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SOS Méditerranée : « Les migrants vivent un enfer en Libye, l'Europe doit agir »

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SOS Méditerranée : « Les migrants vivent un enfer en Libye, l'Europe doit agir »

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La baisse des arrivées de migrants en Italie et la mise en place d’actions pour améliorer la situation en Libye (voir notre article détaillé) ne doit pas faire oublier que ce pays constitue encore un insupportable cauchemar pour des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes. Les témoignages des naufragés recueillis le 10 mars à bord de l’Aquarius, le navire de sauvetage de l’association franco-allemande SOS Méditerranée, démontrent que le sort des migrants reste extrêmement difficile. Un tchadien de 20 ans a par exemple expliqué aux sauveteurs avoir été torturé par électrocution quotidiennement pendant deux mois en Libye, faute de pouvoir payer la rançon pour sortir de prison. « J'ai été vendu et je me suis retrouvé à Bani Walid. Après un ami m'a aidé à organiser le voyage pour prendre le bateau. J'ai passé un mois dans une maison avec 150 personnes. 50 ont pu partir cette fois-ci, les autres attendent le prochain départ », a raconté ce naufragé aux volontaires de l'Aquarius. Ce 10 mars, le navire a encore sauvé, in extremis, 110 personnes entassées sur un canot pneumatique à la dérive dans les eaux internationales, au large des côtes libyennes. « C'était ce que nous appelons un "sauvetage critique", c'est-à-dire une opération extrêmement délicate qui aurait pu tourner à la catastrophe en un instant et faire de nombreuses victimes. Lorsque que nos semi-rigides se sont approchés, le canot était en très mauvais état, les flotteurs étaient en train de se dégonfler, le plancher risquait de se briser et il y avait plus d'une centaine de personnes dedans », a déclaré le coordinateur adjoint des secours Max Avis. L'Aquarius a ensuite accueilli 62 personnes secourues par un navire marchand et 108 autres sauvées par l'Open Arms, un bateau d'une autre ONG, ProActiva. En tout, 280 naufragés à bord de l'Aquarius ce jour là, dont 47 femmes, et 32 mineurs (25 sans leurs parents), de plus de 20 nationalités différentes. 

 

 

De nombreuses personnes sauvées mais des milliers de morts à déplorer

Des cas comme celui-ci, les volontaires de SOS Méditerranée, engagés au large de la Libye depuis deux ans, ne les comptent plus. Depuis que l’Aquarius, navire de 77 mètres affrété par l’association en partenariat avec Médecins Sans Frontières, a commencé ses opérations de sauvetage en février 2016,  il a à lui seul secouru pas moins de 27.000 personnes. Mais beaucoup n’ont pas eu la chance d’être sauvés de la noyade. On estime que 50.000 hommes, femmes et enfants auraient perdu la vie ces dernières années en Méditerranée, lors de tentatives pour rejoindre l’Europe.

Même si les départs ont significativement diminué depuis l’été dernier suite aux mesures mises en œuvre par la communauté internationale, en particulier les Européens, des drames se jouent encore très régulièrement : « Depuis septembre dernier, l’Aquarius a sauvé 4481 personnes, dont 834 depuis le 1er janvier. Sur la même période, il y a eu un millier de morts en Méditerranée, dont 316 en Méditerranée centrale depuis le début de l’année », souligne Francis Vallat, président de SOS Méditerranée. 

 

 

Relations tendues avec les garde-côtes libyens

Depuis l’été 2017, les ONG engagées dans le sauvetage de migrants au large de la Libye ont fait face à différentes contraintes, avec d’abord la mise en place d’un code de conduite, imposé par les autorités italiennes pour des raisons notamment politiques, et qui a entrainé le retrait de certains acteurs. Mais les associations se sont surtout retrouvées confrontées à la décision unilatérale des autorités libyennes d’étendre leur zone de recherche et de sauvetage. « Ils ont pris cette décision de manière parfaitement illégale sans que personne ne connaisse vraiment les limites de cette zone. Les navires des ONG ont été repoussés plus loin des eaux territoriales et il y a sans doute eu des morts ignorés à ce moment-là. Les Libyens ont certes renoncé à leur demande officielle d’extension de la zone SAR auprès de l’OMI en tout début d’année, mais la situation reste difficile. Ils interviennent en réalité partout, y compris en haute mer, en violation flagrante du droit international ». Avec des relations parfois tendues entre les ONG et les garde-côtes libyens : «  Leur comportement est souvent erratique, il y a eu des manœuvres d’intimidation et nous avons constaté des comportements violents envers les migrants. Sans compter qu’à une période, certains individus se faisaient passer pour des garde-côtes alors qu’ils appartenaient à des groupes criminels », explique Francis Vallat, qui ajoute que « contrairement à l’obligation internationale de déposer tout naufragé dans un port sûr (safe port)  la garde-côte libyenne les ramène la plupart du temps vers l’enfer qu’ils viennent de quitter, les remettant à la merci de l’horrible business des "passeurs" qui continue ainsi de prospérer ».

Des conditions inhumaines

Toutefois, depuis 8 mois, les Européens mettent justement la pression sur les autorités libyennes pour tarir le flot des départs et tenter d’améliorer le traitement des migrants, que ce soit en mer ou à terre, y compris en obtenant des pays d’origine d’Afrique de l’ouest qu’ils acceptent de rapatrier leurs ressortissants. Les garde-côtes libyens, eux, sont formés, accompagnés et surveillés par les militaires européens de l’opération Sophia. Mais, selon le président de SOS Méditerranée, la situation demeure critique, de nombreux camps de rétention étant dignes du pire de ce que l’humanité peut commettre. « Les migrants vivent toujours un enfer en Libye, où beaucoup sont devenus des esclaves. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les gens que nous récupérons en mer fuient des conditions que l’on peut comparer à ce qu’étaient les camps de concentration en Allemagne, où ils sont violentés et entassés dans des conditions inhumaines. Toutes les femmes que nous recueillons ont été battues et violées. Nombre d’hommes ont été torturés. 80% des enfants que nous sauvons en mer ont embarqué sur des canots sans leurs parents. Ceux-ci mettent un an ou deux à travailler au profit des passeurs, les femmes sont obligées de se prostituer, pour payer le prix d’un passage tout en sachant que la mort peut être au rendez-vous. Malgré cette perspective, dès qu’ils peuvent payer un passage, c’est leur enfant qu’ils font partir, dans l’espoir de lui permettre d’avoir une vie meilleure. C’est dire à quel point nous en sommes rendus dans le désespoir », dénonce Francis Vallat, qui estime qu’il « se perpétue aujourd’hui en Libye un véritable crime contre l’humanité ».

 

 

Une action globale pour répondre à la crise

Pour le président de SOS Méditerranée, cette situation n’est pas tolérable, notamment par l’Europe. Il faut, selon lui, « accentuer la pression pour que les choses changent. L’Europe doit prendre cette question à bras le corps. Certes, elle conduit et soutient des actions ponctuellement, mais elle doit agir et faire plus. Où est par exemple le groupe de travail européen qui réfléchit à la problématique de la migration sur le court, le moyen et le long termes ? Sans parler du scandaleux manque de solidarité ces dernières années de l’UE vis-à-vis de l’Italie, certes aidée financièrement ici ou là mais laissée en vérité seule face au problème. Ce qui explique d’ailleurs le récent vote d’un pays exaspéré au moins autant contre une communauté européenne incapable de se manifester que par les migrants eux-mêmes. Toujours est-il que les gens qui tentent de venir en Europe savent très bien ce qu’ils risquent. S’ils le font quand même, c’est qu’ils n’ont pas le choix. Il ne suffit pas d’empêcher les migrants de traverser la Méditerranée, il faut une action globale puissante et dans la durée pour traiter le problème à la racine, sinon il ne fera que s’aggraver. Bien que la définition de solutions soit la responsabilité des politiques, et non de la compétence de sauveteurs que nous sommes, cela passe à l’évidence par la résolution des conflits et une lutte résolue contre la misère dans la durée, avec des programmes d’aide au développement plus massifs et efficaces, pour lesquels tout ou partie de l’argent ne disparait pas dans les poches des corrompus ».

Migrants économoques, réfugiés de guerre, politiques et maintenant climatiques

Conflits armés, persécutions religieuses, politiques ou ethniques ; famine, misère… les causes qui poussent des centaines de milliers de personnes sur les routes de l’exode sont multiples. « Nous constatons un flux important provenant de pays en guerre ou en signes de guerre, comme le Soudan, l’Erythrée, la Syrie, le nord du Nigéria ou le Niger, où Boko Haram a à nouveau kidnappé un groupe de lycéennes il y a quelques semaines pour en faire des femmes de guerriers et tué des pêcheurs dans une nouvelle attaque il y a quelques jours. Et puis il y a les migrants dits économiques, avec d’ailleurs parmi eux bon nombre de gens diplômés et formés. J’ai par exemple rencontré un Guinéen qui a bac +7, était maître de conférences à Conakry et a vu son lieu de travail brûler. Il n’a pas été réparé, il n’avait plus de travail. Alors un soir, il a raconté avoir dit à sa femme : je pars chercher de l’argent. Qui peut le blâmer ? » Les premiers réfugiés climatiques font aussi une inquiétante apparition : « C’est encore un petit flux, avec par exemple des personnes venant de zones sinistrées du Bengladesh, mais c’est un flux qui se confirme ». Avec dans ce cas le spectre de voir les déplacements de populations s’accentuer dans les années qui viennent si la hausse des températures et le dérèglement du climat se poursuivent.

SOS Méditerranée se défend de provoquer, avec d’autres ONG présentes au large de la Libye (elles représentent ensemble 40% des personnes secourues en 2017 selon les chiffres de la Guardia Costiera italienne), « un appel d’air », en clair inciter au passage des migrants qui tenteraient selon certains plus facilement l’aventure en sachant que des bateaux de sauvetage attendent au large. « Cette théorie est fausse et cela a été démontré par les faits lors de l’arrêt de l’opération italienne Mare Nostrum en 2015. Les flux se sont maintenus  mais le nombre de morts en mer a explosé ».

« Pousser les politiques à trouver des solutions globales et pérennes »

Francis Vallat dit comprendre les craintes qui traversent les opinions publiques européennes quant aux arrivées de migrants. « Il ne faut pas balayer d’une façon méprisante ces craintes. Mais c’est aussi pour cela qu’il faut que l’opinion publique nous aide à pousser les politiques à travailler pour trouver des solutions globales et pérennes. En attendant, on ne peut pas fermer les yeux, il faut parer à l’urgence. On nous parle beaucoup de menace pour notre identité mais c’est aussi cela l’identité de l’Europe, des valeurs républicaines, de démocratie et d’humanisme, c’est le creuset de ce qui nous unit. Or, si nous laissons les migrants se noyer, cela équivaut quelque part à noyer notre âme et nos valeurs. Nous en paierons un jour les conséquences ».