurs, ils ont besoin de savoir à quel type de météo et de mer ils s’exposent. Pour répondre à ces questions, on va traiter les 30 ou 40 dernières années de données météo statistiquement. Par ailleurs, je suis aussi en train de former d’autres routeurs. Souvent des gens du même profil que moi, pour assurer une permanence H24. Pour l’instant, on est entre deux et trois sur cet aspect prévisions.

Est-ce que cela signifie que le routage est un service qui se développe, pour lequel il existe une réelle demande ?

L’activité météo est hyper développée dans sa facette informatique. Avec le big data, c’est devenu un marché énorme avec une modélisation incroyable. En revanche, si beaucoup de grosses entreprises fournissent de la météo de manière pointue, elles ne savent pas forcément comment sous-traiter de manière terre-à-terre, pour un chef de projet qui veut juste savoir quand est-ce qu’il part, par exemple. Je n’ai pas la même capacité informatique que ces grosses entreprises et j’exploite des météos publiques, libres de droits. Mais j’en fait une analyse personnalisée pour un projet. C’est ma double casquette, à la fois de marin et formé en météo qui me permet d’avoir de la crédibilité. Je parle le même langage que les marins, je connais leurs contraintes aussi parce que je les ai vécues. On se comprend assez bien. Ils me font confiance parce qu’ils savent que j’ai des compétences dans leur domaine.

Je pense que le routage peut prendre de l’ampleur et se développer. L’aspect sécurité est de plus en plus présent. Je constate par ailleurs un écart entre la quantité de données disponibles en ligne et la capacité de traitement. On s’aperçoit qu’il y a un travail d’analyse qui n’est pas souvent fait pour prendre les décisions sur le moment. Avant, il n’y avait pas toutes ces données disponibles, donc on se posait beaucoup de questions sans avoir les mêmes outils pour y répondre.

Il y a également une facette sur l’optimisation et l’économie d’énergie avec des contraintes écologiques qui augmentent. On va être obligé de développer des solutions pour essayer d’augmenter le rendement des projets, leur consommation... J’ai bon espoir que ça se développe.

Quel intérêt ont les entreprises à sous-traiter un service de routage ?

Première raison, parce que c’est très chronophage. Quand on est capitaine d’un bateau, on prend rarement le temps de se poser au sec, sur un écran pendant deux ou trois heures pour étudier une situation et affiner le mieux possible une solution. C’est un problème parmi des milliers d’autres à gérer. Clairement, on n’a pas le temps.

La deuxième raison, c’est que les convois sensibles sont assurés par des grosses sociétés d’assurance, qui demandent une expertise météo indépendante. Et ce, afin de s’assurer que le responsable du projet, qui est en général sous pression commerciale, ne fasse pas les choses en dépit du bon sens météo. L’intervention d’un tiers est bien vue par les assureurs. Ce conseil arrive sur la table entre toutes les parties et ils prennent ensuite leur décision entre eux. Pour les armateurs, ils savent qu’avec ce genre de pratiques, on met les bateaux en sécurité. Il faut mettre en relation ce que je facture avec une journée d’immobilisation d’un navire. Ce sont des coûts sans commune mesure. Donc si j’arrive à faire gagner une journée d’affrètement…

Troisième raison, tout le monde n’a pas forcément toutes les données météo de manière générale. Quand on est en mer, on n’a pas forcément accès à toutes ces données-là, ni toujours les connaissances pour aller les chercher au bon endroit, au bon moment.

Comment se passe votre relation avec les bords ?

C’est une des facettes importantes de ce travail. Certains apprécient d’avoir une aide. Cela les soulage et ils s’en remettent en toute confiance. D’autres n’aiment pas du tout de se voir dicter leur conduite. Toute la subtilité du boulot est de gagner la confiance des capitaines et des responsables de projet, pour montrer que ce qu’on propose a du bon sens, qu’ils vont eux-mêmes moins en baver, que les navires vont moins subir.

À chaque fois qu’on prend un nouveau projet, il faut construire la relation et essayer subtilement de gagner la confiance des bords. Il n’y a pas de règles, c’est vraiment de la relation humaine. Au final, c’est étonnant, on envoie très peu de caractères, mais dans ce qu’on écrit, il faut essayer de gagner la confiance des gens à qui on l’envoie et ce n’est pas quelque chose de facile. Il n’y a pas de recette, il faut juste essayer de faire preuve d’humilité et de suffisamment d’autorité pour souligner les enjeux.

© Propos recueillis par Gaël Cogné, mai 2020. Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.