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Sous-marin du futur : Paris propose à Berlin de coopérer

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Sous-marin du futur : Paris propose à Berlin de coopérer

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La consolidation de l'industrie navale de défense en Europe semble toujours au coeur des préoccupations françaises. Mais ce rapprochement, présenté de longue date à Paris comme le seul pouvant, à long terme, permettre à l'Europe de résister à la concurrence internationale, est toujours au point mort. Plutôt que d'engager immédiatement un rapprochement capitalistique, ce qui est apparu trop complexe politiquement et socialement, on prône depuis plusieurs années, chez DCNS, le rapprochement par les projets. L'idée est de favoriser des alliances à travers une collaboration sur la conception de produits communs. Cela permettrait de nouer des liens entre les équipes et mutualiser les énormes coûts de développement nécessaires. Après l'expérience franco-italienne sur les frégates (Horizon puis FREMM), la volonté de l'industriel tricolore vise, en premier lieu, l'Allemand TKMS et, plus particulièrement, le domaine des sous-marins. Alors qu'un niveau industriel, la proposition française n'a semble-t-il pas encore trouvé d'échos outre-Rhin, Nicolas Sarkozy a voulu lui donner une nouvelle impulsion politique. « Nous pourrions développer la nouvelle génération de sous-marins ensemble. Nous sommes ouverts à la collaboration. Car, plus on sera unis, plus on sera forts et plus on aura accès à d'autres marchés », a déclaré aux personnels de DCNS le chef de l'Etat, lors de sa visite mardi dernier à Lorient.

Deux produits concurrents

Reste maintenant si cette position fera réagir Berlin, ce qui est loin d'être évident. D'abord, le temps ne presse pas forcément. DCNS, qui a rencontré de beaux succès avec le Scorpène (14 bâtiments vendus depuis 1997), continue de promouvoir ce produit à l'exportation. Après avoir initialement coopéré avec Navantia sur ce produit, le groupe français a repris sa liberté suite à un litige avec l'Espagnol. Ainsi, les Français ont décroché seuls le contrat brésilien (4 unités), alors que les programmes chilien (2 unités), malaisien (2 unités) et indiens (6 unités) étaient menés en coopération. Intégrant au fil des années de nouvelles avancées technologiques, le Scorpène, dont le premier exemplaire est opérationnel depuis 2005, a encore de beaux jours devant lui. TKMS, de son côté, dispose également d'un nouveau produit, le type 214, qui a déjà été vendu à la Grèce et s'est imposé face au Scorpène en Turquie. Si TKMS a pu rencontrer quelques difficultés techniques avec son dernier-né, on peut néanmoins faire confiance au groupe allemand, spécialiste s'il en est des sous-marins, pour redresser la barre. Là encore, après de lourds investissements consentis en matière de développement, notamment dans un système de propulsion anaérobie, TKMS cherchera à commercialiser le plus longtemps possible l'U214 avant, éventuellement, de s'engager dans une coopération. En somme, rien ne pourra décemment voir le jour avant, sans doute, la fin de la décennie. D'ici là, Français et Allemands vont pouvoir continuer de s'affronter à l'export, un marché où les deux groupes ne se ménagent pas.

Le casse-tête de la coopération

Les programmes de défense sont, qui plus est, d'autant plus difficiles à mener en coopération qu'ils sont pourvoyeurs de nombreux emplois et touchent rapidement à des questions de souveraineté nationale. Systématiquement, les pays cherchent, au travers de projets communs, à faire bénéficier leur industrie nationale d'un maximum de retombées. Electronique, propulsion, armement... Chacun veut sa part du gâteau. Le problème, c'est que le partage ne se fait pas toujours en fonction des compétences et la volonté politique s'impose parfois en dépit de toute logique technique, industrielle et économique. Ces « tractations » ont, ainsi, abouti par le passé à de véritables aberrations, se soldant par des retards dans l'exécution des programmes et à de sévères dépassements de coûts. Il s'agit donc de ne pas reproduire les erreurs du passé. C'est pourquoi, à Lorient, Nicolas Sarkozy a indiqué que les partenariats européens ne se feraient pas « à n'importe quel prix ». Mais, dans le cas d'un sous-marin franco-allemand, on peut se demander comment se ferait le « partage » industriel. DCNS et TKMS disposent, en effet, de toutes les compétences nécessaires pour mener indépendamment des projets. Au-delà d'une mutualisation des coûts, l'un ou l'autre sera-t-il prêt, à terme, à renoncer à certains savoir-faire ? Qu'en serait-il de l'adaptation éventuelle de l'outil industriel ? Quelle gouvernance donner à un tel projet avec deux groupes aussi forts et à historiquement pionniers dans ce domaine ? Les questions sont plus nombreuses que les réponses.

Aucune alliance en vue

Véritable serpent de mer, le rapprochement de la navale européenne est, quoiqu'on en dise, toujours au point mort. Et cette situation semble vouloir perdurer. « Quelle alliance et avec qui ? Il est aujourd'hui trop tôt pour le dire », affirme Patrick Boissier. Pour le président de DCNS, un rapprochement ne sera possible que s'il « est intéressant pour DCNS, intéressant pour son partenaire et immédiatement réalisable ». Aujourd'hui, ces conditions ne sont manifestement pas réunies. Alors que les Français ont souvent la réputation d'être, finalement, les seuls à souhaiter une consolidation, la démultiplication des nouvelles frégates en dit d'ailleurs long sur la dispersion de l'industrie navale européenne. Mardi dernier, la France a mis à flot l'Aquitaine, tête de série des frégates européennes multi-missions (FREMM). Ce programme est, certes, mené en coopération avec l'Italie. Mais cette coopération se résume, avant tout, à l'achat commun d'équipements (domaine sur lequel on notera que l'industrie italienne sort particulièrement bien son épingle du jeu). Allemagne, Espagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Danemark... Tous les autres pays, soucieux de soutenir leurs entreprises et les emplois drainés, ont lancé (ou vont lancer) leurs propres programmes nationaux, cherchant en plus de leurs propres marines à placer ces produits à l'export. La concurrence n'en sera que plus forte, à l'international, entre les constructeurs européens.
Dans ces conditions, au-delà des grands discours, la consolidation du secteur se fera, plus vraisemblablement, sur la capacité des uns et des autres à gagner des parts de marché. En cela, le soutien des Etats à leur industrie nationale sera fondamental. Car c'est sans doute, in fine, le renforcement de certains groupes et l'affaiblissement d'autres qui aboutira au dessein souhaité. A défaut d'un mariage de raison, il faudra voir qui sera en mesure de « croquer » l'autre. Ainsi, l'avenir du rapprochement franco-allemand se joue probablement dans l'intense bataille commerciale que se livrent DCNS et TKMS pour la suprématie dans le domaine des sous-marins.

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