Défense
STX : Cette activité militaire qui agace tant Naval Group
ABONNÉS

Actualité

STX : Cette activité militaire qui agace tant Naval Group

Défense

Chez Naval Group (ex-DCNS), on le reconnait sans détour, au-delà de l’opportunité de construire une alliance avec Fincantieri, la prise de participation dans les chantiers nazairiens fut d’abord un mouvement « défensif ». Mais il ne s’agit pas uniquement, pour le leader français du naval de défense, de préserver cet outil industriel qui, avec sa grande cale, est le dernier dans l’Hexagone à pouvoir réaliser de grands navires militaires, qu’il s’agisse de porte-avions, bâtiments de projection et de commandement (BPC) ou unités de ravitaillement. La revente de STX France et la recomposition de son capital est aussi l’occasion de mettre un terme à une concurrence naissante.

Depuis quatre bonnes années, Naval Group, au-delà des coopérations avec STX France sur différents sujets (BPC français et à l’export, projet de second porte-avions, études autour d’un nouveau ravitailleur ayant abouti au concept Brave), voyait son partenaire, ou simple « sous-traitant pour les coques » comme on se qualifie parfois dans l’estuaire de la Loire, se transformer en compétiteur.

 

Deux BPC construits à Saint-Nazaire (© MER ET MARINE)

Deux BPC construits à Saint-Nazaire (© MER ET MARINE)

 

La maintenance des bâtiments de la marine

D’abord, avec les contrats de maintien en condition opérationnelle (MCO) des bâtiments de la Marine nationale. Au début, l’ex-DCNS ne s’est pas trop inquiété, Saint-Nazaire parvenant uniquement à se positionner sur la maintenance de navires faiblement armés qu’il avait construits,  les ravitailleurs du type Durance (marché perdu ensuite par STX au profit de CNN MCO). Puis viennent  les six frégates de surveillance du type Floréal et les trois BPC du type Mistral. Mais ces deux contrats ne posent pas de problème puisqu’ils ont été décrochés en cotraitance par les deux industriels français. C’est en 2016 que le torchon commence à brûler, lorsque STX France est choisi par le Service de Soutien de la Flotte pour le MCO du bâtiment d’essais et de mesures Monge. Certes, le BEM, second plus grand navire de la flotte française après le porte-avions Charles de Gaulle, est né en 1992 à Saint-Nazaire, mais Naval Group en assurait depuis l’entretien et, anticipant une baisse charge à Brest dans les prochaines années, tenait vraiment à conserver ce marché. Les critiques commencent donc à fuser, y compris sur la place publique. Les prix pratiqués par les Nazairiens, qui n’ont pas les mêmes contraintes structurelles que Naval Group, inquiètent sérieusement l’ex-DCNS.

 

Une frégate du type La Fayette en arrêt technique majeur (© MER ET MARINE)

Une frégate du type La Fayette en arrêt technique majeur (© MER ET MARINE)

 

Frégates La Fayette : STX franchit le Rubicon

A raison puisqu’en décembre dernier, le Rubicon est franchi. A la surprise générale, STX France lui ravit pour la première fois non seulement des unités réalisées par les anciens arsenaux, mais en plus des frégates de premier rang, considérées jusque-là comme la chasse gardée de Naval Group. Ce fut l’attribution du contrat de MCO des cinq La Fayette, bâtiments emblématiques dont les nazairiens vont se charger, depuis la base navale de Toulon, pendant six ans.

Pour Naval Group, cette décision du SSF a fait l’effet d’un coup de tonnerre et a sonné comme un terrible échec. Une déconvenue d’autant plus rude que l’industriel avait consenti sur ces frégates d’importants efforts les années précédentes, faisant des FLF le symbole de la réorganisation de son activité de MCO, avec en particulier la mise en place d’un premier « chantier dédié ». 

Des ambitions sur le marché des bâtiments neufs

Pour couronner le tout, Saint-Nazaire ne se contente pas seulement d’avancer ses pions dans la maintenance des bateaux gris. Conscient de la nécessité de diversifier son activité quasiment exclusivement tournée vers les paquebots pour amortir une baisse de charge en cas de retournement de conjoncture (y compris aux bureaux d’études), mais aussi parce que le militaire est plus rentable, STX France décide aussi de se lancer sur le segment des bâtiments neufs. Le chantier avait d’abord conçu une version modernisée de frégates de surveillance du type Floréal, dont il a construit six exemplaires pour la marine française (1992-1994), deux autres ayant été livrés au Maroc en 2002 et 2003. En 2014, la Floréal NG était notamment en compétition aux Philippines. La même année, Saint-Nazaire, jusque-là discret,  veut booster sa présence et se faire remarquer sur ce marché en dévoilant, à l’occasion du salon Euronaval, un premier concept de patrouilleurs hauturiers (OPV) et corvettes modulaires allant jusqu’à 90 mètres et 2500 tonnes. C’est la famille Defendseas.

 

Defendseas (© STX FRANCE)

Defendseas (© STX FRANCE)

 

Bataille autour des BSAH

A la même époque, STX France se positionne aussi sur l’appel d’offres des bâtiments de soutien et d’assistance hauturiers (BSAH) de la Marine nationale. Il s’associe dans cette perspective à un constructeur espagnol disposant de références dans le domaine des navires de service à l’offshore (dont les capacités et la robustesse doivent servir de base au projet). La compétition se révèle très rude, en particulier avec le nouveau tandem formé par DCNS et Piriou, qui s’allient pour créer une société commune, Kership, dédiée aux navires militaires de moins de 100 mètres réalisés aux normes civiles. La carte bretonne l’emporte finalement en 2015 mais les relations sont tellement tendues à ce moment qu’on croit bien Saint-Nazaire parti pour lui déclarer la guerre en contestant l’attribution du marché BSAH par le ministère de la Défense.

S’ensuit une période assez ubuesque qui voit Kership, pour honorer les commandes publiques qu’il a décrochées, tout faire pour reprendre le chantier de Lanester (filiale lorientaise de STX France) afin de compléter les capacités saturées de Concarneau. Saint-Nazaire finit par lui céder son site morbihannais, tout en redoublant ses efforts sur le segment militaire.

 

Le bâtiment multi-missions DeviceSeas (© STX FRANCE)

Le bâtiment multi-missions DeviceSeas (© STX FRANCE)

 

Euronaval 2016 : Montée en puissance avec de nouveaux designs

Si en 2014, Defendseas avait été considéré chez Naval Group comme une tentative un peu vaine, peut-être même « un coup de com », il apparait deux ans plus tard que STX France a bel et bien décidé de labourer le marché. Le chantier dévoile ainsi, lors d’Euronaval 2016, DeviceSeas, un bâtiment multi-missions de 84 mètres et 4000 tonnes pouvant être facilement reconfiguré pour assurer des fonctions de surveillance, d’hydrographie et d’océanographie, ou encore de guerre des mines. Un modèle qui entre en concurrence directe avec la gamme proposée par Kership.

Mais les velléités nazairiennes sur les bateaux gris ne s’arrêtent pas là. STX France croit toujours en ses chances sur le segment des corvettes et frégates. Dans cette perspective, les bureaux d’études nazairiens ont sérieusement travaillé, et dans le plus grand secret, sur une toute nouvelle famille de bâtiments. A l’instar de DeviceSeas, pour lequel des échanges ont eu lieu avec le Service Hydrographique et Océanographique de la Marine (SHOM) afin que le concept bénéficie de l’expertise d’acteurs reconnus et soit ainsi crédible, de grands équipementiers sont sollicités pour les plateformes plus « guerrières », par exemple dans les domaines de l’électronique et de l’armement. Et le résultat va s’avérer surprenant.

 

F3000 (© STX FRANCE)

F3000 (© STX FRANCE)

 

Une gamme de frégates jusqu’à 4000 tonnes

C’est ainsi que la F3000 fait comme DiviceSeas sa première apparition à Euronaval 2016. Il ne s’agit plus d’un simple toilettage des anciennes frégates de surveillance, ou d’une évolution peu poussée, mais bel et bien d’un nouveau design, très racé et susceptible de plaire à certains pays. Au même moment, STX France présente beaucoup plus discrètement à certains clients potentiels un autre modèle, la F4000, que nous vous dévoilons en exclusivité aujourd’hui. Capable d’atteindre 27 nœuds et de franchir 4500 milles à 15 nœuds, cette unité de 110 mètres et 4000 tonnes, aux lignes particulièrement réussies, est proposée avec une gamme complète d’équipements. Il y a là un radar à face planes, un sonar de coque et une antenne remorquée, un système surface-air à lancement vertical (16 cellules), 8 missiles antinavire, deux plateformes triples pour torpilles, un canon de 76mm, de l’artillerie légère télé-opérée, des systèmes de guerre électronique et lance-leurres, la possibilité d’embarquer un hélicoptère de 10 tonnes comme le NH90 et des embarcations semi-rigides de 7.5 mètres. L’équipage est donné à 105 marins, avec la possibilité de loger 20 personnes supplémentaires.

 

La F4000 (© STX FRANCE)

La F4000 (© STX FRANCE)

La F4000 (© STX FRANCE)

La F4000 (© STX FRANCE)

La F4000 (© STX FRANCE)

La F4000 (© STX FRANCE)

 

Pas de concurrence frontale selon Saint-Nazaire

Pour STX France, ces nouveaux modèles ne constituent pas une concurrence frontale à DCNS. Ils sont présentés comme complémentaires, en ce sens que Saint-Nazaire ne vise plus une construction dans l’Hexagone (les chantiers sont saturés ou pour des questions de coûts) mais des programmes en transfert de technologie. L’objectif est de concevoir des plateformes attractives, économiques et faciles à construire. Des bateaux aux standards civils, contrairement aux frégates et corvettes de Naval Group conçues aux normes militaires. En somme, Saint-Nazaire veut comme de nombreux autres chantiers européens avant lui vendre ses design, accompagnés d’une assistance technique pour la construction dans le pays client. Avec en ligne des mire des marines qui n’ont pas besoin, ou pas les moyens, de se payer des bâtiments destinés aux combats de haute intensité, mais souhaitent se doter quand même de beaux outils.

Doubles offres à l’export

Malgré ce positionnement, les nouveaux modèles nazairiens et l’action commerciale qui est menée pour les vendre auprès de différents pays finissent d’agacer Naval Group. Chez ce dernier, on affirmait peu après Euronaval qu’il y a eu au moins un cas où les deux industriels ont approché le même prospect. Même si le spécialiste français des navires militaires estime que les design de son compatriote ne sont que des « bateaux de papier », à ce jour invendus, il ne peut que constater l’émergence d’une concurrence et donc, pour lui, d’un danger : A minima le risque de voir les discussions avec certains pays perturbées par deux offres françaises, au pire ce qu’on estimait il y a peu encore comme inimaginable, c’est-à-dire une victoire de Saint-Nazaire face à Naval Group ou Kership sur un marché export. A Saint-Nazaire, on réplique à l’époque que le monde vit dans un marché ouvert et que si l’on répond aux besoins d’un client, qu’on parvient à le convaincre et qu’on se montre plus compétitif, ce n’est pas à STX France de se remettre en cause.

Une « hérésie »

Mais Naval Group vit mal cette diversification, d’abord perçue comme une gêne, puis comme une agression. Beaucoup ne comprennent pas la stratégie de STX, considérant une concurrence franco-française inutile et fratricide. Certains vont même jusqu’à qualifier l’activité militaire nazairienne hors collaboration avec Naval Group d’« hérésie », pour reprendre l’expression d’un cadre des anciens arsenaux.

Il faut dire que Saint-Nazaire n’a pas eu peur de titiller la susceptibilité de son vieux rival. A ce titre, les nouvelles Floreal constituent probablement l’un des points d’orgue de la crispation entre les deux entreprises. Car même si elle n’est pas publiquement révélée, la F4000 sort au moment précis où Naval Group va dévoiler sa nouvelle frégate de 4000 tonnes, la Belharra. Développé avec le soutien national (via le programme FTI, mis sur les rails par Jean-Yves Le Drian lors de sa venue à Euronaval en octobre 2016), c’est un programme considéré comme crucial par Naval Group. Il va en effet servir à développer la première frégate « numérique » et permettre de combler une lacune sur le segment très porteur des bâtiments de combat de moyen tonnage, entre les corvettes et les frégates lourdes.

2016 : Le spectre d’une intégration de STX France à Damen

Parallèlement, l’inquiétude se renforce l’an dernier lorsque l’actionnaire principal de Saint-Nazaire, le sud-coréen STX Offshore & Shipbuilding, se trouve contraint, pour éponger une partie de ses énormes dettes, de vendre ses derniers actifs. Alors que l’ex-DCNS a refusé pendant 15 ans de se rapprocher des anciens Chantiers de l’Atlantique, la perspective de voir son compatriote repris par un concurrent commence à lui donner des sueurs froides. Car à l’été 2016, il est devenu évident que, parmi les différents candidats à la reprise, le trio formé par le groupe néerlandais Damen avec les deux principaux clients de Saint-Nazaire, les armateurs MSC et RCCL, a officieusement mais clairement la préférence du gouvernement français, et la bénédiction d’Emmanuel Macron juste avant son départ de Bercy en juillet 2016. Or, Damen, qui a repris les chantiers de réparation navale de Brest et Dunkerque en 2012, peut s’il prend le contrôle de Saint-Nazaire renforcer la pression sur le marché du MCO militaire, où STX France est comme on l’a vu en train de marquer des points face à Naval Group. De plus, le groupe néerlandais cherche depuis plusieurs années à percer en France dans le domaine des constructions neuves, avec entre autres en ligne de mire certains programmes de la Marine nationale. Damen, qui a développé sa présence dans le monde entier, est d’ailleurs un concurrent de plus en plus sérieux sur le marché export, ce qui pourrait aussi donner un coup d’accélérateur à l’activité nazairienne dans le domaine. Si les Néerlandais ont compris que le marché français était dans un certain nombre de cas « protégé », avec Saint-Nazaire en poche, plus Brest et Dunkerque, ils peuvent pousser l’Etat à leur laisser une part du gâteau.

Un scénario « catastrophe » que Naval Group - et dans son sillage Piriou - veut à tout prix éviter. Détenu à 65% par l’Etat (STX France l’est alors à 33%) et à 35% par Thales, l’industriel alerte logiquement ses actionnaires, sensibilise élus et ministres. Il s’agit d’obtenir des garanties permettant de protéger son activité et autant que possible celle de Kership. A l’automne 2016, la direction apparait clairement tendue sur le sujet. Puis semble se détendre. Elle semble en effet avoir obtenu du qu’en cas de prise de contrôle par Damen, le soutien de l’Etat pour négocier un accord de « non belligérance » lui soit acquis. De plus, le consortium est apparemment prêt, pour apaiser les tensions, à faire entrer Naval Group dans le tour de table.

 

Le chantier de Saint-Nazaire (© MER ET MARINE)

Le chantier de Saint-Nazaire (© MER ET MARINE)

 

Un coup de théâtre rebat complètement les cartes

C’est alors que survient l’improbable coup de théâtre qui voit le trio Damen/MSC/RCCL voler en éclat quelques jours seulement avant la date butoir (27 décembre) pour la remise des offres au tribunal de Séoul chargé de la vente des actifs de STX. 

Contre toute attente, seul l’Italien Fincantieri est en course, et se voit désigner comme repreneur par le juge coréen début 2017. Pour Naval Group, la donne change complètement. Le « danger » Damen est écarté et le repreneur désigné représente une solution autrement plus séduisante pour le groupe d’Hervé Guillou. Depuis 2015, ce dernier mène en effet avec le patron de Fincantieri, Giuseppe Bono, des discussions pour étudier les modalités d’un rapprochement sur le marché des bâtiments militaires de surface. Une véritable aubaine. Dans le cadre des discussions entre la France et l’Italie sur le dossier STX, il est convenu qu’une partie du capital racheté par les Italiens sera reprise par Naval Group. Dans le même temps, il est aussi assuré d’être actionnaire de Saint-Nazaire dans le projet alternatif monté concomitamment par MSC et RCCL, qui font tout pour éviter une prise de contrôle par Fincantieri.

La grande entente avec Fincantieri

On connait la suite. L’accord franco-italien conclu en avril sous la présidence de François Hollande est remis en cause après l’élection d’Emmanuel Macron. Aucun compromis n’est trouvé fin juillet et la France décide, avant que le délai soit écoulé, d’user de son droit de préemption sur les parts de STX. Là encore, Naval Group va pousser son avantage et réussir à faire d’une pierre deux coups. Pour calmer la fureur des Italiens, le gouvernement accepte en effet de remettre au goût du jour l’idée d’une alliance franco-italienne dans le domaine militaire. Soutenu par les patrons de Naval Group et Fincantieri, ce projet, connu sous le nom de Magellan, avait été renvoyé à plus tard le temps de solder le dossier STX France. Le voilà de nouveau sur la table et grâce au bras de fer sur Saint-Nazaire, il est mis sur les rails. Au final, Naval Group et Fincantieri, devenus des alliés objectifs dans cette affaire, défendent au mieux leurs intérêts et font carton plein. Au-delà d’obtenir enfin le soutien politique indispensable à leur projet d’alliance, le premier, pour une douzaine de millions d’euros, entre au capital de Saint-Nazaire (au moins 10%) et va pouvoir, avec le soutien de son partenaire italien, encadrer l’activité militaire du chantier. Quant au second, il s’offre pour une bouchée de pain (environ 42 millions d’euros) l’un de ses principaux concurrents et sa cale géante qui va lui permettre de se relancer sur le marché des paquebots géants.

« DCNS fait une super affaire, ils tuent un concurrent pour pas cher » 

Candidat à sa succession à la tête du chantier, Laurent Castaing lui-même a déploré hier, devant la presse nationale, les conséquences de l’arrivée à Saint-Nazaire de Naval Group : Non seulement il redoute de perdre sa « liberté de négociation » sur les grandes plateformes (porte-avions, BPC...), mais il craint également clairement que soit mis un terme aux autres activités militaires du chantier : « C'est tout un processus (...) qui amène à une prise d'hégémonie de DCNS sur la construction navale militaire française (…) DCNS fait une super affaire, ils tuent un concurrent pour pas cher », a lancé sans ménagement le directeur général de STX France, dont les propos sont rapportés par Le Figaro

Cela étant, si des questions se posent clairement sur l’avenir des activités nazairiennes en matière de MCO naval, il convient de rappeler que STX France n’a pas réussi jusqu’ici à vendre l’un de ses nouveaux design de bateaux gris. Toutefois, la réaction très vive de Laurent Castaing signifie peut-être qu’il était proche d’y parvenir.

 

Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France) Naval Group (ex-DCNS)