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Royal Navy : Le programme CVF peut-il vraiment être arrêté ?

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Royal Navy : Le programme CVF peut-il vraiment être arrêté ?

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Les deux nouveaux porte-avions de la marine britannique font couler beaucoup d'encre outre-Manche. Depuis des semaines, toutes les rumeurs circulent sur le programme Carrier Vessel Future (CVF), à commencer par son possible abandon. Il est vrai que la Grande-Bretagne est dans une situation économique difficile et que son engagement en Irak, et aujourd'hui en Afghanistan, pèse très lourd sur le budget du ministère de la Défense. Pour financer ces opérations extérieures, extrêmement coûteuses, le MoD n'a eu d'autre choix que de serrer la vis. De nombreuses unités ont été prématurément désarmées, alors que des programmes d'équipement sont réduits, voire ajournés. Des luttes internes très vives ont opposé les différentes composantes des armées, notamment la Royal Navy et la Royal Air Force. Chacun tente, ainsi, de « sauver les meubles ». Dans le débat très passionné des coupes budgétaires, les porte-avions HMS Queen Elizabeth et HMS Prince of Wales sont régulièrement attaqués. Il convient néanmoins de se poser la question de savoir le gouvernement britannique peut, véritablement, se permettre de renoncer à ce programme.

Vue des futurs Queen Elizabeth et Prince of Wales (© ROYAL NAVY)
Vue des futurs Queen Elizabeth et Prince of Wales (© ROYAL NAVY)

Plus d'un quart de la facture déjà engagée

Projet emblématique pour la défense britannique, le programme CVF a été lancé à l'été 2008. Le MoD a signé avec les industriels un contrat pour la réalisation de deux bâtiments, livrables en 2014 et 2016. Le budget estimé est d'un peu plus de 5 milliards d'euros, le calendrier initial étant sans doute amené à glisser d'un ou deux ans. Depuis un an et demi, de nombreux contrats ont été notifiés aux fournisseurs, allant de l'acier nécessaire à la coque (80.000 tonnes commandées à Corus) aux moteurs (notamment les turbines Rolls-Royce MT30). En tout, environ 1.5 milliard d'euros seraient déjà engagés, les coûts d'annulation étant estimés à plus de 400 millions. Chez Babcock, en Ecosse, l'assemblage du HMS Queen Elizabeth a, de plus, débuté l'an dernier. Destiné à restructurer le secteur naval britannique, le programme représente 10.000 emplois et implique une soixantaine de grosses entreprises du pays, dont les chantiers Babcock Marine (Rosyth), BAE Systems (Barrow-in-Furness) et BVT Surface Fleet (Glasgow et Portsmouth). En cas d'abandon du programme, les conséquences sociales seraient donc énormes, sans compter la perte financière induite, qui serait colossale. Dans ces conditions, on voit très mal comment Londres pourrait, désormais, faire machine arrière.

Le montage industriel (© AIRCRAFT CARRIER ALLIANCE)
Le montage industriel (© AIRCRAFT CARRIER ALLIANCE)

Le montage industriel (© AIRCRAFT CARRIER ALLIANCE)
Le montage industriel (© AIRCRAFT CARRIER ALLIANCE)

Outil unique

Une telle décision aurait, également, des retombées politiques importantes. Outil militaire inégalé, le porte-avions est en effet l'apanage des grandes puissances. Pouvant se déplacer sans contrainte en profitant de la liberté des mers, il peut frapper presque n'importe où de manière autonome. La seule présence d'un groupe aéronaval dans une zone est, pour le pays qui le met en oeuvre, un moyen de pression diplomatique unique, tout en offrant une capacité d'intervention immédiate et présentant une grande souplesse. Cette capacité a cruellement fait défaut à la Grande-Bretagne ces dernières années, la Royal Navy n'alignant depuis quarante ans que de petits porte-aéronefs à la valeur militaire contestée par rapport aux véritables porte-avions en service aux Etats-Unis et en France. Destiné à renouveler les Invincible, le programme CVF a, justement, pour but de combler cette lacune. Trois fois plus gros que leurs prédécesseurs, les Queen Elizabeth mesureront 280 mètres de long pour un déplacement de 65.000 tonnes, et doivent embarquer 40 aéronefs. Avec leurs 36 avions F-35B, ils disposeront d'une puissance de feu et d'une polyvalence sans commune mesure avec les Invincible, dotés de Harrier.

Groupe aéronaval avec CVF, T45 et Astute (© ROYAL NAVY)
Groupe aéronaval avec CVF, T45 et Astute (© ROYAL NAVY)

Un problème pour la France et l'Europe

Si abandon du programme CVF il y avait, le coup serait donc politiquement et stratégiquement très dur. La Royal Navy, déjà très touchée par les restrictions budgétaires, perdrait une composante essentielle, qu'il serait particulièrement difficile de reconstituer. Maîtresse des mers jusqu'à la seconde guerre mondiale, la marine britannique, fer de lance des armées de sa Majesté, serait ravalée au statut de puissance de second rang. Il lui resterait certes ses sous-marins nucléaires, mais le renouvellement des SNLE pose toujours problème, alors que la flotte de SNA va être considérablement réduite. Quant aux destroyers lance-missiles du type 45, sans porte-avions, il n'y aura guère besoin d'en avoir 6, ce que les opposants à la marine ne manqueraient pas de souligner. En France, la réduction de la puissance de la Royal Navy et les risques qui pèsent sur ses principales composantes pourraient provoquer un certain sentiment de satisfaction chez les nostalgiques, emprunts d'une animosité plus ou moins marquée pour la rivale ancestrale de la Marine nationale.

 (© ROYAL NAVY)
(© ROYAL NAVY)

En réalité, l'état et l'avenir de la flotte anglaise ne peut qu'inquiéter la France et, au-delà, l'Europe entière. Traditionnellement, la marine britannique est en effet la plus puissante du continent et, avec la Marine nationale, présente un potentiel important (bien que très inférieur à celui des Etats-Unis). Malgré les difficultés, la France tient tant bien que mal son rang, parvenant à maintenir un groupe aéronaval, ainsi qu'à renouveler ses sous-marins nucléaires et ses frégates. Mais l'Hexagone ne peut, à lui seul, être présent sur tous les fronts. A l'heure où de nombreux pays, qui ont bien compris l'utilité politique et militaire des porte-avions, cherchent à se doter de ce type de bâtiment (Chine, Inde, Russie et sans doute à terme Japon et Corée) pour accroître leur puissance, qu'en sera-t-il de l'Europe ? Si les CVF ne sont pas réalisés, l'UE ne disposerait que du Charles de Gaulle et, éventuellement, du « PA2 », au cas où Nicolas Sarkozy décide de sa construction dans les deux prochaines années. Si les Britanniques maintiennent le cap, l'Europe pourra compter sur trois à quatre plateformes (contre une dizaine pour les Etats-Unis). Ce serait un minimum face aux enjeux internationaux et à la défense des intérêts de l'Union dans un monde qui, malheureusement, ne s'annonce pas plus sûr dans les années qui viennent.

Le Charles de Gaulle (© MARINE NATIONALE)
Le Charles de Gaulle (© MARINE NATIONALE)

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