Construction Navale
Salariés grecs : Aker Yards paye l'addition

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Salariés grecs : Aker Yards paye l'addition

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Aker Yards France a versé, hier, 7300 euros à chacun des trois salariés grecs, en grève de la faim depuis le 14 mars. Bien qu'un de leur soutien leur aurait, selon certaines sources, conseillé de refuser le chèque, les trois hommes ont finalement accepté la transaction, correspondant au montant qu'ils réclamaient. Même si le chantier n'est pas directement impliqué dans cette affaire, qui touche un de ses sous-traitants de rang 2, l'entreprise redoutait que la cérémonie de baptême du paquebot MSC Poesia soit marquée par des manifestations, voire des débordements. Pour mémoire, soutenus par l'Union Syndicale Multi-professionnelle CGT, les trois grévistes de la faim réclamaient le paiement de leurs salaires après rupture de leurs contrats de travail. Ils étaient employés comme peintres pour la société allemande Elbe, sous-traitante de Freeze, un fournisseur des chantiers navals. « Face au risque certain de perturbation de la cérémonie de lancement du paquebot MSC Poesia, maintenant propriété de MSC, Aker Yards a décidé de verser, sans négocier, 7300 euros (qui s'ajoutent au 700 euros de salaire transmis ce week-end), ainsi qu'un billet d'avion, au trois personnes actuellement en grève de la faim, de manière à empêcher cette manifestation et ses probables débordements qui seraient extrêmement préjudiciables pour notre ville et surtout pour l'emploi », souligne le constructeur.

Pour la première fois, la direction attaque de front la CGT

Aker Yards regrette que cette affaire n'ait pu être jugée par les Prud'hommes, selon refusée par les trois salariés grecs, suivant certains conseils qui leur avaient été prodigués. Le groupe dénonce, par ailleurs, l'action de l'USM-CGT qui, selon lui, « n'avait certainement aucun intérêt à affronter le droit du travail. Elle a préféré manipuler trois personnes en les conduisant dans une situation dangereuse pour leur santé, voire leur vie. Nous regrettons également cette pratique des relations sociales archaïques d'un syndicat qui ne se préoccupe pas du développement des entreprises dans lesquelles travaillent les collaborateurs, mais s'obstine à briser sans réfléchir ces mêmes entreprises ». L'attaque du constructeur contre le syndicat, qui affirme depuis le début défendre le droit des salariés contre les « patrons voyous », est donc très virulente. Elle constitue même une certaine nouveauté à Saint-Nazaire. Jusqu'à aujourd'hui, les directions successives des chantiers s'étaient, en effet, bien gardées d'attaquer de front la puissante confédération qui, il est vrai, pèse beaucoup moins que jadis. Après les « scandales sociaux » largement médiatisés de l'époque Queen Mary 2, les actions de ce genre s'étaient passablement raréfiées, à l'image d'ailleurs des commandes de navires. Alors que les trois concurrents de Saint-Nazaire affichaient un carnet de commandes plein entre 2004 et 2006, le Français était passé à deux doigts de la faillite. Conséquence directe, ou pas, les armateurs s'étaient, alors, empressés de « fuir l'agitation sociale et la mauvaise publicité » selon un ancien cadre des chantiers. « A l'époque il y a avait encore le groupe Alstom et, derrière, l'Etat. Pendant près de trois ans, nous avons bénéficié de commandes d'entreprises publiques qui ont évité de mettre les gens au chômage. Le problème, c'est qu'aujourd'hui nous jouons sans filet. L'Etat n'est plus derrière nous et le jour où nous n'aurons plus de client, on fermera boutique », explique-t-on chez Aker.

« Si on continue de fonctionner comme ça, c'est la fermeture des chantiers »

Le chantier ne pouvait, par conséquent, pas se permettre de froisser son principal client, l'Italo-suisse MSC Croisière, qui lui assure, depuis plusieurs années, l'essentiel de son plan de charge. « Nous avons l'obligation de réussir le lancement du paquebot, alors que nous sommes en négociation avec MSC pour la signature d'une prochaine commande. Nous tenons à rappeler que, sans ce même armateur qui nous a commandé déjà 8 navires, l'activité de notre société aurait été considérablement réduite durant ces dernières années ». Le moment est d'autant plus mal choisi que l'entreprise ne dispose que de deux ans de visibilité et doit impérativement décrocher de nouveaux contrats, faute de quoi les bureaux d'études seront dans quelques mois à court de travail. L'enjeu de conflits sociaux, comme celui des salariés grecs, dépasse donc largement de simples intérêts locaux. Leurs répercussions, dans le monde très anglo-saxon des armateurs, peuvent avoir des conséquences irrémédiables sur les clients. Ces derniers comprennent en effet mal que leurs bateaux servent de toile de fond à l'illustration d'une certaine misère humaine. Pour Aker Yards, une manifestation pendant le baptême du MSC Poesia aurait été catastrophique. En payant les sommes réclamées par les ex-salariés d'Elbe, l'entreprise a souhaité, comme elle l'explique, empêcher « la possibilité de donner demain, devant tous les médias nationaux et internationaux, une image de notre ville qui entraîne l'envie d'aller construire des navires ailleurs qu'à Saint-Nazaire ». Et un cadre d'enfoncer le clou : « Il faut bien que les gens comprennent. Si on continue de fonctionner comme ça, c'est la fermeture des chantiers ».

L'agitation sociale : Une aubaine pour les Coréens ?

Il y a, par ailleurs, une autre conséquence, toute aussi redoutable, de cette publicité dont se serait bien passé Aker Yards. Si elle perdure, elle risque, tout simplement, de réduire significativement les marges de manoeuvre d'Aker Yards afin d'éviter une prise de contrôle du Sud-coréen STX Shipbuilding. En effet, le rachat par ce dernier, en octobre 2007, de 39.2% d'Aker Yards fait actuellement l'objet d'une enquête approfondie des services du commissaire européen à la concurrence. Obtenue juste avant Noël, cette procédure laisse un peu de temps (jusqu'en mai) au groupe et aux gouvernements impliqués, pour trouver une parade à l'incursion du prédateur asiatique. Afin de justifier le paiement des salariés grecs et donc un certain « achat » de la paix sociale, Aker Yards évoque le « souhait de se mettre dans les meilleures conditions. Dans le but de développer encore notre capacité à conquérir de nouveaux clients sur le site de Saint-Nazaire. A un moment où nous avons besoin d'investissements européens pour garantir la pérennité de la présence de cette activité dans la région ». La phrase peut être à double lecture. On y devine les investissements de MSC, qui pourrait donc signer pour de nouveaux navires, mais aussi l'arrivée d'investisseurs, invités par la France et ses homologues européens à sortir Aker des griffes de STX. Car, en coulisses, les négociations se poursuivent et l'agitation n'est jamais bonne conseillère. « Comment voulez-vous, si un tel bordel continue, que le tour de table européen qui est en train de se faire puisse aboutir ? », lance, exaspéré, un cadre de l'entreprise.

Le rôle fondamental de la sous-traitance

Comme nous l'évoquions plus haut, la fin de l'ère Alstom, à Saint-Nazaire, avait été marquée par une succession de scandales sociaux faisant les gros titres de la presse. Si les faits étaient la plupart du temps incontestables, une certaine sumédiatisation a néanmoins donné au grand public l'impression que le paquebot géant avait été construit par une main d'oeuvre étrangère, abondamment exploitée. En somme, un Germinal moderne. Or, comme le rappellera plus tard la CFDT, au plus fort de la période euphorique du début des années 2000, les salariés étrangers ne représentèrent jamais plus de 14% des effectifs présents sur le site. Bien loin de l'image véhiculée ici et là. Plus encore qu'hier, le poids de la sous-traitance s'est renforcé, à Saint-Nazaire comme chez ses concurrents. De constructeur, l'entreprise s'est transformée en intégrateur. Ainsi, 70% de la valeur d'un paquebot revient aux coréalisateurs. « Les bateaux sont devenus tellement complexes qu'on ne peut plus gérer toute la chaîne technique. Nous faisons donc appel à des spécialistes et à des experts. Notre réseau de sous-traitants est extrêmement efficace et est même considéré par nos collègues européens comme le plus performant d'Europe. C'est, d'ailleurs, ce qui fait aujourd'hui notre force contre la concurrence asiatique », souligne-t-on à la direction des ressources humaines d'Aker Yards. Alors que l'entreprise emploie 3000 salariés, plus de 4000 employés de fournisseurs travaillent actuellement aux chantiers, soit un total de 400 entreprises disposant, quotidiennement, d'équipes sur le site.

Qu'a fait Aker Yards pour contrôler ses sous-traitants ?

Côté problème, le donneur d'ordres peut être confronté à différents cas de figure. S'il s'agit d'un litige entre salarié et employeur, l'affaire doit se régler aux Prud'hommes, comme cela aurait du être le cas avec les ex-salariés grecs d'Elbe. C'est ce qu'avaient préconisé Aker Yards, des syndicats comme la CFDT et les pouvoirs publics. Autre cas, celui des entreprises faisant faillite. « Quand la société est française, il y a la garantie des salaires mise en place par l'Etat. Les employés sont donc payés », explique-t-on chez Aker. Mais si le fournisseur est étranger, comme ce fut récemment le cas pour VOS, un autre sous-traitant dont les salariés se sont retrouvés sur le carreau ? « C'est la chaîne de solidarité des entreprises qui se met alors en place. En clair, nous faisons pression sur notre sous-traitant de rang 1 pour qu'il paye les salaires de son fournisseur défaillant. C'est ce que nous avons fait avec Cegelec dans le cas de Vos ».
Depuis son arrivée en France il y a deux ans, Aker Yards a souhaité développer une politique permettant d'éviter les dérives de ses fournisseurs. Mise en place à l'époque d'Alstom, l'Instance de Dialogue Social de Site regroupant le patronat et les partenaires sociaux a commencé à véritablement exister. Alors que l'inspection du travail lançait des visites surprises sur les navires en construction, Aker lançait, il y a deux ans, ses audits sociaux. « Deux mois après l'arrivée d'une entreprise sur le site, c'est-à-dire le temps qu'il faut pour qu'elle s'installe et que ses salariés touchent leurs salaires et aient des bulletins de paie, nous interrogeons plusieurs salariés de manière totalement aléatoire. Les questions sont très diverses : Est-ce que les contrats sont bien signés ? Est-ce que vous avez bien été payés ? Est-ce que vous avez-eu vos bulletins de salaire ? », explique-t-on à la DRH d'Aker Yards. L'entreprise s'intéresse également aux conditions de travail des équipes de ses fournisseurs, qu'il s'agisse des équipements individuels, de la formation au poste occupé ou de la connaissance des consignes d'hygiène et de sécurité. Alors que les conditions de logement de certains salariés avaient défrayé la chronique en 2003, ce paramètre fait aussi partie de l'audit social. « Nous cherchons également à savoir quelles sont leurs conditions d'hébergement, ce qui est très important pour les gens qui travaillent loin de chez eux. S'il y a un problème, on se déplace et, comme c'est déjà arrivé, si nous constatons que les conditions ne sont pas bonnes, nous faisons pression sur le sous-traitant pour trouver une solution ».

140 audits sociaux en deux ans

De manière générale, après avoir été enquêté auprès des salariés, Aker Yards va auditer leurs employeurs. « Si quelque chose ne parait pas clair, nous creusons et si nous constatons des écarts, nous mettons en place un plan d'action correctif. L'entreprise a, alors, un certain délai pour rectifier la situation ». Toutefois, selon la DRH, les irrégularités constatées ne veulent pas forcément dire que les employeurs sont des patrons voyous. « Ce qu'il faut bien voir, c'est que le droit du travail français est extrêmement compliqué pour les autres Européens, y compris pour des pays comme l'Allemagne. Dans les plans correctifs, nous donnons donc des listes d'experts comptables, d'avocats ou de juristes spécialisés dans le droit du travail, qui vont permettre aux sociétés de se mettre en conformité ». En deux ans, 140 audits ont, ainsi, été menés par Aker Yards auprès de ses coréalisateurs, un rythme que la DRH souhaite accélérer. « C'est important car, aujourd'hui, on ne peut pas se permettre d'avoir des sous-traitants qui ne respectent pas le code du travail. C'est une question éthique mais aussi économique et industrielle, car ce genre de pratiques implique des risques, qu'il s'agisse du respect des coûts, des délais et de la qualité ».

Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France)