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SNSM : Xavier de la Gorce veut ramener la sérénité sans éluder les problèmes

Interview

SNSM : Xavier de la Gorce veut ramener la sérénité sans éluder les problèmes

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Avec l’élection d’un nouveau président, le 26 septembre, la Société Nationale de Sauvetage en Mer (SNSM) espère retrouver un certain calme après avoir affronté, ces derniers mois, une mer tumultueuse. « On a eu un sacré coup de vent, là on s’est mis à la cape et nous sommes prêts à naviguer de nouveau dans des eaux clémentes », résume le pêcheur breton André Le Berre, vice-président de la SNSM. Héritière de structures de sauvetages séculaires, la SNSM, créée telle qu’on la connait en 1967, est une association de loi 1901, à but non lucratif et reconnue d’intérêt public, chargée du sauvetage au large du littoral français et sur les plages. Elle compte 220 stations, réparties le long de la côte et armées par 4500 bénévoles, ainsi que des centaines de nageurs sauveteurs assurant la sécurité des baigneurs durant la période estivale. Chaque année, plus de 8000 personnes sont secourues par ces hommes et femmes, maillons indispensables de la chaîne de sauvetage en France métropolitaine et outre-mer.

 

 

Retour sur une crise inédite

 

 

Cet été, une crise majeure s’est déclarée au sein de la vénérable institution. Alors que celle-ci tire l’essentiel de ses moyens financiers des dons et de subventions publiques, les compléments de revenus pour les stations, et plus particulièrement la question de la facturation du remorquage de biens (bateaux), a mis le feu aux poudres. Elu fin mai à la tête de la SNSM, l’amiral Olivier Lajous, ancien directeur du personnel militaire de la Marine nationale, s’est violemment heurté aux stations varoises sur ce dossier. Engagés depuis des années dans un conflit avec une société de remorquage privée du Lavandou, qui les a poursuivis en justice pour distorsion  de concurrence et travail dissimulé, les sauveteurs locaux en ont directement appelé aux pouvoirs publics, à Paris, court-circuitant de facto le siège de la SNSM. Alerté du problème dès son arrivée, l’amiral Lajous n’a, évidemment, pas apprécié la méthode et, de fil en aiguille, le nouveau président s’est retrouvé confronté à une véritable fronde des Varois. La crise est restée en interne jusqu’à ce que soient placardés des tracts appelant les plaisanciers, en cas de problème, à contacter directement la SNSM. Cela puisque dans le Var, on accuse le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (CROSS) de la Méditerranée, chargé de coordonner les sauvetages en mer, de favoriser, sur ordre de l’administration centrale, le recours à des moyens privés. Face à cette situation, évidemment très dangereuse, notamment d’un point de vue légal, Olivier Lajous est sorti de sa réserve et s’est exprimé publiquement, annonçant qu’il demanderait un vote de confiance au prochain Conseil d’administration. Partant du cas particulier du Var, l’amiral a évoqué la nécessité de débattre, de manière générale,  de la problématique du remorquage de biens, le sauvetage des personnes étant gratuit mais pas la prise en charge des bateaux, cette dernière étant donc soumise à la règlementation sur la concurrence. Estimant périlleux que le budget d’un certain nombre de stations dépende en majorité de cette activité, le président a appelé au recentrage de l’association sur son cœur de mission, le sauvetage de la vie humaine en mer, indiquant au passage que, personnellement, il serait favorable à la possibilité de rendre gratuits les sauvetages de biens. Et de revenir également sur un certain nombre de sujets sensibles, comme la restructuration de la flotte de la SNSM, estimant que l’évolution des missions ne nécessitait plus autant de gros canot tout temps, par exemple à la pointe Bretagne. Mal comprise, notamment en raison d’un contexte très compliqué dont les tenants et les aboutissants échappaient à bon nombre, cette intervention a provoqué une violente levée de boucliers sur tout le littoral Au point qu’Olivier Lajous a été contraint de présenter sa démission au Comité directeur de l’association, le 10 septembre, trois mois seulement après avoir été élu.

 

 

Jacques Armengaud, Xavier de la Gorce et André Le Berre

Jacques Armengaud, Xavier de la Gorce et André Le Berre (© : MER ET MARINE)

 

 

Deux semaines pour trouver un nouveau président

 

 

Une décision qui a provoqué un grand émoi dans les stations, où la plupart des sauveteurs ne pensait pas voir le capitaine débarquer. Dans l’urgence, la présidence par intérim a été confiée à l’avocat Jacques Armengaud, premier vice-président de la SNSM, à la barre durant 15 jours pour trouver une solution à cette situation inédite. « Il s’agissait de rassembler, nous avons beaucoup consulté les stations et l’autorité de tutelle pour réunir les conditions permettant à la SNSM d’avoir de nouveau un président. C’est extrêmement important car il s’agit d’un personnage clé, qui est responsable des bénévoles. Ceux-ci voulaient d’ailleurs avoir un nouveau président le plus vite possible », souligne Jacques Armengaud. Certes, le Conseil d’administration a le pouvoir d’élire un président, mais dans le cas présent, le choix se révélait très compliqué. « Il fallait tenir compte d’impératifs contradictoires pour qu’il n’y ait aucune frustration, avec pour objectif d’avoir un chef à l’écoute et en même temps qui puisse prendre des initiatives sur des questions de fond qui restent posées ». L’avocat ne souhaitant pas, pour des raisons professionnelles, assurer l’intérim jusqu’à la prochaine assemblée générale, le 23 mai 2014, et le temps étant de fait trop court pour voir émerger des candidature suivant le processus habituel, une solution en interne a été préconisée par le comité directeur et suivie par le CA, qui a élu en son sein un nouveau président, en l’occurrence Xavier de la Gorce. 

 

 

L’ancien SG Mer à la manoeuvre

 

 

Agé de 67 ans, l’ancien secrétaire général de la Mer (2004 – 2008) a rejoint la SNSM il y a quatre ans. Ancien de la Marine nationale, où il servi comme fonctionnaire durant 10 ans, ce haut fonctionnaire, qui a travaillé en préfecture comme dans les cabinets ministériels, dispose de la légitimité nécessaire à la fonction. Mais il est aussi, et c’est un atout dans le contexte actuel, rompu à l’art de la discussion, et du compromis entre des intérêts divergents. Un côté « diplomatique » qui ne sera pas un luxe  dans le contexte actuel.  Dès sa première apparition devant la presse, le nouveau président a joué la carte de l’apaisement, sans pour autant éluder les problèmes. « L’avenir, pour nous, consiste à ramener la sérénité et la tranquillité, pour que cet épisode ne laisse pas de trace durable. Les stations doivent retrouver leur confiance dans le siège mais, en même temps, nous devons examiner attentivement ce qui s’est passé. C’est inédit. Même si cette crise n’a pas été dramatique et que la capacité opérationnelle des stations n’a jamais été affectée, elle fut sérieuse. Il y a eu des défaillances individuelles, et peut être collectives, nous avons des enseignements à en tirer », explique Xavier de la Gorce.

 

 

« Olivier Lajous a posé les bonnes question »

 

 

Pour le nouveau président de la SNSM, « c’est peut-être l’occasion de se remettre en cause, ou en tous cas d’évaluer nos forces et nos faiblesses ». Car, bien qu’il souligne sa volonté de travailler dans la « tranquillité » et « le dialogue », en « prenant le temps » d’examiner les problèmes, Xavier de la Gorce, quand on l’écoute, reprend les sujets de préoccupation que son prédécesseur. Mais pas dans le même style et avec une approche plus prudente. « Olivier Lajous a posé les bonnes questions. Les problèmes évoqués étaient pertinents. Ce que je conteste, c’est la méthode. Le sujet a été lancé sans précaution, en plein été, avec une expression maladroite et hâtive. Involontairement, on a jeté le doute et l’inquiétude. Ca a été ressenti dans les stations comme une agression ». Et le nouveau patron de rappeler la complexité de la SNSM, « nous sommes dans une association de bénévoles, avec des cultures et des contextes locaux très différents », qui en fait une structure très complexe à manœuvrer et, par là même, à réformer. Afin d’améliorer les rouages entre les stations et le siège, Xavier de la Gorce envisage, d’ailleurs, un renforcement du rôle des délégués départementaux. Et pour éviter de nouvelles tempêtes comme celle que l’association vient de traverser, la nouvelle Commission de prévention et de résolution des conflits va entrer en action. Elle dispose désormais d’un président, en la personne de François Noguier, que le Conseil d’administration a élu la semaine dernière. « Mon idée est de lui confier un mandat élargi pour qu’il puisse porter un regard lucide et perspicace de ce qui vient de se produire ».

 

 

Constitution d’un groupe de travail

 

 

Pour autant, Xavier de la Gorce estime qu’il faut bel et bien mettre sur la table le dossier du remorquage. « Ce n’est pas un sujet tabou », affirme-t-il, en annonçant la création d’un groupe de travail « sur les missions de la SNSM, en particulier le sauvetage des biens et des personnes ». Cette nouvelle structure sera pilotée par la juriste Françoise Odier. « Il nous faut une expertise, examiner tous les aspects, notamment juridiques et financiers, afin que nous trouvions une position stabilisée. Nous avons besoin d’un diagnostic, avec un tempo raisonnable, c’est-à-dire qu’il doit être mené sans précipitation, mais de manière déterminée  ». Le nouveau président va également prendre langue avec le ministre en charge de la Mer, Frédéric Cuvillier, afin de revoir la question les tarifs appliqués par les sauveteurs pour le remorquage de biens, le barème n’ayant pas évolué depuis de longues années. Selon Xavier de la Gorce et Jacques Armengault, le problème des stations qui tirent leurs ressources essentiellement de cette activité est néanmoins minime. « Les stations qui en dépendent à plus de 50% se chiffrent à l’unité, les recettes du remorquage ne représentant que 16% en moyenne du budget des stations. Il y a des cas particuliers, comme Arcachon, où cela représente 40% du budget, ce qui est logique compte tenu du contexte géographique, avec des bancs de sable mouvants, faisant qu’il est facile de s’échouer ». Les dirigeants de la SNSM ne nient toutefois pas le problème et s’interrogent : « Il faut définir ce qu’est le remorquage. Est-ce un bateau seul ou avec des gens à bord ? Sachant qu’une situation qui n’est à priori pas dangereuse  peut le devenir très vite en mer. Pour les sauveteurs, sur le terrain, il n’y a pas de sauvetage de la vie, il y a tout simplement une intervention », dans laquelle le remorquage est inclus. « Le problème de la gratuité ne peut pas être tranché comme cela. Le Conseil d’administration a donc donné son aval à la création du groupe de travail qui va se pencher sur le sujet de manière élargie, sur notre cœur de mission, qui sera recentré s’il le faut. Nous devons d’abord nous appuyer sur le droit, car il y a de vrais problèmes juridiques, entre les textes français et les conventions internationales qui s’imposent. Et puis il y a la question financière. Que représente le remorquage dans le budget des stations et de la SNSM. Au global, cela représente 4.6% du budget (de 25 millions d’euros par an, ndrl). C’est peu et beaucoup à la fois si ces recettes sont retirées ».

 

 

Renforcer les actions pour accroître les dons

 

 

La question du financement, en dehors du remorquage, sera d’ailleurs l’un des grands enjeux des prochaines années, la pression sur les finances publiques limitant de plus en plus les subventions. « Il ne faut pas compter avec une hausse des recettes publiques, elles sont au contraires plutôt en diminution », estime Xavier de la Gorce. Dans ce contexte, la SNSM, qui bénéficie déjà du soutien de grands groupes privés comme de particuliers, entend accroître les dons. « Les moyens publics étant orientés à la baisse, nous devons développer des actions de recherche de financements privés ».

 

 

Faire des économies sur la flotte ?

 

 

Une autre piste, soulevée par Olivier Lajous, consistait, notamment dans une perspective d’économies éventuelles, à étudier la restructuration de la flotte des sauveteurs. En particulier au niveau des canots tout temps, ces grandes embarcations très puissantes conçues pour les interventions au large, quelque soient les conditions météorologiques. Des bateaux coûteux et nombreux sur certaines parties du littoral, alors même que les missions de la SNSM ont évolué depuis 20 ans. Ainsi, les interventions (lointaines et toute l’année) au profit de pêcheurs sont moins nombreuses, alors que celles concernant les loisirs nautiques, plus proches des côtes, ont explosé. Seulement voilà, toucher aux canots tout temps n’est pas une mince affaire. Des réticences plus ou moins fortes sont à attendre s’il est demandé à des stations de remplacer leurs gros canots par des engins moins grands et puissants. Au-delà des questions de tradition et de fierté, ce serait aussi bouleverser le fonctionnement. « On touche au cœur même de ce qu’est la station, car un canot et une vedette, ce n’est pas la même chose », explique Xavier de la Gorce, qui reconnait cependant que « les risques évoluent » et qu’il faut donc « adapter la réponse opérationnelle ». En clair, mener un état des lieux de l’environnement et des missions effectuées par chaque station, pour ensuite déterminer si les moyens nautiques dont elle dispose sont les plus adaptés. « Une fois posé la question de principe, il faut voir ça tranquillement et à la loupe, au cas par cas ». André Le Berre, qui pose comme postulat de base « une concertation avec les acteurs concernés », rappelle qu’un canot tout temps coûte 1.2 million d’euros, contre 800.000 euros pour une vedette de première classe. De plus, l’ancien président du Comité régional des Pêches de Bretagne estime qu’au-delà des aspects financiers, cette question touche aussi à l’efficacité opérationnelle, car certaines stations manquent de bénévoles pour armer leurs grosses embarcations. C’est le cas par exemple de l’ile de Sein, qui compte peu d’habitants et où la station a du mal à trouver l’équipage pour son canot. « Pour un canot tout temps, il faut un équipage de 8 personnes, contre 6 pour une vedette de première classe et 4 pour une vedette de seconde classe ».

 

 

 Xavier de la Gorce remettra son mandat en jeu au mois de mai

 

 

Bien que parti, Olivier Lajous a laissé derrière lui ces grandes questions, désormais bien en évidence sur la table. Plus question de « faire l’autruche » et de « mettre  la poussière sous le tapis », comme le disait avec son franc parlé l’amiral. Les sujets sont, désormais, bel et bien sur la table. Il conviendra juste de voir ce qu’il ressortira des travaux entrepris et, surtout, quelles décisions seront ensuite prises par l’association et son autorité de tutelle. Le sujet reste en tous cas épineux. C’est pourquoi le Conseil d’administration a souhaité élire très vite un nouveau président de plein exercice, disposant de l’autorité nécessaire pour reprendre la barre de la SNSM et apaiser les conflits qui ont émaillé la vie de l’association. Elu statutairement pour six ans, Xavier de la Gorce a, néanmoins, annoncé qu’il remettrait son mandat à la disposition du CA en mai prochain, à l’occasion de l’assemblée générale annuelle. Souhaite-t-il aller plus loin ? Pour l’heure, l’ancien SG Mer ne se prononce pas, se contentant d’expliquer qu’il n’est « pas président par ambition mais pour rendre service ». Quant à la Marine nationale, qui pour la première fois dans l’histoire de la SNSM, ne voit pas l’un de ses anciens amiraux à la tête des sauveteurs en mer, elle pourrait être tentée de pousser des candidatures dans les prochains mois. « La marine peut avoir des candidats motivés, disponibles et qualifiés. Ceux qui ont exercé les fonctions de préfet maritime sont par exemple bien préparés ».

 

 

« La maison tient debout, c’est une institution solide »

      

                                       

Pour Xavier de la Gorce, l’urgence est cependant ailleurs. Il s’agit, d’abord, de veiller à ce que la situation soit bien apaisée et que l’image de l’association auprès des donateurs n’ait pas souffert de la crise, ce qui n’est à priori pas le cas. Le nouveau président va également débuter une tournée des stations, de la Manche à l’Atlantique, en passant par la Méditerranée, afin de prendre le pouls des équipes sur le terrain. Et puis il a bien sûr les dossiers sensibles à gérer. « Si l’image de la SNSM a été écornée, il faut la restaurer de toute urgence. Dans le même temps, il faut traiter les problèmes avec patience, pédagogie et compréhension ». Xavier de la Gorce se sait très attendu sur le terrain, où il espère que les tensions vont vite se dissiper : « Je ne serais pas surpris de trouver une situation apaisée dans les 15 jours et que l’effervescence ne sera que passagère. Et s’il y a des villages gaulois, il faudra les traiter, en ayant à l’esprit qu’il y a peut-être de bonnes raisons à cela ». Le nouveau président n’est, en tous cas, pas inquiet pour l’association: « Il a eu une crise mais la maison tient debout, c’est une institution solide. Les bénévoles sont des gens engagés, passionnés, qui risquent parfois leur vie au cours des missions. Cela se respecte et c’est ce qui fait la force de la SNSM ».

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