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Saint-Nazaire : la construction du BRF Jacques Chevallier débute
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Saint-Nazaire : la construction du BRF Jacques Chevallier débute

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Construction Navale

Les Chantiers de l’Atlantique ont officiellement lancé hier la construction du Jacques Chevallier, tête de série du programme des quatre futurs bâtiments ravitailleurs de forces (BRF) de la Marine nationale. La cérémonie de découpe de la première tôle du navire s’est déroulée en présence de la ministre des Armées, Florence Parly et du chef d’état-major de la marine l’amiral Christophe Prazuck.

 

Cérémonie de découpe de la première tôle hier (© BERNARD BIGER)

Cérémonie de découpe de la première tôle hier (© BERNARD BIGER)

 

Ces navires de nouvelle génération seront chargés d’assurer le soutien logistique des unités de combat. Ils vont remplacer une flotte de ravitailleurs désormais à bout de souffle et qui prendra sa retraite d’ici 2027. Il s’agit des bâtiments de commandement et de ravitaillement (BCR) Var, Marne et Somme, navires de 157 mètres et 18.000 tonnes de déplacement à pleine charge respectivement mis en service en 1983, 1987 et 1990 ; mais aussi l’ancien pétrolier-ravitailleur Meuse, déjà désarmé en 2015 après 35 ans de service. Leurs successeurs seront livrés fin 2022 pour le premier, puis en 2025, 2027 et 2029 pour les trois autres.

 

Le BCR Marne (© FRANCIS JACQUOT)

Le BCR Marne (© FRANCIS JACQUOT)

 

Comme nous le révélions fin mars, ce sont des noms d’anciens ingénieurs qui ont été retenus pour baptiser les BRF. La marine tient ainsi à rendre hommage à de grandes personnalités du  génie maritime, comme elle l’avait déjà fait avec le bâtiment de recherche électromagnétique Dupuy de Lôme, mis en service en 2006.

Jusqu’au dernier moment, il y a eu débat sur le nom qu’allait porter la tête de série, avec d’un côté les partisans de Jacques Chevallier, figure de la propulsion nucléaire (et des armes atomiques) qui fut aussi ancien DGA, et de l’autre ceux de Jacques Stosskopf, qui paya de sa vie son engagement dans la Résistance pendant la seconde guerre mondiale. C’est finalement le premier qui a été choisi.

Jacques Chevallier

Le premier BRF, connu à Saint-Nazaire sous le numéro de coque C35, sera donc baptisé Jacques Chevallier (1921-2009), l'un des grands artisans de la propulsion nucléaire. On lui doit en particulier la chaufferie du Redoutable, le premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) français, mis à l’eau à Cherbourg en 1967 et opérationnel de 1971 à 1991. Après avoir conçu un réacteur compact, Jacques Chevallier fut ensuite (de 1972 à 1986) directeur de la DAM (Direction des Applications Militaires) du Commissariat à l’Energie Atomique, où il supervisa le développement de nouvelles armes nucléaires, avant d’achever sa carrière comme Délégué Général de l’Armement entre 1986 et 1988.   

Jacques Stosskopf

Son premier sistership (D35) s’appellera quant à lui du nom de l’ingénieur alsacien Jacques Stosskopf (1898-1944). Patron de la construction navale à Lorient au début de la seconde guerre mondiale, il intégra en 1941 la Résistance, profitant de sa position pour livrer de précieuses informations sur les activités allemandes à Lorient, la construction des bunkers de la base sous-marine de Keroman comme les mouvements et les évolutions techniques des loups noirs de l’amiral Dönitz. Des renseignements cruciaux pour les Britanniques dans la bataille de l’Atlantique. Mais à la suite de l’infiltration du réseau Alliance auquel il appartenait, de nombreux résistants sont arrêtés à partir de l’automne 1943. Jacques Stosskopf est démasqué en février 1944. Il est déporté au Struthof, seul camp de concentration en France, qui se trouvait dans une Alsace alors annexée par l’Allemagne. Il y est exécuté le 1er septembre 1944, moins de deux mois avant la libération de Strasbourg par les Alliés. Après-guerre, la Marine nationale avait donné son nom à la base sous-marine de Lorient, qu’elle a utilisé jusqu’en 1997.

Emile Bertin

Emile Bertin (1840-1924) va quant à lui donner son nom au troisième BRF (E35). Il s’agit de l’un des plus brillants ingénieurs navals français, à qui l’on doit de nombreuses innovations (autour notamment de la ventilation, de la résistance et de la stabilité des coques, du compartimentage…) et qui a conçu environ 150 bâtiments de surface (torpilleurs, croiseurs et cuirassés notamment). C'est aussi lui qui a créé le bassin d'essais des carènes de Paris, construit en 1906 et qui fut, avec ses 160 mètres de long, le premier et le plus grand bassin de traction au monde. Mais bien avant cela, sa renommée était déjà telle à la fin du XIXème siècle que Tokyo demanda ses services au gouvernement français. Louis-Emile Bertin fut ainsi détaché de 1885 à 1990 au Japon, pour lequel il conçut et supervisa la construction d’une flotte moderne, socle du développement de la marine impériale dans les décennies qui suivirent. Un seul bâtiment de la Marine nationale a porté jusqu’ici son nom, le croiseur Emile Bertin, lancé en 1933 à Saint-Nazaire. Un bâtiment de 177 mètres et 6000 tonnes doté d’une propulsion de plus de 100.000 cv qui décrocha le titre de croiseur le plus rapide du monde en franchissant la barre des 40 nœuds lors de ses essais.

Gustave Zédé

Enfin, le quatrième BRF (F35) sera baptisé Gustave Zédé (1825-1891), inventeur du Gymnote, premier sous-marin torpilleur français lancé à Toulon en 1888 (et premier au monde avec celui de l’ingénieur espagnol Isaac Peral mis à l’eau au même moment). Plusieurs bâtiments de la Marine nationale ont porté le nom de Gustave Zédé, le dernier étant un ancien aviso allemand datant de 1936 et saisi à la fin de la seconde guerre mondiale. Remis en service en 1947 dans la flotte française, il est d’abord nommé Marcel Le Bihan mais ce bâtiment servant de support aux interventions sous-marines (notamment de bathyscaphes) est rebaptisé Gustave Zédé en 1978. Il sera désarmé en 1986.

Des pétroliers à double-coque plus grands que les BCR

Appelés à ravitailler les bâtiments de combat en combustible, carburéacteur pour leurs aéronefs, vivres, eau douce, munitions et pièces de rechange, les BRF seront plus grands que leurs aînés. Ils mesureront 194 mètres de long pour 27.6 mètres de large et afficheront un déplacement de 31.000 tonnes à pleine charge (environ 16.000 lège), ce qui en fera les plus lourdes unités de la marine française après le porte-avions Charles de Gaulle. Pétroliers à double coque, contrairement à leurs aînés, ils vont permettre à la Marine nationale de se conformer enfin à la règlementation internationale sur les tankers entrée en vigueur en 2005. Une norme qui avait été adoptée pour éviter de nouvelles catastrophes comme celle du naufrage de l’Erika, en 1999. Tous les pétroliers civils s’y sont conformés depuis plus de 10 ans, seuls quelques les vieux ravitailleurs militaires à simple coque, comme les BCR français, continuant de naviguer de manière dérogatoire.

La capacité d’emport des futurs BRF sera de 13.000 m3 de carburant, avec des soutes mixtes aptes à stocker aussi bien du gasoil pour la propulsion des bâtiments ravitaillés que du carburéacteur. Cela signifie que la cargaison des BRF sera facilement adaptable en fonction des missions qui leur seront dévolues et des navires qu'ils seront amenés à ravitailler. S'il s'agit du porte-avions, il faudra par exemple beaucoup plus de carburéacteur que s'il s'agit de soutenir un groupe de frégates.

Optimisation des flux pour réduire au maximum les phases de RAM

En plus du carburant, les bâtiments pourront transporter 1500 tonnes de fret (munitions, pièces de rechange, vivres et matériels divers). Ils seront dotés de quatre bras de ravitaillement en combustible et charges lourdes, permettant de servir simultanément deux navires à la mer. Des moyens de levage seront disponibles à l'avant, notamment pour la manutention de conteneurs, avec un espace dédié sur le pont pour 20 EVP (équivalent vingt pieds, taille standard du conteneur). Les premiers visuels des BRF, diffusés il y a un peu plus d’un an, montraient deux grosses grues disposées en parallèle mais la configuration finale est axée sur une seule grue de forte capacité sur l'avant de la plage de ravitaillement à la mer (RAM) et deux plus petites sur l'arrière de cet espace, devant le bloc passerelle. On notera par ailleurs que cette plage RAM est en grande partie couverte, ce qui permettra de disposer d'un espace de préparation abrité afin de fluidifier les flux lors des phases de ravitaillement, en particulier lorsqu'il s'agira du porte-avions.

Propulsion diesel-électrique

La puissance installée sera de 24 MW, la France ayant choisi une propulsion diesel-électrique comprenant quatre moteurs diesels, deux moteurs électriques et deux lignes d'arbres. S'y ajoutera un propulseur d'étrave pour améliorer la manoeuvrabilité. Les navires pourront atteindre la vitesse de 20 nœuds et franchir environ 8000 milles à vitesse économique. Leur autonomie sera de 60 jours. 

Hélicoptère, drone et jusqu'à 190 personnes à bord

Armés par 130 marins, les futurs ravitailleurs auront des logements pour 60 personnes supplémentaires. Une plateforme et un hangar permettront la mise en œuvre d’un hélicoptère de type NH90 Caïman mais aussi d'un drone aérien, avec leurs structures de soutien associées.

Ateliers, hôpital et installations de commandement

Les BRF disposeront par ailleurs d'ateliers afin de réaliser différentes opérations de maintenance et de réparation au profit des unités de combat. On trouvera à bord des installations hospitalières, ainsi que des locaux et systèmes permettant d'accueillir un petit état-major embarqué.  

Toujours rien d’officiel sur les moyens électroniques et l’armement

C’est la grande interrogation de ce programme depuis sa notification il y a 16 mois. Initialement, la décision devait être actée au plus tard à l’été 2019 mais l’annonce ne cesse d’être repoussée, même si des choix ont semble-t-il été actés. Comme nous l’expliquions en février, Thales et Nexter seraient en effet parvenus à la faveur de ce programme à placer leur nouveau canon de 40mm, le RAPIDFire naval, qu’ils espèrent aussi installer sur les futurs patrouilleurs et chasseurs de mines français. Mais le développement de ce système sera beaucoup plus coûteux que l’achat d’une artillerie existante sur le marché international. Il faut donc dégager du budget et, dans le même temps, répondre aux besoins opérationnels en matière d’autodéfense des bâtiments face aux menaces actuelles et futures, en particulier la prolifération des missiles antinavire. Dans ce cadre, les BRF devraient non seulement disposer de deux canons de moyen calibre (à l’avant et au-dessus du hangar), mais également de missiles surface-air à très courte. Des études sont en cours pour intégrer des lanceurs Simbad-RC équipés de missiles Mistral 3. Il est en tous cas intéressant de voir que la dernière image des BRF dévoilée hier est marquée par l’absence du radar principal et de l’armement.

Coopération franco-italienne

Initialement connu sous le nom FLOTLOG (Flotte Logistique), ce programme devait être au départ conduit de manière purement nationale. Mais il a finalement été placé sous bannière européenne et confié à l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAR). Cela, dans le cadre d’une coopération franco-italienne, la France choisissant de développer les BRF sur la base du design du nouveau ravitailleur de la marine italienne, le Vulcano, conçu et réalisé par Fincantieri.

 

Le Vulcano italien (© GIORGIO ARRA

Le Vulcano italien (© GIORGIO ARRA)

 

L’OCCAR a notifié en janvier 2019 la commande à un groupement comprenant les Chantiers de l’Atlantique (mandataire) et Naval Group. Les navires doivent être coréalisés avec Fincantieri (en sous-traitance). Au-delà des plans du Vulcano largement modifiés pour les besoins français, en particulier ceux du porte-avions, le groupe italien doit normalement produire la section avant de chaque BRF. Ces sections construites en Italie seront remorquées à Saint-Nazaire. Les Chantiers de l’Atlantique assureront leur assemblage au reste de la coque (produit sur place), l’armement de l’ensemble puis les essais en coopération avec Naval Group, qui se chargera de l'intégration du système de combat.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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