Divers
Serge Ségura : «la France est très écoutée dans la diplomatie maritime»

Interview

Serge Ségura : «la France est très écoutée dans la diplomatie maritime»

Divers

Serge Ségura est l'ambassadeur français des Océans. Il fait avec Mer et Marine le point sur la place de la France dans la diplomatie maritime mondiale, la nouvelle convention internationale sur la haute mer et la place grandissante de la mer dans les politiques nationales.

MER ET MARINE : Vous êtes diplomate et ambassadeur français des Océans depuis 2015. En quoi consiste votre mission ?

SERGE SEGURA : J’ai été nommé en 2015 et je suis le premier à occuper ces fonctions. A ce moment-là, il est devenu de plus en plus évident pour l’Etat et le gouvernement que les océans étaient une partie importante de la diplomatie internationale par eux-mêmes, par les ressources qu’ils abritent et tous les enjeux géostratégiques et écologiques qu’ils représentent. Toute une série de questions se posent au niveau international et l’on a considéré qu’il était utile d’avoir une personne référente qui puisse aborder ces problèmes de manière transversale, en faisant le lien entre tous les ministères, organismes et administrations concernées.

Concrètement, mon travail consiste à aider les directions du Quai d’Orsay et nos ambassades sur les questions liées aux océans, à renforcer la présence du ministère des Affaires étrangères dans les structures interministérielles. Je siège aussi dans les enceintes internationales, comme les Nations-Unies, dans les négociations multilatérales, comme par exemple la négociation d’un traité sur la haute mer (processus BBNJ), mais aussi dans les discussions bilatérales que la France mène avec certains pays sur les thèmes maritimes, notamment en Asie.

La France a donc beaucoup de relations bilatérales en Asie en matière maritime ?

Pas uniquement en Asie, bien sûr, mais la région Indopacifique est effectivement de celles où nous cherchons à créer des dialogues à vocation maritime ; avec l’Inde, l’Indonésie, le Japon par exemple. Il faut que nous parlions avec eux et pas seulement de défense et de sécurité. Il faut parler d’économie bleue, de technologie, de protection de la diversité marine. On ne peut plus limiter notre diplomatie maritime à la géostratégie.

Vous évoquez les relations bilatérales de la France. Le droit maritime international est basé sur des grandes conventions multilatérales, comme la convention de Montego Bay ou encore Marpol. On voit de plus en plus d’initiatives régionales, des négociations locales ou des conflits, comme par exemple en Méditerranée orientale, où l’on s’interroge sur l’efficacité des normes internationales. Croyez-vous que le multilatéralisme est encore pertinent dans le monde maritime ?

Mais absolument et plus que jamais ! Le milieu des océans est par essence multilatéral, il relie tous les territoires et regroupe des enjeux connectés : on ne peut plus parler d’économie bleue ou d’exploitation des ressources en mer sans parler de biodiversité ou de géostratégie. Et pour que l’action soit cohérente, il faut mettre tout le monde autour de la table. Il faut avoir un maximum de monde à bord sinon ça n’a aucun sens. Alors oui, les négociations sont longues. Il faut écouter tout le monde, ne brusquer personne. On sait aussi qu’il y a des pays qui sont à la table de négociation, qui s’expriment mais qui ne ratifieront peut-être pas les résultats de la négociation. Mais c’est le principe même de la diplomatie.

L’Organisation maritime internationale a fait, et il ne faut pas l’oublier, un travail gigantesque pour fixer un cadre et des normes, par exemple pour les équipages ou la sécurité des navires. De même, la convention de Montego Bay a mis plusieurs années à être élaborée. Mais cet outil est devenu une référence incroyable, qui a permis des progrès significatifs dans les relations internationales. C’est un socle solide qu’il importe désormais de faire évoluer pour répondre aux enjeux actuels sans pour autant en modifier la lettre et les principes.

C’est ce que nous sommes en train de faire aux Nations-Unies, avec la négociation de la convention BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction). Celle-ci a été lancée suite à la constatation que depuis la convention de Montego Bay, les connaissances scientifiques et technologiques sur les océans ont énormément progressé. Ce qui permet à la fois un grand bond en avant en terme scientifique mais aussi de nouvelles perspectives économiques. On peut désormais imaginer exploiter des ressources beaucoup plus loin et beaucoup plus profondément. La convention de Montego Bay n’est pas suffisamment détaillée sur ces questions. C’est donc pour cela, et aussi pour répondre aux nouveaux types de pollution, pour prendre en compte les enjeux du changement climatique et de la perte de biodiversité que l’assemblée générale des Nations-Unies a décidé en 2015 de travailler sur cette convention BBNJ.

Que les choses soient claires, il ne s’agit pas de mettre les océans sous cloche ou de les transformer en aquarium. Il s’agit d’allier les principes de conservation et d’utilisation durable des ressources en haute mer et dans les grands fonds marins. Et d’offrir la possibilité de créer des aires marines protégées en haute mer ou encore des recherches communes en matière de ressources génétiques en mer. Là aussi les négociations sont longues, mais pour l’instant tout le monde est autour de la table, y compris la Chine et les Etats-Unis. Et nous espérons avoir rédigé ce traité d’ici la fin 2021.

Que répondez-vous aux armateurs qui, justement, craignent que les législations régionales les concernant - celle sur les émissions du CO2 actuellement - ne prennent le pas sur les règles internationales de l’OMI ?

Le changement climatique est une préoccupation globale et il n’y avait pas de raison que le transport maritime ne participe pas à l’effort de réduction de CO2. Et c’est précisément la trajectoire qu’a adoptée l’OMI.

En ce qui concerne l’Union européenne, celle-ci prévoit effectivement d’inclure les émissions de CO2 dans le système européen des quotas d’émission. Elle marque ainsi sa volonté d’être un modèle, ce qui ne devrait pas surprendre les armateurs qui sont très présents dans les couloirs de Bruxelles ou de Strasbourg. Je comprends les inquiétudes des armateurs, leur peur de ne pas être entendus sur le contexte concurrentiel dans lequel ils évoluent. Mais ils savent aussi que l’Union européenne est parfaitement consciente de la difficulté des armateurs à prévoir leurs investissements, à obtenir des prêts dans un contexte d’incertitude règlementaire. C’est pour cela que les textes sont adoptés. Et aussi parce qu’il y a d’autres urgences : celle du dérèglement climatique et de la pollution.

Les armateurs français figurent parmi ceux qui font le plus d’efforts en la matière. La création d’un ministère de la Mer devrait les rassurer sur le fait que leurs préoccupations sont et continueront à être entendues.

Depuis le départ, dans des circonstances confuses, de Ségolène Royal, la France ne dispose plus d’ambassadeur des pôles. Comment la voix française sur ces questions est-elle désormais portée ?

Elle l’est, il n’y a aucune inquiétude à avoir ! Les fonctionnaires de la direction du droit de la mer et des pôles au quai d’Orsay sont des spécialistes, suivent les dossiers avec vigilance et participent à toutes les discussions et négociations internationales autour de l’Arctique et de l’Antarctique.

De manière générale, la France pèse-t-elle réellement au niveau de la diplomatie maritime ?

Absolument. La France est très écoutée, d’abord au niveau européen où après le départ du Royaume-Uni nous sommes le seul grand Etat maritime. Et cela parce que nous sommes un des rares, y compris au niveau mondial, à exercer toutes les activités maritimes : le commerce, la pêche, la science, l’énergie et évidemment une Marine nationale capable de patrouiller et de défendre nos intérêts. Cela nous donne un poids et une crédibilité indéniables dans l’ensemble des négociations que nous menons.

Avez-vous le sentiment que la mer, longtemps oubliée des politiques nationales en France, est désormais mieux prise en compte ?

Tout à fait. La création du ministère de la Mer en est évidemment un témoignage probant mais il n’y a pas que cela. L’Etat est, dans son ensemble, convaincu de l’importance de la mer. Il n’y a désormais plus un seul discours de politique internationale du président de la République dans lequel il n’évoque pas les océans et l’économie maritime. Et même au-delà de l’échelon politique, je constate également que tous les services de l’Etat sont plus conscients de l’aspect maritime de notre pays. J’oserais même dire que l’Etat est sans doute plus convaincu de l’importance de la mer que, du moins pour le moment, l’opinion publique !

Propos recueillis par Caroline Britz © Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.