Marine Marchande
SeaFrance : Quand le coup de blues des officiers se transforme en coup de calgon

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SeaFrance : Quand le coup de blues des officiers se transforme en coup de calgon

Marine Marchande

Depuis mercredi et au moins jusqu'à samedi, la flotte de SeaFrance est bloquée à quai. Les six ferries de la compagnie (*), qui assurent la liaison Calais-Douvres, sont immobilisés suite à un mouvement de grève des officiers. La grogne, qui « couvait depuis des mois » aux dires des responsables syndicaux, porte principalement sur les rémunérations, mais aussi sur une amélioration des conditions de travail. Capitaines et lieutenants affirment que la compagnie fonctionne avec des effectifs insuffisants, ce qui engendrerait des rythmes de travail très contraignants : « On passe d'un bateau à l'autre en enquillant les jours. Il en résulte beaucoup de fatigue. A plusieurs reprises, des officiers, trop fatigués, ont d'ailleurs demandés à être débarqués », explique l'un des grévistes. Selon la CGT et la CGC, SeaFrance fait face à une véritable pénurie d'officiers et à la désaffection des jeunes : « Nous fonctionnons à flux tendus par manque d'effectifs. La compagnie n'a reçu que quelques CV en six mois, ce qui prouve l'ampleur du problème du recrutement. Les jeunes officiers ne veulent plus venir chez nous car les salaires sont meilleurs ailleurs. Depuis l'instauration du RIF (registre international français, pavillon bis tricolore, ndlr), il y a une concurrence déloyale au plan national. Les marins français travaillant au RIF voient leurs revenus défiscalisés, ce qui n'est pas notre cas », affirme Jacques Brouyer, de l'intersyndicale CGT-CGC. Selon cet élu du comité d'entreprise : « Ces dernières années, le différentiel entre les salaires des officiers et ceux des équipages n'a cessé de fondre. C'est très bien que les équipages soient mieux payés mais nous voulons que cette évolution s'applique également pour nous ».

Pour la direction, « il n'y a rien à négocier »

Les officiers réclament, par conséquent, une augmentation annuelle de 5% au dessus de l'indice INSEE pour les trois prochaines années. « Il s'agit là d'une base de négociation. Nous pouvons ensuite en discuter mais, le problème, c'est que nous avons face à nous un président qui ne veut pas négocier et préfère le rapport de force ». Du côté de la direction, on affirmait hier soir ne pas pouvoir accéder aux revendications des grévistes : « Il n'y a rien à négocier. La compagnie ne peut pas envisager d'augmenter les salaires de ses officiers de 15, 20 ou 25%, même sur trois ans ». La hausse des frais de soute, l'impact sur le marché anglais (3/4 des passagers) de la chute de la Livre face à l'Euro, ainsi que les travaux de refonte du nouveau ferry, l'ex-Jean Nicoli, font craindre au siège de SeaFrance des résultats 2008 moins bons que ceux de l'an passé. Dans ces conditions, la direction a refusé jusqu'ici de réévaluer les rémunérations. « 2008 sera une année difficile et il est hors de question d'augmenter les salaires. N'importe quelle entreprise qui prendrait une telle décision irait droit dans le mur », explique-t-on chez SeaFrance, où on évoque également une autre problématique, cette fois d'ordre culturel : « On est en France et dans le transport maritime. Augmenter les salaires pour une seule catégorie de personnel est inenvisageable ». Autrement dit, si l'entreprise lâche du lest avec les officiers, elle pourrait rapidement se retrouver à gérer des revendications au niveau des équipages.

La grève coûtera-t-elle plus cher que les revendications ?

Une réunion entre officiers et direction s'est tenue hier après-midi à Calais mais s'est soldée par un nouvel échec. Aucun accord n'a été trouvé, les grévistes déplorant largement l'absence du président de SeaFrance autour de la table. Très remontés, les officiers se montrent déterminés dans leur action, quitte à immobiliser la flotte plusieurs jours encore : « Les gens sont très mobilisés et se préparent à un mouvement dur ». Déplorant l'intransigeance de la direction, les responsables syndicaux se disaient hier soir « scandalisés » face à l'enlisement du conflit, qui a provoqué une belle pagaille sur le port et les accès routiers. En deux jours de mouvement, ce sont près de 60 allers-retours qui ont été supprimés entre Calais et Douvres. Des milliers de passagers ont été contraints d'annuler leurs traversées ou d'opter pour d'autres compagnies, comme P&O Ferries ou Norfolkline (à Dunkerque). Dans le même temps, les parkings se sont retrouvés saturés, tout comme les abords du port, des centaines de camions restant sur le carreau. Pour SeaFrance, le coût est donc très dur, aussi bien en termes d'image que financièrement. Ainsi, le mouvement pourrait coûter au final plusieurs millions d'euros. « C'est n'importe quoi. L'équivalent d'un simple aller-retour d'un navire aurait sans doute été suffisant pour financer nos revendications salariales. Or, en un jour et demi de grève, ce sont plus de 40 rotations qui ont été supprimées », dénonçait hier après-midi un membre de l'intersyndicale CGT-CGC.

L'organisation du travail comme point de blocage

Ce « gaspillage » n'a fait, semble-t-il, que renforcer la détermination des officiers, pourtant peu habitués aux mouvements sociaux. « C'est très rare que les officiers se mettent en grève. Cela démontre bien qu'il y a un véritable problème et que cela dure depuis des mois. Il faut un vrai dialogue social. On ne cesse pas le travail par plaisir et on est tous écoeurés de voir les bateaux à quai, alors qu'il ne faudrait pas grand-chose pour que nous acceptions de reprendre ». Plus qu'un accord sur des augmentations de salaires, les officiers réclament surtout, comme préalable à la reprise, une avancée sur la question de l'organisation du travail. Contrairement aux personnels d'exécution et aux services hôteliers, de nombreux officiers n'habitent pas dans la région de Calais. Ils effectuent leur service plusieurs jours d'affilée sur les navires puis rentrent, chez eux, cumulant repos et congés. Or, tous les ferries de la compagnie n'ont pas la même activité. Certains effectuent deux ou trois voyages par jour, alors que les plus gros réalisent cinq allers-retours quotidiennement. Pour ces navires, seul le SeaFrance Nord-Pas-de-Calais, unique fréteur de la compagnie, serait autorisé à embarquer des officiers pendant quatre jours. Les personnels des autres bateaux à cinq rotations ne peuvent travailler plus de 48 heures à bord. Ils réclament aujourd'hui de pouvoir, pour ceux qui le souhaitent, embarquer trois jours de rang, ce qui serait déjà le cas assez régulièrement. « Avec le manque de personnel, nous devons souvent, au pied levé, armer un navire. Cela pose de gros problèmes car il devient de plus en plus dur de prévoir des week-ends ou même parfois des vacances. Quand ça l'arrange, la direction n'hésite donc pas à nous faire travailler plus de 48 heures sur un ferry mais, quand ce sont les gens qui le demandent, elle refuse », souligne Jacques Brouyer. Pour le responsable syndical, la question de l'aménagement des plannings est d'ailleurs fondamentale : « C'est très important car de nombreux jeunes officiers habitent Paris ou Le Havre. Au moment où on peine à recruter du sang neuf, c'est donc une raison de plus pour eux d'aller voir ailleurs ».
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(*) La grève touche également le Rodin, en arrêt technique à Dunkerque. Hier, les officiers du ferry ont empêché les ouvriers de monter à bord.

My Ferry Link (ex-SeaFrance)