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Construction Navale

Reportage

Sibiril : Le chantier de Carantec ne chôme pas

Construction Navale

Sauvetage, pilotage, pêche… le chantier Sibiril Technologies de Carantec bénéficie actuellement d’un carnet de commandes bien rempli et diversifié. Une demi-douzaine de bateaux sortira de son hall de construction d’ici la fin 2019.

A Carantec, dans le Finistère nord, Sibiril est une institution, dont les racines remontent au temps de la révolution française. A l’origine, il construisait de solides coques en bois capables de résister aux conditions de mer souvent rudes de la baie de Morlaix. L’entreprise familiale a connu son heure de gloire à l’issue de la seconde guerre mondiale, reconnu par le général de Gaulle lui-même pour son action de résistance. Au cours du conflit, le chantier, alors dirigé par Ernest Sibiril, parvient en effet, malgré l’occupation, à remettre en état des embarcations et fait traverser la Manche à plus de 200 personnes.

L’ancien site, d’où partaient ces bateaux pour l’Angleterre, est toujours là, à quelques encablures de l’implantation actuelle, édifiée dans les années 70. Travaillant après-guerre dans la réparation et la construction, notamment pour la pêche, la plaisance, mais aussi la marine, Sibiril s’oriente en 1979 vers les matériaux composites, qui sont aujourd’hui sa spécialité.

 

L'ancien chantier (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

L'ancien chantier (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le site actuel (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le site actuel (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Qualité, fiabilité, ponctualité

En difficulté dans les années 2000, le constructeur breton, repris par le groupe de Jean-Pierre Le Goff à l’issue de sa liquidation en 2011, a depuis redressé la barre. « Il a d’abord fallu regagner la confiance des clients. Cela passe notamment par une bonne maîtrise des projets. Elle permet de se démarquer non seulement par la qualité et la fiabilité des bateaux que nous réalisons, mais aussi par le respect des délais, ce qui est très important pour les professionnels. L’an dernier, nous n’avons par exemple eu aucune heure supplémentaire de travail sur les bateaux que nous avons produits », note Tristan Pouliquen, directeur de Sibiril Technologies.

Pour y parvenir, le chantier se veut donc très rigoureux dans la gestion de ses projets et, malgré une concurrence parfois très vive, ne promet pas des choses qu’il ne peut pas tenir. « Il faut être sérieux, c’est primordial dans ce métier, surtout quand on travaille avec professionnels tels les sauveteurs, les pilotes et les pêcheurs ».

 

Thomas Guilbaud au bureau d'études (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Thomas Guilbaud au bureau d'études (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Le bureau d’études

Pour coller aux besoins de ces clients très exigeants, avec lesquels il collabore étroitement lors de la phase de conception des bateaux, Sibiril a développé un petit bureau d’études. Ce jour-là, Thomas Guilbaud, architecte naval, travaille sur la maquette numérique d’un bateau de sauvetage : « Le bureau d’études nous permet de répondre au plus près aux demandes spécifiques du client et avec les outils numériques, nous pouvons vraiment faire du sur-mesure. Que ce soit le pont, la tuyauterie, les tableaux électriques et jusqu’aux poignées de vannes, les maquettes numériques sont extrêmement efficaces et abouties, ce qui permet de valider en direct, avec le client, le choix des espaces, des équipements et de leur emplacement ».

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Des partenariats avec plusieurs architectes

Sibiril et son bureau d’études s’appuient dans le même temps sur les designs conçus par des cabinets d’architecture bien connus, notamment Mauric ou Pantocarène. Ces dernières années, le chantier a également développé une collaboration très fructueuse avec Pierre Delion. Ensemble, ils ont percé sur le marché des pilotines avec des modèles très optimisés de 12 à 14.5 mètres commandés par les stations de Cherbourg, du Havre, de la Seine et maintenant de Dunkerque. Les trois premières ont en outre permis d’introduire sur ce marché la propulsion IPS. « L’IPS a été une nouveauté importante que nous avons pu proposer grâce aux nouveaux designs de pilotines de Pierre Delion. Nous continuons néanmoins, et c’est notre volonté, de travailler avec d’autres architectes, comme Didier Marchand et Bureau Mauric. L’avantage de collaborer avec plusieurs cabinets est de proposer différentes solutions et de répondre au mieux aux souhaits des clients ».

 

Pilotine du type ST-P 120 IPS livrée en 2017 à la station du Havre (© PIERRE DELION)

Pilotine du type ST-P 120 IPS livrée en 2017 à la station du Havre (© PIERRE DELION)

 

Concevoir des navires toujours plus performants

Des partenariats qui favorisent aussi l’accès à différentes innovations et, au final, à des bateaux de plus en plus performants. « C’est extrêmement important dans notre milieu. Il y a des avancées technologiques et architecturales, de nouveaux équipements, des carènes optimisées qui permettent de consommer moins et d’aller plus vite. Mais il y a aussi beaucoup d’évolutions et de choses à faire dans d’autres domaines, comme le confort avec les bruits et vibrations ou encore la sécurité. Même chose pour l’ergonomie des espaces de travail, à l’image de la pêche, pour laquelle on repense les bateaux, les flux et la manutention à bord ».

 

L'Ar Gwaster III livré cet été (© SIBIRIL TECHNOLOGIES)

L'Ar Gwaster III livré cet été (© SIBIRIL TECHNOLOGIES)

 

Le retour de la pêche

La construction d’unités de pêche, que l’on avait plus vue à Carantec depuis 2009, est d’ailleurs un marché sur lequel Sibiril fait son grand retour. Ainsi, en juillet, le chantier a achevé l’Ar Gwaster III,  premier d’une série de deux coquillers-caseyeurs commandés par Eddy Blanchet, armateur d’Erquy (Côtes d’Armor). Ce dernier prendra livraison de son sistership à l’automne. Il s’agit de bateaux de 11.95 mètres du type Rorqual 121. S3 de Pantocarène.

 

Vue du ligneur qui va être réalisé pour un patron cherbourgeois  (© PIERRE DELION ARCHITECTURE)

Vue du ligneur qui va être réalisé pour un patron cherbourgeois  (© PIERRE DELION ARCHITECTURE)

 

Récemment, Sibiril a également décroché la réalisation d’un ligneur de 9.95 mètres, cette fois destiné à un patron de Cherbourg, Baptiste André. Ce bateau, qui pêchera le bar, sera livré au printemps 2019 et adopte un design conçu par le cabinet Delion.  

Deux pilotines en construction

Alors que le chantier espère bien conclure d’autres contrats à la pêche, secteur actuellement porteur, il est également très occupé avec ses autres marchés. D’abord le pilotage avec deux nouvelles unités conçues avec Pierre Delion. Longue de 14.5 mètres, la première, du type  ST-P 145 IPS, a vu sa coque démoulée en juin et doit être livrée d’ici la fin de l’année pour la station de la Seine, à Rouen. La seconde, une ST-P 137 de 13.7 mètres et moins de 20 UMS, avec une propulsion classique sur lignes d’arbres, a été commandée par les pilotes de Dunkerque qui prévoient de la réceptionner fin septembre 2019. Ces pilotines complète la gamme débutée avec deux ST-P 120 IPS,  la CH 4 opérationnelle depuis 2014 à Cherbourg et l’Hirondelle de la Manche entrée en service au Havre en 2017.

 

La future pilotine de Rouen (© PIERRE DELION ARCHITECTURE)

La future pilotine de Rouen (© PIERRE DELION ARCHITECTURE)

La future pilotine de Dunkerque (© PIERRE DELION ARCHITECTURE)

La future pilotine de Dunkerque (© PIERRE DELION ARCHITECTURE)

 

La SNSM

Dans le même temps, Sibril continue de produire des bateaux pour les sauveteurs en mer. En février dernier, le chantier a ainsi livré à la station SNSM de Bénodet (Finistère) la SNS 219, dernière d’une série de trois vedettes de seconde classe de 12 mètres dessinées par Mauric.

Doit suivre en 2019 un quatrième canot tous temps de nouvelle génération (CTT NG) du type ORC 178.R, un design signé Pantocarène. Longs de 19 mètres (hors tout) pour une largeur de 5.2 mètres, ces bateaux particulièrement robustes, stables et manoeuvrants ont été conçus pour affronter les pires conditions météo. Les trois premières unités de cette série, l’Yves et François Olivaux, le Canotier Jacques Joly et l’Amiral Leenhardt, ont été respectivement livrées par Sibiril en 2015, 2016 et 2017 aux stations SNSM de l’île de Sein, des Sables d’Olonne et de Sète. Alors que le quatrième doit rejoindra l’an prochain la station de Saint-Tropez pour succéder au Bailli de Suffren II, le contrat comprend encore une option pour la construction d’un cinquième CTT NG.

 

CTT NG (© SIBIRIL TECHNOLOGIES)

CTT NG (© SIBIRIL TECHNOLOGIES)

 

Composite : de plus en plus d’éléments infusés

Tous ces bateaux voient le jour dans un le grand hall d’assemblage de 900 m² dont dispose le chantier de Carantec. Ce dernier compte également deux autres halls couverts, l’un isolé et chauffé destiné à la fabrication des éléments en composite (600 m²), dont les coques, et l’autre dédié à la menuiserie (300 m²). Si les designs et la conception des navires ne cessent de progresser, comme on l’a vu, c’est également le cas pour la production. « Nous avons fait évoluer les techniques de fabrication, avec de plus en plus d’éléments infusés, comme les timoneries, les ponts et emménagements. Aujourd’hui, il n’y a plus que la coque que nous ne réalisons pas en infusion. Nous commençons aussi à utiliser de la fibre textile. L’Hirondelle de la Manche intègre des éléments réalisés en fibre de lin et résine bio-sourcées », précise Tristan Pouliquen.

Le chantier compte différents moules réutilisables pour produire les coques. « Ces moules nécessitent un gros travail car nous cherchons à obtenir des pièces propres qui n’ont pas besoin de retouche. L’idée est de travailler mieux en amont pour ne pas perdre de temps ensuite ». Une fois le moule réalisé, la fabrication de la coque en composite passe par plusieurs étapes : cirage synthétique, pose de la fibre qui se présente sous forme de rouleaux, et ensuite impression avec la résine, appliquée au moyen de pistolets. « Les stratifieurs posent chaque tissu à la main avant de l’imprégner ».

Pour les pièces réalisées en infusion, la méthode est différente. Le tissu est posé à sec et, dans un environnement sous vide (bâches), la résine injectée par un système de diffusion est aspirée et se répand sur les fibres, ce qui offre « un meilleur taux d’imprégnation du tissu ».

 

Le hall principal (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le hall principal (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

Un moule (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Un moule (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

L'atelier mécanique et menuiserie (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

L'atelier mécanique et menuiserie (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Travail sur une coque dans l'atelier composite (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Travail sur une coque dans l'atelier composite (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Une main d’œuvre très qualifiée et des personnels polyvalents

La mise en œuvre de ces techniques nécessite une main d’oeuvre très qualifiée, qui constitue d’ailleurs le « trésor » de l’entreprise. Une équipe de 23 personnes en tout grâce auxquelles le chantier peut réaliser, avec ses propres ressources, la quasi-intégralité des bateaux. « Il n’y a que pour l’électricité et l’électronique que nous avons de la sous-traitance. Tout le reste est fait en interne, avec trois corps de métiers principaux : les chaudronniers, les stratifieurs et les menuisiers. Les anciens étant tous partis depuis 2011, nous avons un personnel plutôt jeune, puisque la moyenne d’âge n’est que de 32 ans, avec des compétences très variées puisque certains sont issus de milieux universitaires et d’autres de métiers techniques. Il y a beaucoup de formations en interne, d’anciens menuisiers ayant par exemple été formés au composite, ce qui leur permet par exemple de mouler la timonerie puis réaliser les emménagements ». Alors que tous les stratifieurs et menuisiers du chantier ont bénéficié en 2016 d’une formation sur les techniques d’infusion, la polyvalence prévaut aussi pour les chaudronniers-soudeurs, qu’on appelle chez Sibiril les « mécanos » puisque ce sont eux qui s’occupent également de l’installation des moteurs.

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Investissement dans l’humain

Pour Tristan Pouliquen, le développement des compétences, mais aussi l’entretien et la transmission du savoir-faire, sont des aspects essentiels : « On investit dans l’humain sur le long terme, le chantier compte 3 CDD, tout le reste du personnel est en CDI, formons le personnel aux techniques nouvelles et avons en permanence des alternants et stagiaires avec des perspectives de recrutement. Nous accueillons des bacs professionnels, des CAP ou encore des élèves ingénieurs… Je crois beaucoup dans l’apprentissage et les entreprises doivent être là pour pousser les jeunes vers nos métiers, dont certains, comme la chaudronnerie, sont très beaux mais malheureusement délaissés. Ce qu’il faut faire comprendre aux jeunes, et ce qu’ils voient quand ils viennent, c’est qu’ici on travaille sur de superbes projets et quand on voit le résultat, on a les yeux qui brillent ».

 

Tristan Pouliquen (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Tristan Pouliquen (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

« Artisanat industriel »

Des « métiers de passion », comme les appelle le directeur de Sibiril, où loin des usines robotisées, si le chantier évolue avec les techniques modernes, il sait aussi toujours prendre le temps de bien faire les choses en faisant confiance à la main de l’homme. « Le lignage des moteurs, l’isolation, la tuyauterie, les emménagements… tout est fait manuellement, c’est de l’artisanat industriel pour des produits haut de gamme, du cousu main ». Ce qui a évidemment un coût, mais selon Tristan Pouliquen : « les clients acceptent le prix car ils savent qu’il est justifié ».

 

Sibiril Technologies