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SS United States : Crystal Cruises veut le refaire naviguer !

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Histoire Navale

C’est une énorme surprise qui en a laissé plus d'un sans voix. La compagnie de croisière de luxe américaine Crystal Cruises a annoncé hier vouloir remettre en service le célèbre transatlantique SS United States, ultime détenteur du fameux Ruban Bleu. Reprise début 2015 par le groupe asiatique Genting Hong Kong, qui a également racheté le chantier Lloyd Werft de Bremerhaven, spécialisé dans la maintenance et la refonte de navires (en particulier de croisière), Crystal compte refondre complètement le vieux paquebot, mis en service en 1952 et désarmé dès 1969. Surnommé « The Big U », l’United States, en attente depuis de longues années dans le port de Philadelphie, verrait sa robuste coque conservée. Mais les superstructures, très dégradées et ne correspondant pas aux standards des croisières modernes, seraient reconstruites, avec notamment trois nouveaux ponts comprenant des cabines avec balcon et une extension sur l'arrière. Les cheminées seraient également refaites mais garderaient leur design d’origine. 

 

Le projet de reconstruction (© CRYSTAL CRUISES)

Le projet de reconstruction (© CRYSTAL CRUISES)

 

Un navire de 400 cabines doté de tout le confort moderne

Crystal prévoit d’aménager sur le navire 400 suites de 32 m², soit une capacité de 800 passagers en base double (contre 1928 à l'époque transatlantique). L’intérieur du navire, qui avait été complètement vidé, serait réaménagé pour offrir tout le confort moderne, avec de nouveaux restaurants, salons, salle de spectacle et centre de bien-être. Le design et la décoration devront bien évidemment rendre hommage à l’histoire du navire et à la glorieuse époque des traversées transatlantiques entre l’Europe et les Etats-Unis. Certains espaces d’origine, comme la Promenade et le Navajo Lounge, doivent par ailleurs être restaurés.

 

Le navire désarmé à Philadelphie (©

Le navire désarmé à Philadelphie (© RICKYAR RICHARD R - WIKIPEDIA)

 

Des études techniques détaillées pour valider le projet 

Sur le plan technique, la reconstruction du SS United States permettra de le mettre aux normes actuelles en matière de sécurité et de protection de l’environnement. Il sera évidemment remotorisé avec un système de propulsion moderne et bien plus efficient que les équipements d’origine. Ceux-ci consistaient en quatre turbines à vapeur, six moteurs électriques et quatre hélices avec une puissance énorme de 248.000 cv. Un appareil propulsif qui a permis au Big U d’atteindre la vitesse de 38.3 nœuds, record historique pour un paquebot. Cette célérité hors du commun lui permit, dès sa traversée inaugurale en juillet 1952, de décrocher le prestigieux titre de liner le plus rapide à avoir franchi l’Atlantique nord (en seulement 3 jours, 10 heures et 40 minutes) à la vitesse moyenne de 35.59 noeuds. Le Ruban Bleu, détenu depuis 1938 par le paquebot britannique RMS Queen Mary, lui est alors remis. « C’est un privilège pour la compagnie de croisière de luxe la plus primée au monde de se voir confier la possibilité de restaurer un navire qui qui fut le symbole du patriotisme et de la suprématie maritime (des Etats-Unis) et de l’amener dans l’époque moderne tout en offrant aux clients le goût d’une ère révolue des voyages de luxe », a expliqué hier Edie Rodriguez, présidente de Crystal Cruises.

 

 

Avant de lancer les travaux, la compagnie va faire réaliser par des ingénieurs et architectes des études techniques poussées pour valider la faisabilité du projet. Cela, en collaboration avec la fondation SS United States Conservancy, actuel propriétaire du navire, ainsi que les autorités américaines. Alors que les résultats de ces études sont attendus d'ici la fin 2016, Crystal a signé un accord exclusif pour pouvoir acheter le navire et s'est engagée à financer sa conservation (60.000 dollars mensuels) au cours des 9 prochains mois (durée prévue pour mener à bien les études). « La perspective de rénover le SS United States et d’en faire de nouveau le fleuron de la flotte américaine est passionnante. Ce sera une entreprise très difficile mais nous sommes déterminés », assure Edie Rodriguez.

700 à 800 millions de dollars 

Si les plans de la compagnie se déroulent comme prévu, les travaux pourraient commencer en 2017, sachant qu'il faudra probablement deux bonnes années de chantier pour mener à bien cet ambitieux projet. Crystal, dont la présidente estime que le navire ne pourra pas naviguer avant la mi-2018, pourra en tous cas, via Genting, bénéficier de l'expertise de Lloyd Werft. Côté financements, la direction estime que la reconstruction du SS United States devrait coûter entre 700 et 800 millions dollars, soit à titre de comparaison l'équivalent de deux paquebots neufs de 800 passagers.

 

Le projet de reconstruction (© CRYSTAL CRUISES)

Le projet de reconstruction (© CRYSTAL CRUISES)

 

Le positionnement de la compagnie évolue

C'est donc un choix très spécifique de l'armateur, qui exploitait jusqu'à son rachat deux paquebots (Crystal Symphony et Crystal Serenity) et semble vouloir constituer une flotte proposant des unités très originales, à l'image de son nouveau yacht de croisière, le Crystal Esprit, doté d'un mini-sous-marin. C'est aussi le cas pour ses trois futurs paquebots ultramodernes et de grand luxe de 100.000 GT et seulement 1000 passagers, dont le prototype doit être livré par les chantiers de Bremerhaven fin 2018. La reprise par Genting, qui a donc clairement donné les moyens à sa nouvelle filiale de se développer, a aussi été marquée par la commande de navires fluviaux, les premiers de Crystal (également réalisés par lloyd Werft) et même une diversification dans les croisières aériennes avec l'acquisition d'un Boeing 787 Dreamliner livrable en 2017 et qui proposera à une clientèle très haut de gamme (60 passagers seulement alors que la version commerciale de l'avion compte 300 sièges) des voyages autour du monde. Le SS United States constituerait donc logiquement une nouvelle pièce  unique pour des clients désireux de vivre des expériences exceptionnelles. 

 

Le SS United States a frôlé les 40 noeuds aux essais (© DR)

Le SS United States a frôlé les 40 noeuds aux essais (© DR)

 

The Big U, un navire secret également conçu pour les besoins militaires

Long de 301.8 mètres pour une largeur de 31 mètres et une jauge de 53.300 GT, le SS United States a été mis sur cale en février 1950 aux chantiers de Newport News et lancé dès juillet 1951. Le choix d'un constructeur orienté vers les bâtiments militaires (c'est là que sont encore réalisés les porte-avions américains) s'explique par le fait qu'il s'agissait d'un projet autant militaire que civil. A l'époque, la guerre froide bat son plein, Staline bien que déclinant est toujours maître du Kremlin et les deux blocs s'affrontent par conflits interposés, notamment en Corée (1950-1953). Dans ce contexte de vive opposition entre l'URSS et les Etats-Unis, le Pentagone souhaite pouvoir disposer d'un paquebot qui, en dehors de son service commercial et de son rôle traditionnel d'ambassadeur flottant, servirait en temps de guerre de transport de troupes rapide. Chargé de superviser la conception du Big U, l'architecte William Francis Gibbs intègre les demandes des militaires. C'est pourquoi le navire est doté d'une coque très résistante, d'une propulsion aussi puissante (en fait destinée à l'origine à un porte-avions) et d'une autonomie considérable, avec la possibilité de franchir 10.000 milles sans ravitaillement. Alors que les lignes de la carène et les procédés de construction ont été tenus secrets jusqu'au désarmement du paquebot, il en fut de même pour la capacité d'emport de troupes, le navire étant conçu pour pour accuellir jusqu'à 15.000 soldats. 

 

(© SS UNITED STATES CONSERVANCY)

(© SS UNITED STATES CONSERVANCY)

 

Après avoir réalisé 800 traversées entre New York, Southampton et Le Havre, transportant notamment des présidents, milliardaires et célébrités américaines et internationales de l'époque, le SS United States, qui n'était plus rentable face à la concurrence de l'avion, cesse définitivement ses rotations transatlantiques en 1969. 

Le retour de Genting, qui en était propriétaire jusqu'en 2010

Depuis, il est passé entre les mains de différents propriétaires, mais les projets de conversion en bateau de croisière puis de transformation (musée, hôtel flottant…) ont jusqu’ici échoué. En 2003, Norwegian Cruise Line, dont Star Cruises, filiale du groupe Genting, était alors propriétaire, le rachète. La compagnie américaine voulait en effet armer des paquebots sous pavillon américain mais, à l’époque, la loi lui imposait d'exploiter des unités construites aux Etats-Unis. Alors que le SS United States, en mauvais état, doit être refondu, NCL obtient finalement  une dérogation pour exploiter des navires neufs au départ d’Hawaï. Dès lors, la vielle coque reprend sa longue attente à Philadelphie. Après la restructuration de NCL en 2007 (suite au rachat de la moitié de son capital par le fonds d’investissement Apollo Management), Genting, qui avait récupéré la propriété du navire, le cède finalement en 2010 à la SS United States Conservancy. Constituée d'amoureux de l'ancien paquebot et de généreux mécènes, la fondation permet d’éviter que le vieux liner, considéré comme un patrimoine historique aux Etats-Unis, termine faute de solution et à cause d'un état de plus en plus dégradé sous les chalumeaux des ferrailleurs.

 

Le navire s'est largement dégradé au fil des années (© SS UNITED STATES CONSERVANCY)

Le navire s'est largement dégradé au fil des années (© SS UNITED STATES CONSERVANCY)

 

Une issue inespérée après l'appel à l'aide lancé par la fondation 

Mais l'argent vient rapidement à manquer et, l'an dernier, la fondation lance un appel quasi-désespéré pour récolter des fonds et continuer de préserver le bateau. Alors que des projets de transformation en hôtel flottant étaient encore évoqués récemment, la reconstruction et la remise en service du paquebot, 50 ans après son désarmement, seraient une issue inespérée pour le Big U. Le fait que le projet est porté par Crystal et derrière elle Genting, dont on commence à mieux cerner la stratégie, est évidemment un gage de sérieux et de crédibilité. Mais bien entendu, après tant de faux espoirs, il conviendra d'attendre la fin des études en cours et la décision finale pour dire que, cette fois, le SS United States est vraiment sauvé. Quant aux puristes, ils estimeront sans doute que les premières vues du projet laissent entrevoir une silhouette moins élégante que les lignes d'origine... 

 

Le projet de reconstruction (© CRYSTAL CRUISES)

Le projet de reconstruction (© CRYSTAL CRUISES)

 

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