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Sous-marin russe dans le golfe de Gascogne : Qu’en est-il ?

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La présence d’un sous-marin russe dans le golfe de Gascogne, révélée la semaine dernière par le Nouvel Observateur, a été abondamment relayée par la presse française. Sans grande précision sur l’affaire puisque, c’est historiquement l’usage, la Marine nationale ne communique jamais sur les détections sous-marines que ses unités sont amenées à réaliser. Cela, pour des questions notamment tactiques.  

La thèse du SNLE exclue d’entrée de jeu

Cela étant, la rédaction de Mer et Marine a fini par en savoir un peu plus sur cet « évènement », apparemment intervenu en janvier. D’abord, comme on pouvait logiquement l’imaginer, le mystérieux bâtiment, qui se trouvait dans les eaux internationales, n’était pas un sous-marin nucléaire lanceur d’engins, type d’unité qui a abondamment servi à illustrer les articles des media français abordant le sujet. Dédié à la dissuasion nucléaire, un SNLE est, par essence, fait pour éviter à tout prix d’être détecté et une présence si près des côtes françaises, alors que ces sous-marins sont basés dans la région de Mourmansk, serait une aberration opérationnelle. Un tel bateau n’a en effet aucune raison d’évoluer dans cette zone alors que ses missiles balistiques ont une portée d’au moins 8000 kilomètres. Et cela serait d’autant plus « stupide » que la dernière chose à faire pour un SNLE russe serait de s’approcher d’un pays comme la France, dont les forces navales, en particulier celles positionnées en Bretagne (là où sont basés les SNLE français), sont réputées comme faisant partie des meilleures chasseuses de sous-marins.

Des SNA en Atlantique depuis bien longtemps

Le cas du SNLE était donc à écarter, tout comme celui d’un sous-marin à propulsion conventionnelle, facilement repérable lors de sa descente du Nord et dont les Russes ne cherchent de toute façon pas à cacher les transits. Restait la possibilité d’un sous-marin nucléaire d’attaque, beaucoup plus crédible et peu surprenante, les SNA russes fréquentant depuis des décennies l’Atlantique. Et, comme leurs homologues occidentaux, ils ne ratent jamais une occasion de se rendre dans des zones intéressantes pour glaner tout renseignement à leur portée, à commencer par des signatures acoustiques alimentant les bases de données permettant d’identifier les unités d’autres marines.

 

Maquette d'un ancien SNLE du type Delta avec son mini-sous-marin (© : ARMY-NEWS.RU)

Maquette d'un ancien SNLE du type Delta avec son mini-sous-marin (© : ARMY-NEWS.RU) 

 

Le « client » : un ancien SNLE devenu bateau espion 

Cependant, ce n’était apparemment pas cette fois à la présence d’un SNA que la marine française a eu à faire. Le visiteur était un poisson autrement plus rare et spécial. Il s’agirait en effet de l’un des anciens SNLE russes transformés en bâtiments espions avec, en plus de leurs moyens électroniques, un dispositif leur permettant de transporter un petit sous-marin.

Un mini sous-marin nucléaire sous le ventre

La flotte du Nord dispose de deux unités de ce type. Le premier est l’Orenburg (ex-K 129), un ex-SNLE du type Delta III Stretch, mis en service en 1981 et converti au milieu des années 90 pour pouvoir mettre en œuvre un Paltus, mini-sous-marin à propulsion nucléaire de 53 mètres de long doté d’une coque en titane. Capable de plonger très profondément et de mettre lui-même en œuvre différents matériels et engins sous-marins, le Paltus, réalisé à deux exemplaires il y a 20 ans, a été imaginé pour les opérations spéciales. L’Orenburg, dont la tranche missiles a été débarquée et la coque allongée de 13 mètres pour atteindre 173 mètres de long, peut en transporter un sous son ventre.

 

Cérémonie de lancement du Podmoskove, en août 2015 (© : ZVEZDOCHKA)

Cérémonie de lancement du Podmoskove, en août 2015 (© : ZVEZDOCHKA) 

 

Le Podmoskove mis à flot en 2015

Le concept étant toujours considéré comme pertinent, la marine russe a décidé à la fin des années 90 de convertir un autre SNLE. Il s’agit de l’ancien Vladimir du type Delta IV, mis en service en 1986 et qui avait été désarmé en vue de finir à la démolition. Finalement, il a été refondu au chantier Zvezdochka de Severodvink, où après de nombreuses années de travaux, il a été remis à l’eau en août 2015. Rebaptisé Podmoskove et officiellement transformé en unité scientifique pour l’étude des fonds marins, il a lui aussi vu débarquée sa tranche missiles, qui abritait 16 tubes de lancement.

 

Le Podmoskove avec son Losharik (© : DR)

Le Podmoskove avec son Losharik (© : DR) 

 

Il peut, comme l’Orenburg, emporter un mini-sous-marin nucléaire. Mais il s’agit d’un nouveau modèle, le Losharik. Lancé en 2003 et opérationnel depuis 2007, cet engin de 60 mètres (74 selon certaines sources) serait, d’après les informations disponibles, armé par un équipage de 25 marins et conçu pour opérer discrètement, bien qu’étant capable en cas de besoin de se dérober à très grande vitesse (on parle de 40 nœuds). Il est doté comme les Patus d’une coque en titane, autorisant des immersions à grande profondeur.

 

Le Losharik (© : DR)

Le Losharik (© : DR) 

 

Alors que la Russie aligne également trois sous-marins espions à propulsion nucléaire du type Uniform (69 mètres), entrés en service entre 1986 et 1994, c’est donc l’un des anciens SNLE, devenus bâteaux-mères, qui a été apparemment repéré dans le golfe de Gascogne.   

Rien à voir avec les démonstrations de force de l’aviation russe

Information évidemment intéressante mais dont il faut toutefois relativiser la portée. Le fait que les Russes déploient des sous-marins devant les côtes européennes, dans le Nord, en Atlantique ou en Méditerranée, est tout sauf une nouveauté. De plus, il ne faut pas ranger la présence d’un sous-marin russe dans la même catégorie que les démonstrations de force effectuées l’an dernier par Moscou avec son aviation. On pense en particulier aux bombardiers stratégiques, accompagnés de chasseurs et ravitailleurs, qui avaient volé jusqu’en Manche en février 2015 et étaient repartis après l’arrivée d'avions de combat français. La manœuvre était autant destinée à prouver une capacité de projection qu’à s'offrir une séquence de communication, les Russes étant parfaitement au courant que leurs avions ne passeraient pas inaperçu, ce qui n’était pas le but.

Un jeu qui dure avec l’OTAN depuis la Guerre Froide

Avec les sous-marins, la situation est différente. Si, dans certains cas, la volonté de faire connaitre sa présence est réelle, à l’image du Rostov na Donu, dernier-né des unités à propulsion conventionnelle du type Kilo parti de Baltique pour rallier la Méditerranée orientale et y lancer des missiles de croisière sur la Syrie (le 9 décembre dernier), les bâtiments à propulsion nucléaire se veulent bien plus discrets. Dans cette optique, les SNA et autres sous-marins espions russes se livrent évidemment à des missions de renseignement, visant en autres les Occidentaux. Les forces de l’OTAN font exactement la même chose. C’est par exemple le cas dans le grand nord de l’Europe, où l’on peut aisément imaginer que certains déploiements, ainsi que les exercices de lutte anti-sous-marine menés aux confins de la Norvège, sont aussi l’occasion d’essayer de détecter autour de la mer de Barents les gros poissons russes sortant de leur tanière de Poliarny, près de Mourmansk.

 

Exercice OTAN au large de la Norvège en 2015 (© : OTAN)

Exercice OTAN au large de la Norvège en 2015 (© : OTAN) 

 

Et ça ne date pas d’hier ! Aux grandes heures de la Guerre froide, dans les années 70 et 80, les fameuses missions « Eglefin » de la marine française voyaient ainsi régulièrement une frégate avec ses hélicoptères se rendre au-delà du cercle arctique pour capter les signatures des sous-marins soviétiques et les prendre en photo. A l’époque, l’URSS entretenait officiellement le secret le plus complet sur ses bâtiments, mais ceux-ci ne manquaient jamais, avant de plonger, de rester suffisamment longtemps en surface pour se faire bien voir des appareils occidentaux. Toutes antennes et mâts dehors, comme à la parade, ils ont laissé une incroyable collection de clichés de cette période. Il en allait de même dans les points d’appui soviétiques, comme le golfe de Syrte ou encore Socotra, au large de la Somalie. Et le jeu se poursuivait en mer, sous une autre forme, les unités de l’OTAN et leurs homologues soviétiques se livrant régulièrement à des manoeuvres « hostiles », devenues au fil du temps implicitement codifiées afin d’éviter les accidents.

 

Sous-marin du type Golf II photographié dans les années 80 (© : US NAVY)

Sous-marin du type Golf II photographié dans les années 80 (© : US NAVY) 

 

Les jeunes marins surpris par le retour aux vieilles habitudes

Des pratiques auxquelles les marins d’aujourd’hui n’étaient plus vraiment habitués, la marine russe étant tombée très bas suite à l’effondrement de l’URSS. Mais sous l’impulsion de Vladimir Poutine, la flotte retrouve progressivement des couleurs et le chef du Kremlin n’a pas caché son intention de reconstruire une grande puissance navale. L’activité de la marine russe suit cette stratégie assumée et se renforce, les tensions avec les Occidentaux se traduisant de nouveau par quelques actions « spectaculaires ». On a ainsi vu lors de la crise ukrainienne des passages agressifs d’avions russes au-dessus des bâtiments américains ou européens, ainsi que des manœuvres assez « musclées » lors de rencontres de navires. Et puis, bien entendu, il y a la face cachée, sous l'eau, plus méconnue car plus discrète. C’est pourquoi la révélation de la présence récente d’un sous-marin russe près des eaux françaises a créé un certain émoi. Mais à la vérité, il ne faut pas s’en étonner.

De l’intérêt de maintenir de solides capacités anti-sous-marines

En revanche, cette histoire vient démontrer, surtout avec le regain d’activité et la montée en puissance de la flotte russe, que la France comme les autres pays européens doivent maintenir des capacités anti-sous-marines solides et performantes afin de sécuriser leurs approches maritimes. Car la présence de sous-marins étrangers a aussi pour but de tester le dispositif, toute faille pouvant être exploitée. Il convient donc, pour les marines européennes, de ne pas baisser la garde. D’autant que d’autres flottes montent en puissance, comme celle de la Chine, qui déploie désormais des bâtiments jusqu’en Méditerranée et ce n’est probablement qu’une question de temps avant que ses sous-marins viennent, comme on dit, « grenouiller » en Atlantique…

 

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