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Sous-marins : DCNS veut remettre à plat la coopération avec les Espagnols

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Sous-marins : DCNS veut remettre à plat la coopération avec les Espagnols

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Apprendre à un partenaire les rouages d'une technologie et le voir ensuite s'ériger en concurrent avec ses propres armes... Pour DCNS, l'attitude de Navantia en marge du programme Scorpène est proche d'atteindre le point de non retour. « Nous ne sommes pas satisfaits de la coopération telle qu'elle est aujourd'hui. Il y a une quinzaine d'années, nous nous étions engagés à travailler ensemble avec l'objectif de réaliser un sous-marin à l'export et pour la marine espagnole. Or, il s'avère que l'Espagne développe avec les Américains un projet national, le S80, où il n'y a pas d'équipements français ni européen », explique Jean-Marie Poimboeuf, président de DCNS. Si le feu couve depuis longtemps, les Français ont, cette fois, décidé de passer à la vitesse supérieure pour solder le problème : « Nous leur avons dit clairement que notre souhait était la coopération sur tous les sous-marins. L'objectif est une discussion claire pour que les Espagnols rééquilibrent la coopération, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui ». Et pour bien se faire comprendre, le groupe tricolore a lancé en direction de Madrid ce qui ressemble fortement à un ultimatum. « Nous nous sommes donnés une période limitée. Si nous n'y arrivons pas, il faudra en tirer les conséquences et chacun retrouvera sa liberté », indique fermement le patron de DCNS, qui espère toujours ramener Navantia et le gouvernement espagnol à de meilleurs sentiments.

Le Scorpène a été vendu pour la première fois au Chili, en 1997 (Photo : DCNS)
Le Scorpène a été vendu pour la première fois au Chili, en 1997 (Photo : DCNS)

L'élève veut doubler le maître

Lancé dans les années 90, le programme Scorpène a permis à DCNS de maintenir sa présence sur le marché des sous-marins à propulsion classique, la Marine nationale ayant opté pour le « tout nucléaire ». Il s'agissait également de disposer d'une nouvelle plateforme pour le système de propulsion en circuit fermé MESMA. Développé par l'établissement de Nantes-Indret cet Air Independent System (AIP), qui permet d'augmenter considérablement l'autonomie en plongée des sous-marins diesels, a été installé pour la première fois sur un bâtiment du type Agosta 90B construit en transfert de technologie au Pakistan. L'Agosta est, toutefois, un bateau dont la conception remonte aux années 70, alors que le Scorpène a bénéficié des technologies mises au point par DCNS pour les sous-marins nucléaires du type Le Triomphant, notamment en matière de discrétion acoustique. Côté espagnol, alors que les chantiers navals du pays étaient en mauvaise posture, le programme Scorpène a permis de relancer une activité en matière de sous-marin. Grâce à la coopération, l'Espagne, qui n'avait jamais conçu de sous-marins par ses propres moyens, a pu apprendre, aux côtés des Français, à maîtriser une grande partie de cette technologie très complexe. En contrepartie, Madrid a usé de ses relations en Amérique latine pour permettre la signature du premier contrat Scorpène, au Chili, en 1997. Depuis, 10 sous-marins ont été vendus, les quatre chiliens et malaisiens étant réalisés aux chantiers de Cherbourg et Carthagène, chacun construisant une moitié des submersibles.

Vue du futur S80 de Navantia (Photo : NAVANTIA)
Vue du futur S80 de Navantia (Photo : NAVANTIA)

Les Américains en embuscade

Suivant l'accord franco-espagnol, le Scorpène devait initialement remplacer les quatre vieux Daphné de l'Armada, construits en France dans les années 60. Seulement voilà, Navantia a, finalement, décidé de concevoir son propre bâtiment, au nez et à la barbe des Français. Or, non seulement DCNS n'a pas été convié à se joindre au projet, mais en plus Madrid a affirmé son choix, à l'époque du gouvernement Aznar, de privilégier un rapprochement transatlantique. Sensiblement plus gros, le S80 est, ainsi, doté d'équipements et d'armements américains, Lockheed Martin fournissant le système de combat. Pour les Etats-Unis, cette opération offre un repositionnement de ses industriels sur le segment des sous-marins classiques. Il présente, en outre, l'avantage de pouvoir honorer d'éventuels accords sur des projets très sensibles politiquement. On pense à Taïwan, qui souhaite se doter de submersibles. Malgré les protestations chinoises, Washington avait promis d'aider son allié taïwanais à acquérir des sous-marins conventionnels mais se trouvait confronté à un problème majeur : L'industrie américaine a perdu ce savoir-faire, ne réalisant plus que des sous-marins nucléaires pour l'US Navy.
Dans le même temps, Navantia a fini d'exaspérer son partenaire français en décidant de présenter à l'export le S80 contre le Scorpène. Le produit espagnol n'est pas encore au point, loin s'en faut. Les deux premières unités n'en sont qu'au stade de la construction et les Espagnols rencontreraient, selon certaines sources, des difficultés techniques. Toutefois, le simple fait que Madrid ait commandé des S80 constitue, à lui seul, une certaine garantie. Pour les clients potentiels, en cas de difficultés techniques, l'Etat espagnol, actionnaire de Navantia, assumera en effet les risques technologiques.

Vue du Marlin (Photo : DCNS)
Vue du Marlin (Photo : DCNS)

L'échec d'une torpille nommée « Marlin »

Le bateau espagnol s'est retrouvé pour la première fois en compétition face à son cousin dans le cadre du projet pour la Turquie. Devant cette situation, DCNS a réagi en 2005/2006 avec le Marlin. Ce produit, purement français, n'est autre qu'un Scorpène, auquel certains développements prévus dans le cadre du programme français Barracuda (sous-marins nucléaires d'attaque de la Marine nationale) ont été ajoutés. Le Marlin dispose, notamment, de barres de plongée en forme de croix de Saint-André, permettant une meilleure manoeuvrabilité. Résolu à damer le pion aux Espagnols, DCNS s'est tourné vers un de ses clients pour mettre sur les rails son nouveau bébé. Après avoir vendu l'Agosta 90B et venté les mérites du Scorpène pour renouveler la première génération de sous-marins pakistanais, les Français ont changé leur fusil d'épaule. La promotion du Scorpène auprès d'Islamabad a été abandonnée au profit de celle du Marlin. Seulement voilà, entretemps, l'Inde donnait enfin, fin 2005, son accord pour l'achat de six Scorpène. « Il y a eu une très grosse incompréhension. Voyant l'Inde commander des Scorpène et nous qui, subitement, leur présentions le Marlin, les Pakistanais ont pensé qu'il y avait une entourloupe et qu'en fait le Marlin était un Scorpène au rabais », explique un proche du dossier. Au regard de l'histoire récente, la méfiance pakistanaise était légitime. Dans les années 90, l'ex-Direction des Constructions Navales aurait voulu vendre du Scorpène à Islamabad mais le gouvernement français s'y était opposé, privilégiant les relations avec New Delhi. DCN avait, par conséquent, été obligé de ressortir son Agosta, dont les performances seront néanmoins très largement améliorées avec l'installation du MESMA. Mal préparée, la première tentative du Marlin à l'export se soldera donc par un échec. « C'est dommage que le produit ait été mal perçu car il s'agissait vraiment d'un Scorpène amélioré », regrette un ingénieur.
Après cette aventure malheureuse, les Français en reviendront au point de départ, liés à Navantia par l'accord de coopération sur le Scorpène et confrontés à la concurrence du groupe espagnol avec le S80. DCNS tente donc, une dernière fois, de raisonner son partenaire. A défaut, il faudra sans doute s'attendre au tir d'une nouvelle torpille française, à moins que la première, après avoir initialement raté sa cible, se cherche une nouvelle acquisition...

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