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Saint-Nazaire célèbre le 70ème anniversaire de l'évasion du Jean Bart

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La ville de Saint-Nazaire célèbrera, ce samedi, le 70ème anniversaire de l'évasion du cuirassé Jean Bart. Le navire, en construction aux chantiers, était parvenu à s'échapper le 19 juin 1940, alors qu'il n'était même pas encore achevé, avant l'arrivée des Allemands dans l'estuaire de la Loire. Sur les 7 vétérans encore vivants de cette incroyable opération, 3 seront présents. Agés de 88 à 93 ans, ils recevront la médaille de la ville de Saint-Nazaire. La fille du commandant du Jean Bart, Geneviève Ronarc'h, qui vient de faire rééditer le livre de son père (1951), participera également aux cérémonies. Une table d'interprétation, érigée devant la façade de l'usine élévatoire, à côté d'une ancre offerte par la Marine nationale, sera aussi dévoilée. On notera aussi que la liste de l'équipage et des marins partis avec le Jean Bart le 19 juin 1940 est enfin complète. Six « oubliés » ont été ajoutés dans le livret « Evasion du Jean Bart », édité avec le soutien de STX France. On notera, aussi, qu'une exposition sera présentée au public dans le village du Record SNSM, qui ouvre ses portes ce matin dans le port de Saint-Nazaire. Enfin, Pierre Courtois, peintre officiel de la marine, vient de réaliser une gravure représentant l'évasion du Jean Bart.


Sistership du Richelieu, construit à Brest, le Jean Bart est mis sur cale en décembre 1935, à Saint-Nazaire. Encore inachevé, le plus puissant cuirassé construit en France parvient, dans la nuit du 18 au 19 juin 1940, à échapper aux Allemands, dont l'avancée rapide faisait craindre que le bâtiment de ligne tombe en leurs mains. L'évasion du Jean Bart restera comme l'une des plus incroyables pages de l'histoire des chantiers de Saint-Nazaire. Long de 248 mètres pour une largeur de 38 mètres, il était armé de deux tourelles quadruples, soit 8 canons de 380 mm, auxquels d'ajoutaient trois tourelles triples de 152 mm. Commandés pour répondre à la construction des croiseurs de bataille allemands Scharnhorst et Gneisenau puis des cuirassés italiens du type Littorio, les Richelieu et Jean Bart devaient marcher à 32 noeuds, leur déplacement en charge atteignant 48.950 tonnes. Evolution des Dunkerque et Strasbourg, achevés à la fin des années 30, ils disposaient d'une ceinture blindée dont l'épaisseur atteignait 330 mm.


La réalisation du Jean Bart dans l'estuaire de la Loire nécessitera la construction d'une grande forme de radoub, qui prendra par la suite le nom de « forme Jean Bart » et sera utilisée jusqu'à la réalisation des gigantesques bassins A et B dans les années 70. Après le déclenchement du conflit, en 1939, la Marine nationale fait accélérer l'achèvement des deux géants. En mars 1940, la sortie du Jean Bart de sa forme de radoub est prévue pour le mois d'octobre. Mais le déferlement allemand bouleverse le calendrier. Une véritable course contre la montre s'engage, les chantiers nazairiens réalisant l'un des tours de force dont ils ont le secret. A partir du 20 mai et durant un mois, pas moins de 3500 ouvriers se relaient jour et nuit sur le Jean Bart. En toute hâte, les transmissions du bord, les chaudières et les moteurs sont installés. Les hélices sont fixées le 7 juin et les chaudières allumées le 14. Dans le même temps, un autre travail titanesque est entrepris, avec la fin du creusement d'une tranchée permettant au navire et à ses 8.10 mètres de tirant d'eau d'accéder à l'estuaire de la Loire, puis à la haute mer. Faute de temps, le creusement de la roche étant difficile, le chenal ne sera pas terminé avant le jour du départ. Le Jean Bart devra partir avec seulement 40 centimètres d'eau sous la quille !
Le 18 juin, la Wehrmacht est à Rennes et ses blindés s'approchent de Nantes. C'est finalement la nuit suivante que le commandant Ronarc'h décide d'appareiller pour une première sortie à très hauts risques. Après s'être échoué, le bâtiment est dégagé par les remorqueurs et atteint au petit matin le chenal. C'est alors que l'aviation allemande le prend pour cible. Trois bombardiers de la Luftwaffe attaquent, plaçant une bombe de 100 kilos entre les deux tourelles de 380 mm, (seule celle de l'avant est achevée). Les dégâts sont limités et le Jean Bart, grâce à quelques pièces de DCA rapidement embarquées et à l'intervention d'avions français, parvient à repousser l'assaut.


Miraculeusement épargné, le cuirassé rejoint en mer son escorte, composée des torpilleurs Le Hardi et Mameluk, eux-aussi flambants neufs. Après un ravitaillement en combustible et en eau, le Jean Bart met le cap sur Casablanca, qu'il gagne le 22 juin. Cette évasion spectaculaire restera dans les annales de l'histoire navale française et marquera le début d'une carrière mouvementée pour le dernier des cuirassés français (la construction de ses frères Gascogne et Clemenceau est interrompue par l'invasion allemande). Le Jean Bart stationne durant toute la guerre au Maroc. Après son arrivée, les travaux d'achèvement reprennent, mais les moyens plus limités du port de Casablanca et la pénurie de pièces ralentissent considérablement les travaux. La tourelle avant de 380 mm est néanmoins opérationnelle, en novembre 1942, lorsque les anglo-saxons débarquent en Afrique du nord. Alors que les forces légères françaises mènent un combat acharné au large des côtes marocaines, le Jean Bart, immobilisé à quai, engage le 8 novembre un duel au canon avec le cuirassé américain Massachussetts, qui le touche à trois reprises avec ses obus de 406 mm. Les Américains, qui ont également attaqué le bâtiment français avec leur aviation embarquée, pensent à la fin de cette première journée que le Jean Bart est hors de combat. Mais, à la surprise générale, le cuirassé ouvre le feu, le lendemain, sur le croiseur lourd Augusta, qui se replie en toute hâte, encadré par les salves de 380 mm.


Le Massachussetts, qui a tiré la veille un nombre impressionnant de coups, ne reviendra pas à l'assaut. L'US Navy ne souhaite pas puiser davantage dans les soutes à munition du cuirassé, craignant une intervention du Richelieu, réfugié à Dakar après la débâcle. Ce sont donc les appareils du porte-avions Ranger qui sont chargés de faire taire le Jean Bart. Huit bombardiers sont lancés, deux bombes de 500 kilos étant placées sur le navire à quai. Gravement endommagé et ayant embarqué 4500 tonnes d'eau, le Jean Bart ne représente plus une menace.
Après le ralliement de l'Afrique française aux alliés, le sort du cuirassé pose question. Les Etats-Unis, compte tenu de l'ampleur des travaux (et le manque de certains équipements, comme le calibre de 380 mm qui n'est pas utilisé par les américains), refusent de l'achever, contrairement au Richelieu, qui est modernisé dans les chantiers américains. La transformation du bateau en porte-avions, proposée par les Français, est également écartée.
La Marine nationale parviendra néanmoins à le remettre partiellement en état, une sortie en mer étant réalisée en septembre 1943. Il faudra néanmoins attendre 1945 pour que la décision d'achever le cuirassé soit prise.

A l'été 1945, le bâtiment de ligne rejoint la France. D'abord Cherbourg, puis Brest, lorsque les bassins de Laninon sont dégagés. L'achèvement du Jean Bart signe la résurrection de l'arsenal breton, durement éprouvé par les bombardements. Il faut tout de même 10 ans pour aboutir à l'admission au service actif du navire, qui bénéficie des évolutions technologiques de la guerre. Des radars sont notamment installés et, outre les deux tourelles de 380 mm et les trois tourelles triples de 152 mm, une abondante artillerie antiaérienne est mise en place : 24 pièces de 100 mm, 28 de 57 mm, 8 tubes de 40 mm et 20 de 20 mm.

Basé à Toulon, le Jean Bart participe au soutien du débarquement de Suez, en novembre 1956. En juillet 1957, un ultime obus de 380 mm est tiré. Faute de crédits, la carrière du Jean Bart s'arrête après seulement deux petites années de service. Placé en réserve en août 1957, il est désarmé en janvier 1970. Vendu à la démolition en mai de la même année, il est ferraillé au Brégaillon. « Ce cuirassé représente, dans le monde, l'ultime évolution de cette catégorie de navires », note Robert Dumas, auteur de nombreux ouvrages, dont un consacré au Jean Bart.