Divers

Actualité

SOS Méditerranée : Pour ne pas oublier que la Méditerranée est toujours meurtrière

Divers

« On a pensé qu’on allait tous mourir. On était entassés dans un pneumatique, on n’avait plus d’essence et on a dérivé toute la nuit ». Amadou Diallo a été sauvé en juin 2016 alors qu’il fuyait « l’enfer libyen », le camp où il a vu son frère torturé et mourir sous ses yeux. Il a pris la mer parce qu’il n’avait pas le choix. Comme beaucoup de ces hommes, femmes et enfants, qui embarquent sur des bateaux, dont ils savent sans doute la fragilité, sur la route migratoire la plus meurtrière au monde. 3000 personnes sont mortes cette année entre la Libye et l’Europe.

« Nous sommes face à une crise humanitaire d’ampleur et il n’y a pas du tout de recul dans les chiffres, contrairement à ce que l’on pourrait croire ». Sophie Beau est co-fondatrice et directrice générale de SOS Méditerranée. Depuis 2016, SOS Méditerranée, fondée en février 2016 et appuyée sur un réseau de quatre associations française, allemande, italienne et suisse, arme l’Aquarius. Ancien bateau d’assistance à la pêche, le navire de 77 mètres a été entièrement repensé pour porter secours aux migrants en Méditerranée : des équipes de sauveteurs, des personnels médicaux de Médecins Sans Frontière, un hôpital flottant, une capacité de récupération de 500 personnes, des équipements de sécurité constamment mis à jour. « Nous essayons d’investir pour pouvoir être capables d’intervenir dans toutes les conditions. Cet hiver, il n’y a plus que nous et Proactiva Open Arms sur l’eau. Nous devons nous équiper pour répondre aux contraintes de l’hiver, aux risques accrus d’hypothermie, de noyades. Nous le faisons et nous y mettons toute notre énergie », constate Antoine Laurent, officier de marine marchande et responsable du sauvetage.

 

(© SOS MEDITERRANEE)

(© SOS MEDITERRANEE)

(© SOS MEDITERRANEE)

 

Depuis son arrivée sur zone au printemps 2016, l’Aquarius a sauvé et assisté plus de 25.000 personnes. « Et depuis un an et demi, c’est toujours les mêmes histoires que l’on entend » souffle Antoine. Des histoires comme celle d’Amadou pour qui prendre la mer n’est même pas un choix mais une obligation pour fuir la Libye et les camps où l’extrême violence, l’esclavage et les viols sont le quotidien des migrants qui s’y trouvent. « On entend des Syriens qui nous disent que c’était pire que chez eux », témoigne un membre de l’association. 80% des enfants retrouvés sur les bateaux sont seuls, parce que leurs parents préfèrent les envoyer pour les sauver après avoir économisé le prix du passage, sou par sou, en travaillant pour un euro par jour au profit de leurs geôliers.  

 

(© SOS MEDITERRANEE)

(© SOS MEDITERRANEE)

 

« Le contexte 2017 a été particulièrement difficile, il y a de nombreuses embûches sur le parcours des sauveteurs », reprend Sophie Beau. Avec en particulier, la question des garde-côtes libyens qui n’ont pas hésité à intervenir violemment, et parfois hors de leurs eaux territoriales, pour récupérer des migrants en détresse et les ramener en Libye. « En août, nous avons appris que la Libye avait unilatéralement annoncé l’extension de sa zone SAR (Search And Rescue : zone de compétence d’un pays en matière de sauvetage) à l’Organisation Maritime Internationale. Cette décision s’est accompagnée de déclarations relativement agressives à l’égard des autres bateaux sur zone. Sauf que cette manière de faire est illégale, que l’OMI l’a fait savoir et que la Libye a tout juste décidé de retirer cette déclaration ». Ce qui signifie que, théoriquement, les garde-côtes libyens ne peuvent désormais intervenir que dans leurs eaux et ne plus, comme cela s’est vu cet été, venir au contact des navires de sauvetage en action dans les eaux internationales avec des attitudes hostiles voire franchement agressives.

« Le sauvetage ce sont les règles ancestrales du droit maritime que nous respectons scrupuleusement. Nous n’intervenons qu’en haute mer et toujours après sollicitation ou autorisation, si c’est nous qui avons repéré les naufragés, du MRCC de Rome qui coordonne le sauvetage ». SOS Méditerranée a également dû, comme toutes les autres ONG, se soumettre à un code de conduite édictée par Rome dans la foulée de l’accord italo-libyen sur les migrants. Un code difficilement compréhensible dans sa justification légale dans la mesure où le sauvetage en mer est, comme dit précédemment, déjà encadré et codifié par le droit international. Et qui comportait, dans sa rédaction originale, des dispositions totalement inadéquates avec la réalité du terrain. « Nous avons réussi à faire adopter des amendements et nous l’avons signé, comme la plupart des ONG ».

 

(© SOS MEDITERRANEE)

 

Mais l’accord italo-libyen n’a pas eu que ce seul effet. Dans la foulée, les ONG ont senti une tension accrue avec les autorités italiennes, un bateau d’une jeune ONG allemande s’est même fait saisir. « Et parallèlement, nous avons été victimes d’un phénomène de criminalisation, largement orchestrée par les mouvements de la fachosphère », déplore Sophie Beau. « D’ambulance des mers, nous avons pris un statut totalement opposé et avons été soupçonnés de complicité de trafic humain ». Si les choses se sont apaisées, on ne peut qu’imaginer la frustration et le désespoir des bénévoles et des ONG face à ces accusations totalement infondées, fausses et injustes.

 

(© SOS MEDITERRANEE)

(© SOS MEDITERRANEE)

 

« Si les Etats avaient un plan, une stratégie, nous ne serions pas là. Et finalement c’est ce que nous souhaitons, que les Etats et que l’Europe se bougent. Nous sommes face à une insuffisance institutionnelle et c’est nous qui sommes en premier plan », souligne le président de SOS Méditerranée. Pour faire fonctionner le bateau, qui a besoin de 11.000 euros par jour, ce sont quasiment uniquement des fonds privés qui viennent abonder les besoins de l’association. « La mobilisation citoyenne, c’est la clé », rappelle Francis Vallat. L’association y travaille d’arrache-pied avec des centaines de bénévoles qui font connaître l’Aquarius dans les villes de France, d’Allemagne, d’Italie et de Suisse et un comité de soutien qui regroupent plus de 70 personnalités, régulièrement mobilisées dans différents évènements. « Dès le début de notre aventure, les citoyens ont manifesté leur volonté d’aider et ça c’est formidable. Nous avons 18.000 donateurs mais il nous faut encore agrandir le réseau », dit Sophie Beau.

SOS Méditerranée vient donc de lancer une nouvelle campagne de collecte de fonds, baptisée Humanity At Sea. Avec comme objectif de renforcer les moyens opérationnels et financiers mais aussi de développer les actions de témoignages sur ce qu’il se passe aux portes de l’Europe et d’intensifier la mobilisation citoyenne. Parce que, comme le dit l’écrivain Daniel Pennac, soutien actif et fidèle de SOS Méditerranée, « ce bateau rouge avec ces gens qui se démènent, et bien, c’est l’honneur de l’Europe ».